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L’ÉPOPÉE DE LA FAMILLE CORONARDOT – ÉPISODE 12

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Le seul feuilleton qui confine à l’absurde

Résumé : le 16 mars 2020 au soir, la famille Coronardot fuit courageusement Paris pour aller se confiner à Béconne, en Drôme provençale, chez Tante Jeanne. Jean-Louis est cadre dans un groupe de distribution. Bertille fonctionnaire à l’aménagement du territoire. Mathilde et Mathieu ont respectivement 12 et 9 ans. Depuis peu, Jonquille et Myrtille, deux adorables ânesses partagent leur quotidien. Lequel s’écoule paisiblement, émaillé de ci de là d’incidents plus ou moins fâcheux.

ÇA NE SERT À RIEN MAIS ÇA SOULAGE !

(Où l’on apprend que le masque à gaz ne constitue pas une protection appropriée)

Vendredi 1er mai, 18 heures trente.

Depuis leur rocambolesque équipée du 12 avril au sommet de La Lance et la neutralisation ubuesque de deux dangereux malfrats, la famille Coronardot et les deux ânesses qu’héberge provisoirement Tante Jeanne coulent des jours paisibles dans l’immense propriété de cette dernière.

Tante Jeanne veille au grain. Mathilde et Mathieu se partagent entre leurs cours d’enseignement à distance, les soins aux bêtes et l’exploration de leur nouvel environnement. Jean-Louis et Bertille télé travaillent trois à quatre heures par jour, jardinent ou bricolent et réfléchissent. Ni l’un ni l’autre ne saurait dire exactement à quoi. Mettons qu’ils rêvassent.

Au temps qui passe. A l’après confinement. Aux études des enfants. A l’absurdité de l’existence. De leur existence. Au métro bondé. A la violence de la foule. A l’agressivité des rapports humains. Aux courses du samedi matin en grande surface. Aux plats surgelés de la semaine. A leur dernière sortie. Avant ou après la naissance de Mathieu ?

Au fil des jours, tous apprennent ou retrouvent le goût des fruits et des légumes, la saveur de la viande et du fromage. Le lundi de Pâques, Tante Jeanne leur a fait un baron d’agneau de lait au romarin cuit lentement au tournebroche. Rose à l’arête. Avec un Château Neuf du Pape. Rouge, bien sûr. «Le bon dieu en culotte de velours », selon elle.

La semaine dernière, le père Seguin est venu féliciter les parents pour l’aide que lui apportent Mathilde et Mathieu chaque matin. Traite des chèvres et production du picodon. Un sacré boulot, mine de rien : un mois d’affinage et de lavages réguliers. Méthode dieulefitoise. Pas comme chez ces voleurs d’ardéchois qui non seulement s’accaparent l’appellation mais en plus sont trop feignasses pour effectuer le travail correctement.

Il en a apporté un plein panier. Des encore jeunes, blancs et veloutés. Les fromages, pas les enfants, déjà halés par le soleil et le grand air. Normalement c’est la pleine saison. Hélas, les effets du contingentement l’obligent à limiter sa production. De même que l’absence de précipitations l’inquiète. Les réserves phréatiques diminuent et le débit du Lez comme celui des autres cours d’eau de la région est plutôt faible.

Nonobstant, Mathilde et Mathieu poursuivent leurs explorations. Comme fouiller les deux malles récupérées dans l’ancienne remise lors de son aménagement en abri pour les deux ânesses. Un véritable trésor ! Des sapes, en veux-tu, en voilà : toutes les époques, vintage, avant guerre et plus anciennes encore, chapeaux melons ou bottes de cuir, même une redingote. Soigneusement enveloppés dans du papier soie. Avec une forte odeur d’antimite matinée de lavande.

Bonus : un uniforme militaire bleu horizon et ses accessoires. Mais pas d’épée ni de pistolet. Première guerre mondiale diagnostique Mathieu. « N’y touche pas, Tante Jeanne n’aimera pas », le prévient sa sœur. Qui décide de profiter du 1er mai pour se déguiser et aller défiler dans le salon où le reste de la famille est réunie.

« Surprise ! ».

