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L’ÉPOPÉE DE LA FAMILLE CORONARDOT – ÉPISODE 1 3

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Le seul feuilleton qui confine à l’absurde

Résumé : le 16 mars 2020 au soir, la famille Coronardot fuit courageusement Paris pour aller se confiner à Béconne, en Drôme provençale chez Tante Jeanne. Jean-Louis est cadre dans un groupe de distribution. Bertille fonctionnaire à l’aménagement du territoire. Mathilde et Mathieu ont respectivement 12 et 9 ans. Jonquille et Myrtille, deux adorables ânesses partagent leur quotidien. Lequel s’écoule paisiblement, émaillé de ci de là d’incidents plus ou moins fâcheux.

PÊCHE A LA TRUITE ?... NON, CHASSE AU GROS !

(Où l'on découvre que Tante Jeanne lève aussi la jambe à l'occasion)

Vendredi 3 mai 2020, 19 heures trente.

Tante Jeanne et Jean-Louis sont sur le retour et viennent de passer le Serre de Turc. Ils entament à présent la descente des gorges du Lez. Une heure bien tardive pour rentrer à la maison. C’est que contrairement à l’habitude, ils ne sont partis qu’en milieu de matinée au marché du vendredi à Dieulefit.

Le temps de faire les courses puis de passer à Super U, il est déjà midi moins le quart lorsque ils débarquent chez Madame Palailler, une amie de Jeanne à qui elle a promis d’amener des faisselles du père Seguin. Une faisselle, c’est un fromage frais au lait cru. De chèvre. Un peu comme le fromage blanc, sauf que ce n’est pas du tout pareil. Parce que ce dernier est battu avec de la crème. Jean-Louis, dite-moi si ça ne vous intéresse pas.

Bref, dans le midi moins le quart, la Drôme provençale donc, c’est aussi l’heure de l’apéro. Ce sont les mystères de l’espace-temps. Puis de passer à table, ce ne serait pas correct de refuser. Donc de papoter. De tout et de rien. Devinez qui... Saviez-vous que... Et alors, figurez-vous que... Et ce pauvre Monsieur... On se demande où on va... N’empêche que si elle ne l’avait pas... Et ces pauvres enfants qui...

« Jean-Louis, du sucre avec votre café ? ».

Jean-Louis ouvre un œil, se demande ce qu’il fait dans un canapé, renonce à comprendre et se rendort. Pour se réveiller vaguement comateux sur le coup de dix-sept heures et apprendre que Tante Jeanne a décidé de passer chez Gamme Vert, la jardinerie vous savez bien. Il paraît qu’ils ont des promotions intéressantes. On se dépêche parce qu’ils ferment dans une heure à peine. Évidement, il faut repasser ensuite chez la copine pour lui donner le sachet de graines que Jeanne a acheté pour elle. Et c’est reparti pour trois heures. Bon, peut-être pas autant mais bien vingt minutes. Sans compter l’apéro.

Même le soleil est impatient d’aller se coucher lorsque ils quittent enfin Dieulefit puis franchissent le col du Serre de Turc. Plus que quelques kilomètres avant le retour au bercail. Jean-Louis est épuisé. Depuis onze heures ce matin, Jeanne parle sans discontinuer. Putain, demain je me tire pour le week-end chez les cisterciens à l’Abbaye d’Aiguebelle. Une demi-heure de route, si j’ai bien compris. Je demande l’asile aux moines. Droit au silence... ça doit être prévu dans les dérogations.

« Stop ! Arrêtez-vous ! »

Fataliste, Jean-Louis obtempère. Résigné d’avance. A quoi, il ne le sait pas encore. Mais il fait confiance à Jeanne. Quelle que soit la raison de cet arrêt, ça va dégénérer.

« Regardez, c’est Daniel et deux des bénévoles qui alevinent régulièrement la rivière en truites fario lorsque la saison de pêche arrive. (Qu’est-ce que j’en ai à foutre, bordel, je veux rentrer à la maison). Ne bougez pas, je vais voir ce qui se passe... (C’est ça, casse-toi, allô les sourds muets ?) ».

De fait, à dix mètres devant, une camionnette blanche et un Opel Corsa sont garées sur un terre plein, l’avant au ras du rebord de la pente qui descend doucement vers le Lez en contrebas. Face à face Daniel et ses copains d’un coté, deux individus de l’autre. Sans doute les occupants de la Corsa. L’un mesure dans les un mètre quatre vingt dix et doit peser son quintal de viande bovine.

Tous discutent avec animation. Rectification : s’invectivent avec véhémence à en juger par les éclats de voix. Jean-Louis ouvre sa vitre, curieux d’en savoir plus.

« C’est quoi le problème, Daniel ? ».

Le surgissement inopiné du petit bout de femme interrompt subitement l’altercation. Daniel explique que depuis qu’ils ont commencé à empoisonner le Lez, ces deux ahuris les empoisonnent en leur collant au train et en s’arrêtant en même temps qu’eux pour prendre une photo. Sans doute pour repérer l’endroit et revenir y braconner dans quelques jours. Alors que l’interdiction de pêcher n’est toujours pas levée.

