L’ÉPOPÉE DE LA FAMILLE CORONARDOT – ÉPISODE 14

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Né en 1951 à Annecy, Alphonse Dumoulin épuise immédiatement ses parents en braillant jour et nuit. L'age et l'extinction de voix guettant, il se résout aujourd'hui à écrire plutôt qu'à  [+]

Le seul feuilleton qui confine à l’absurde

Résumé : le 16 mars 2020 au soir, la famille Coronardot fuit courageusement Paris pour aller se confiner à Béconne, en Drôme provençale chez Tante Jeanne. Jean-Louis est cadre dans un groupe de distribution. Bertille fonctionnaire à l’aménagement du territoire. Mathilde et Mathieu ont respectivement 12 et 9 ans. Jonquille et Myrtille, deux adorables ânesses partagent leur quotidien. Lequel s’écoule paisiblement, émaillé de ci de là d’incidents plus ou moins fâcheux.

LA LEÇON DE PÊCHE

(Où Jeanne dévoile ses techniques de survie post apocalyptique)

Lundi 18 mai, six heures passées

Il est six heures passé de quelques minutes. Tout près, le Lez ragaillardi par les pluies récentes chantonne joyeusement. En face, tout là haut, le soleil tarde à émerger au sommet de La Lance. Diable, c’est que la dame est haut perchée. Et que tout vient à point à qui sait attendre.

Une brise encore frisquette descend en virevolte du Serre de Turc, le col qui mène à Dieulefit, quelques kilomètres au nord. Au débouché des gorges, la rivière gagne un repos bien mérité en s’étirant d’aise. Au creux du val où elle s’abrite, impossible de distinguer le hameau de Béconne et la propriété de Tante Jeanne.

Ploc ! Un poisson vient d’effectuer un salto arrière à la surface de l’eau. L’apparition a été trop fugace pour en deviner l’espèce. Peut-être une truite. Heureux présage, la journée de pêche s’annonce bien. Une vraie première pour Mathieu, le petit parisien. Un sacré bail pour Jeanne, dont la dernière partie remonte à bien des années.

Elle est en train d’expliquer à Mathieu qu’à son âge, elle attrapait les truites à la main dans les gours qui parsèment le Lez. Ce sont des trous creusés par les tourbillons de la rivière lorsqu’elle se fâche. Généralement lors des pluies d’automne.

« Très simple, tu plonges la main et tu sondes. Si tu sens un poisson, tu glisses doucement ta main jusqu’à la tête et tu le saisis par le ouïes. Attention quand même : évite la bouche. Tiens, regarde : les deux sillons là, c’est le jour où j’ai mis le doigt en plein dedans. Couillonne que j’étais, je n’ai pu m’empêcher de le retirer au moment où elle refermait sa gueule. Doux Jésus, tu parles d’un réflexe ! ».

« Non, les cicatrices sur le poignet, ce sont les écrevisses, à Talloires, sur le lac d’Annecy. Nous étions jeunes avec ton grand oncle et pas bien riches. En week-end au camping municipal. En guise de déjeuner, nous avions décidé d’attraper des écrevisses. Lorsque le garde-pêche s’est pointé au bout du quai, nous en avions déjà un plein bouquet à chaque main. Que nous avons croisées dans le dos le temps qu’il passe à notre hauteur. Et que ces sales bêtes nous tailladent les poignets. Du coup, on s’est contenté d’un jambon beurre ».

« Bon, assez parlé débrouille et braconnage. A l'époque, ces méthodes ne concernaient qu'un petit nombre, généralement pas bien riche. Et ne faisaient pas grand mal. Si on pêchait dans les règles maintenant ? ».

MAMAAAAAAAAAAAAAAAAAAAN !

Toute à ses souvenirs avicoles, Jeanne n’a pas surpris Mathieu rentrer dans le gour juste derrière, de l’eau jusqu’à la taille. Pas plus qu’elle ne l’a vu plonger la main au fond. Et la retirer, sourire aux lèvres, fier comme Artaban.

Le temps qu’elle se retourne, il est toujours dans son trou, raide comme un piquet, pas du tout souriant, les yeux exorbités, tenant à bout de bras un serpent qui s’agite en tous les sens.

Jeanne éclate de rire !

« Bécassou, c’est une couleuvre ! Tu ne risquais rien, elles ne mordent pas. Pas sous l’eau en tous les cas, sinon elles boivent la tasse. Donne la moi que je t’explique la différence avec les vipères ».