Jupe écossaise plissée, soquettes blanches, souliers vernis, chemisette à col fermé, cartable en cuir marron. Elle a juste oublié les couettes, mais bon, allez donc copier le look 1950 lorsque vous êtes une collégienne en 2020. « Doux Jésus ! », s’exclame Tante Jeanne, « ma tenue d’entrée en sixième... Viens me voir que je t’embrasse ! ». Et Mathilde de se précipiter dans ses bras. Puis d’éclater en sanglots. A la surprise générale. La mienne en particulier...

 ???

Oui, ben qu’est-ce que j’y connais moi en gamine de 12 ans ? Il m’a fallu attendre la classe de seconde pour découvrir la mixité, figurez-vous. Chez les curés en plus. Puisque vous êtes si malins, expliquez-moi donc pourquoi l’autre ahurie se met à pleurer comme une madeleine !

...

« La, calme-toi ma belle, enchaîne Jeanne... tu te languis de tes copines, pas vrai ? ». « Vouai, mes copains, aussi » soupire Mathilde. « Je comprends mais prend patience, ça va bientôt se terminer. Et même si ça dure, rien n’empêche d’organiser des rencontres avec des jeunes gens de ton âge, ici. Ils sont plus d’une centaine de moins de 15 ans. Ce serait bien le diable si tu ne trouves pas... »

« Où est ton frère ? » interrompt Jean-Louis. A croire que lui aussi n’a connu la mixité que très tard. A voir la mine de sa fille, Bertille sent une vague inquiétude l’envahir et se précipite au premier étage. D’où on l’entend hurler :

« Mais ça pas la tête !... Jean-Louis, monte-moi des ciseaux, vite ! ». Ce qu’il fait. Pour découvrir Mathieu affublé d’un uniforme bleu marine deux fois trop grand, d’une tarte qui lui donne un air de pin parasol, de knickers qui lui tombent pratiquement aux chevilles et d’énormes souliers de montagne. Un vrai clown si ce n’était le masque à gaz dont les lanières lui emprisonne la tête. Tellement serrées que ni lui ni Bertille n’arrivent à les défaire.

Trois coups de ciseaux et deux mèches de cheveux plus tard, le gamin est libéré, rouge pivoine, bouche grand ouverte, aspirant goulûment l’air frais. Il ne fait pas bon s’affubler d’un masque modèle ARS 1917 dont le temps a grippé les soupapes de respiration. La colère de Jeanne est homérique. La tenue des diables bleus, c’est sacré, bou diou ! C’est ainsi qu’on appelle les chasseurs alpins dans le Dauphiné. Ce que fut son père en 14-18. Médaille militaire et Croix de guerre. Gazé en 1918 et mort peu de temps après la fin du conflit. Alors les barbares du nord qui viennent envahir nos campagnes, rougir nos sillons et piétiner nos souvenirs, on a beau être hospitaliers, y a des frontières à ne pas franchir.

Et de condamner le sans-gêne des résidents secondaires qui claquemurent de barbelés leurs propriétés et en interdisent la traversée aux gens du pays. De s’indigner contre les estivants bataves qui débarquent avec leurs camping car remplis à ras bord de provisions et ne mettent pas un pied chez les commerçants du pays de tout leur séjour. De vitupérer contre les lyonnais ou les marseillais qui viennent sans vergogne chaque automne piller nos champignons. Un vrai carnage. De ces touristes qui se ruent sur les souvenirs made in China, plus c’est moche mieux ça se vend. De...

... Oui, je sais, ça ne sert à rien mais ça soulage, finit-elle par se calmer.
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Atoutva · il y a
La vie au naturel, y a que ça de vrai ! Et puis, une belle restitution du passé.
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Alphonse Dumoulin · il y a
Aucun mérite : j'y étais (Tante Jeanne).
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Joëlle Brethes · il y a
Fallait qu' ça sorte et c'est sorti… Mais chez tante Jeanne, la parole ne reste jamais longtemps confinée ! ;)
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Alphonse Dumoulin · il y a
Elle vous embrasse.
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Albane Charieau · il y a
Un bijou comme toujours
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Alphonse Dumoulin · il y a
Plus fantaisie que précieux, mais je prends avec reconnaissance.

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