La réponse du grand balaise n’est pas très claire. Il est question de droit universel, d’activité réservée à une poignée de privilégiés égoïstes, de permis de merde, de... Daniel se fait même traiter de viandard (on dit viandard pour un poisson ?). De pilleur de tanche, d’exécuteur des basses eaux, de pirate des ressources halieutiques du département sans la moindre considération pour l’environnement durable et harmonieux de mère nature. Que c’est une honte. Et d’abord d’où elle sort la féminophile avariée là ?

« Qu’est-ce qu’il raconte gras double ? » intervient Jeanne. « Mais c’est qu’il parle en plus ! On dirait un protestant en train de réciter le Je vous salue Marie. Mal en plus. On entend d’ici les fautes d’orthographe. Pauvre ami, t’es là uniquement pour braconner, rien d’autre. Alors ton catéchisme écolo mal digéré, tu peux te l’enfoncer... ».

« Et c’est reparti ! », songe Jean-Louis.

La brute épaisse lève la main. La bonne amie décoche un coup de pied. Un pointu digne d’un tir au but en finale de la Coupe. En plein dans le tibia. Pas de bol, on est à la campagne. Et la petite chose fragile porte des souliers de marche à bouts ferrés. Même en pointure 38 fillette, ça fait très mal.

« Ouch ! », compatit Jean-Louis.

Le truand déconfit recule d’un mètre. Heurte l’arrière de l’Opel Corsa. Laquelle avance de cinquante centimètres. Et croyant sans doute à une impulsion de son hardi Seigneur et Maître, entreprend de dévaler fougueusement la pente qui mène à la rivière, cataclop, cataclop, pour s’y immobiliser avec fracas (Plouf !). Et en plein milieu. Par miracle, aucune autre victime n’est à déplorer. Pas même un goujon.

« Le frein à main », conclut Jean-Louis.

Jean-Louis a l’esprit cartésien et ne croît pas que les objets inanimés ont une âme. Si la voiture a basculé, c’est qu’elle était au bord de la pente, que le frein à main n’était pas mis et que recevoir un poids de 100 kilos dans les reins, forcément, ça crée du mouvement. Trois facteurs indépendants et aléatoires mais qui survenant par hasard et simultanément aboutissent à une évolution majeure dans l’arbre des causes. On appelle ça les facteurs de contingence. Enfin, je crois.

C’est ce qu’il explique doctement un peu plus tard aux gendarmes qu’il s’est chargé de prévenir. Ou plutôt à leur brigadier. Brigadier chef même depuis l’épisode de La Lance et la capture de deux dangereux malfrats que Jeanne a failli assassiner. Avant de se déplacer, il lui a demandé si elle était de la partie. Puis combien de blessés. Et s’il fallait prévoir une ambulance, un hélicoptère ou un corbillard. Un brin, sarcastique, le brigadier. Chef, de surcroît.

Mais pas tout le temps. La preuve, là, il reste coi. Un peu hébété même. Comme tous les autres, d’ailleurs. Alignés sagement au bord de la chaussée. Sauf gras-double, qui geint misérablement, allongé sur le bas-côté. Sous l’œil féroce de Jeanne. Visiblement tentée de lui remettre un coup de savate. Dans les basses-côtes, pour changer.

Émergeant subitement de sa léthargie, le chef s’interpose et demande au mort gisant – Monsieur qui au fait ? -, d’où il vient ? De Valence ? Ce n’est pas tout près ça ! La voiture en bas, elle est à vous ? Et que faite-vous en gilet jaune ? Ce n’est pas plus la saison pourtant ! Vous cherchiez un rond-point peut-être ? Rare qu’on y trouve des truites, avouez ! Ou alors l’évolution de Monsieur là a fait un sacré bond en avant depuis le confinement !

Notre ami lecteur l’aura sans doute remarqué, il arrive au brigadier, chef depuis quelque jour, d’être un tantinet sarcastique. Sans abuser cependant. Aussi demande-t-il au boulet jaune s’il veut porter plainte.

« Un peu que je veux ! Vous avez-vu mon tibia ? Cette salope me l’a défoncé que j’en ai au moins pour une semaine d’arrêt ! Non, je ne travaille pas mais je ne vois pas le rapport ! Putain, heureusement que ce n’est pas ma femme, t’aurais vu ce que je lui aurais mis à cette connasse ! ».

Le brigadier regarde Jeanne puis Jean-Louis. Lève les yeux au ciel. Soupire un grand coup. Se passe la main sur la figure, ce que déconseille fortement la faculté de médecine par les temps qui courent, la fatigue sans doute, puis se prononce :

« Bon, on récapitule. Vous venez, vous gueulez, vous morflez. En toute logique, je vous embarque à la gendarmerie de Dieulefit, j’enregistre votre plainte, vous appelez une ambulance, vous rentrez chez vous. Et vous tapez sur qui vous voulez du moment que ce n’est pas sur mon secteur. Jusque là, c’est correct ? ».