Et de continuer sans se préoccuper du teint blafard de son charmeur de serpent en algue :

« Regarde sa pupille, elle est ronde comme une bille. Alors que celle de la vipère est une fente verticale, comme pour les chats. Tiens, ça me rappelle gamine, quand on allait les chercher dans les murets par grosse chaleur. A la main, pareil que pour les truites. Mais là, c’était la queue qu’on attrapait et qu’on jetait vite fait dans un grand bocal. Pour les revendre ensuite à l’Institut Pasteur de Montélimar. Pour leur sérum anti venin ».

...

Mathieu n’est plus blafard, il est cadavérique. Et dévisage Jeanne avec une fascination terrifiée. Horrifiée, même. La racaille à la sortie de l’école qui vient taxer les portables des petits, les bandes qui terrifient la clientèle du samedi dans les supermarchés, ça il connaît. Banal à force d’être quotidien. Mais ce cauchemar visqueux et gigotant, non, décidément, il ne supporte pas.

Hors de question qu’il remette un pied dans l’eau ailleurs que dans une baignoire. Et encore, après avoir vidé un demi-litre de d-stop dans l’évacuation puis refermé et collé à la super glu la bonde dans le trou.

Jeanne met plus d’un quart d’heure à le convaincre de descendre du rocher où il s’est réfugié. Puis un autre à lui expliquer qu’on ne pêche pas de la route à trente mètres au dessus.

Et que de toutes les façons, avec le hurlement qu’il a poussé tantôt, il ne doit plus rester le moindre être vivant, à écaille ou à fourrure, à dix lieues à la ronde.

Elle ne serait pas non plus surprise si l’herbe autour d’eux était jonchée de cadavres microscopiques. Il viendrait d’inventer le premier traitement efficace contre le coronavirus que ça ne l’étonnerait pas.

A force de cajoleries, Mathieu accepte de se rapprocher du bord. Puis d’empoigner la canne à pêche. Mais refuse catégoriquement d’amorcer l’appât. Même pas une mouche, artificielle qui plus est, encore moins un asticot, juste un tout petit bout du morceau de viande apporté par Jeanne dans son sac. Parfaitement, un bout de viande. Minuscule, en plus.

Du filet de bœuf de hier midi, si vous tenez à savoir. Fondant à souhait, ils se sont tous régalés. Alors pourquoi pas les truites, vous pouvez le lui dire ? Oui, parce qu’elle vous entend ricaner d’ici. Et qu’elle pourrait bien vous clouer le bec avec le reste du rôti. Quoique d’habitude, elle préfère utiliser un saucisson à cuire. Bon, on en était où déjà ?

Oui... la canne. Tout simple : vous la dressez à la verticale et la ramenez légèrement en arrière puis d’un mouvement souple du bras opérez votre premier lancer. Allez-y.

AIE !

...

AIE ?

« Sainte Mère, qu’est-ce que j’ai fais au ciel pour avoir des empotés pareil ! ».

Comment ça, quoi encore ? Le lancer, pas à l’horizontale, mais vers le haut, en une gracieuse arabesque pleine de grâce, puis vers le bas, jusqu’à effleurer la surface et se poser en douceur sur l’eau ! Ce n’est pas Dieu possible d’être aussi peu dégourdis !

Vous voilà comme Mathieu, bien attrapés ! C’est le mot, d’ailleurs ! Avec l’hameçon planté bien profond dans le lobe de l’oreille. Jésus, Marie, Joseph, quand on ne sait pas, on ne va pas ! Depuis un mois qu’ils vous le disent à longueur de journée à la télé :

RESTEZ CHEZ VOUS !

Ou retournez travailler, je sais pas.
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Atoutva · il y a
Une belle leçon de pêche ! Et puis, le pays a l'air tout de même bien agréable à s'y promener.
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Joëlle Brethes · il y a
Mathieu n'a donc pas apprécié à sa juste mesure la… canne de Jeanne !... ;)
Ceci dit, j'ai aimé votre expression "charmeur de serpent en algue"

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Alphonse Dumoulin · il y a
Impitoyable, hein ? Vous avez raison, ça lui fait du bien à ce scribouilleur qui se prend pour Alphonse. L'autre, le vrai.
Jeanne

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Paul Thery · il y a
Mathieu, c'est vraiment pas son jour, dirait-on...
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Alphonse Dumoulin · il y a
Possible. Sauf que ça lui fera deux histoires à raconter plus tard à ses enfants. Quatre s'il s'approprie celles de Jeanne.
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Albane Charieau · il y a
Un gros poisson. Pauvre Jeanne!!!
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Alphonse Dumoulin · il y a
Avec Jeanne dans les parages, j'aurais plutôt dit "pauvre poisson". Mais bon, la morale de l'histoire appartient à ses lecteurs.
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lucile latour · il y a
que fera la famille?
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Alphonse Dumoulin · il y a
Excellente question ! C'est celle qu'ils vont tous se poser dans le prochain épisode. Trouveront-ils des réponses ?

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