Triple chease : « Ouais mais qui va payer l’ambulance ? ».

« Vous j’en ai peur. Et ce n’est pas tout. Parce que je vous dresse procès-verbal pour circulation sans autorisation dérogatoire : 135 € ; abandon de déchets véhiculés par un particulier : 1.500 € ; pêche sans autorisation : 150 € ; pêche par temps d’interdiction : 450 € plus 150 d’indemnité civile fédérale ; pêche par mode et engin prohibé : 450 € avec confiscation du véhicule. Oui, votre Opel. Quelqu’un a une calculette ? Et j’espère pour vous que les réservoirs d’essence ou d’huile ne sont pas percés, parce que sinon la sanction pour pollution d’un cours d’eau susceptible de nuire à... »

Le bœuf bourguignol : « Sans façon, merci. J’appelle un taxi et je me casse. Pour consultations et soins ne pouvant être assurés à distance et ne pouvant être différés. Quand à mon pote, lui, c’est pour assistance aux personnes vulnérables. Et surtout parce ce que je n’ai pas un rond sur moi. C’est bon comme ça ? ».

Jeanne, gentiment carnassière :

« Si vous voulez, on vous raccompagne. J’ai été secouriste bénévole en mai 68 ».



Note de l’éditeur :

bien entendu, aucune des saynètes de cet épisode n’est authentique. Personne n’ a jamais vu un militant écologiste le midi braconner le soir. Et réciproquement.
quant à Jeanne, elle fut maoïste libertaire de droite en 68 puis écologiste pro-nucléaire de gauche l’année suivante. Ceci explique sans doute cela.
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Atoutva · il y a
Tante Jeanne est tout de même une maitresse-femme !
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Paul Thery · il y a
Redoutable tante Jeanne !
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Alphonse Dumoulin · il y a
Vous n'êtes qu'un vil séducteur. Méfiez-vous quand même : elle est du genre à vous assassiner avec le sourire.
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Farida Johnson · il y a
Délicatement champêtre!
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Alphonse Dumoulin · il y a
Grand merci. Dans le prochain épisode, Jeanne vous apprend à pécher.
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Albane Charieau · il y a
Toujours aussi excellent. Ah cette Jeanne,quelle femme!
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Alphonse Dumoulin · il y a
Elle vous embrasse de tout son cœur. Heu ... moi aussi.
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lucile latour · il y a
je me régale de cette truculence insolente et des petits bouts de rien qui font l'histoire.
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Alphonse Dumoulin · il y a
Je crois que je vais aller béatement m'allonger sur une chaise longue dans mon jardin et passer le reste de la journée à savourer vos compliments.
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Joëlle Brethes · il y a
J'adore comme d'hab' :) :) :)
Il faudra d'ailleurs que je trouve un moment pour copier tes expressions humoristiques dignes de figurer dans une anthologie… euh : tu ne les as pas piquées à quelqu'un j'espère ;)
Ceci dit, j'adore de plus en plus ta Jeanne ! Fais lui plein de bisous de ma part, si elle te laisse faire : j'ai l'impression que ce n'est pas vraiment son truc ;)
Question subsidiaire : envisages-tu faire un petit recueil imprimé quand tu auras terminé ce "roman" ?

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Alphonse Dumoulin · il y a
OUI !
Oui, continue les éloges, je ne m'en lasse pas.

Oui, partiellement : les expressions me viennent naturellement mais elles puisent dans mon atavisme et ma culture (j'ai partagé mon enfance entre Dieulefit et Brazzaville).

Oui, tu peux les utiliser à ta guise (sitôt lues, elles t'appartiennent)

Oui, Jeanne est ma préférée aussi mais non je ne m'y risquerai pas (son parler franc doit beaucoup aux femmes méridionales).

Oui, ce feuilleton est un tour de galop : son format n'est pas adapté selon moi au lectorat de Short Edition.

Mais, à ma grande surprise, à défaut du nombre, il arrive à "accrocher" suffisamment de fidèles pour m'encourager.

Et donc, j'envisage en effet sérieusement de le réécrire pour en faire un petit roman.

Et même un récit audio dont je ferai la surprise à ma mère, 95 ans, bon pied bon œil et toute sa tête, mais quasi aveugle à ce jour.

C'est d'ailleurs une suggestion que beaucoup me font dans mon entourage. Le moment venu, je prendrai conseil auprès de toi sur la messagerie du site.

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Randolph · il y a
De bon matin, un tel récit, ça fait du bien ! (La Jeanne, elle me rappelle quelqu'un, mais tu n'en sauras pas plus...)
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Alphonse Dumoulin · il y a
Apprendre qu'elle existe quelque part ailleurs que dans mon imagination est un bonheur en soi.

Grand merci de l'information. Et de ta visite, bien sûr. Repasse quand tu veux.

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