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L’épingle du jeu

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Candide Albatros

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Il retira épingle par épingle et les déposa, l’une après l’autre, sur la table contre laquelle s’appuyait encore pour un moment sa jeune étudiante. La première épingle fut suivie d’une grande déception ; le voile restait toujours à sa place initiale comme si cette épingle était là sans intérêt. Elle était, pensa-t-il, comme ces personnes qui naissent et qui disparaissent sans que jamais la nature ne remarque leur existence. Ces personnes neutres et invisibles. Une analogie avec dieu vint alors tout à coup à son esprit. Il eut le sentiment d’être un dieu, le Dieu. Il ôte les épingles à ce foulard comme ôte dieu la vie aux Hommes. Mais il changea aussitôt d’avis, cette épingle n’était pas invisible. Et si elle n’avait rien libéré du tissu à priori, elle avait libéré une avalanche de frissons qui prenaient comme berceau le bout de ses deux doigts, qui tenaient encore l’épingle, et proliféraient dans son corps comme de la fièvre.

Imène s’était levée deux heures plus tôt que son habitude. Elle se réveilla, sans alarme et sans difficulté, à la fin d’un rêve qui l’avait agité toute la nuit. Elle aimait ce genre de rêve où elle était projetée au milieu de la scène, où elle pouvait faire tout ce qu’elle ne pouvait faire et où elle pouvait même aller jusqu’où elle n’osait aller dans ses fantasmes éveillés les plus fous. Elle laissa l’eau chaude couler sur son corps nu pendant de longues minutes avant qu’elle ne commence à le savonner de son savon préféré. À chaque fois qu’elle caressait sa peau de sa main douce et savonneuse elle repensait inéluctablement à sa grand-mère avec une grande tendresse. Elle se revoyait petite fille, avec elle en train de fabriquer de petites savonnettes dans sa petite maison en pierre.

Alors qu’il acheminait la première épingle vers la table de sa main droite, sa gauche était appliquée à trouver la deuxième. Il y avait dans les mouvements de sa main autant de caresses que de malices. Les caresses qu’il offrait avaient un goût de rébellion comme si chacun de ses gestes cachait une tentative avortée de dépouiller cette tête de ce qui la couvrait. Sa main vagabondait de son front jusqu’à sa nuque avec l’envie et une volonté inavouée de faire glisser ce voile noir ne serait-ce que de quelques allures, en vain. Vaincue et honteuse elle redescendit jusqu’à sa joue dans un effleurement de repentance et offrit à son pouce une traversée de bout en bout sur ses deux lèvres légèrement entre-ouvertes. Le souffle brûlant et la buée humide qui sortaient de cette bouche étaient une invitation irrésistible à parcourir ces lèvres encore et encore. Son pouce, avec l’ardeur qui le gagna, allait ce jour-là céder à toutes les invitations possibles ou inimaginables et honorait de ce pas l’invitation qu’il reçut.

Le savon à qui elle avait donné son corps en offrande ce matin-là était chargé de mémoire et de nostalgie. Elle l’avait confectionné pour la première fois au quarantième jour après la mort de sa grand-mère avec quelques fleurs qu’elle avait cueillies autour de sa tombe quand elle s’y est rendue pour se recueillir. Elle avait fabriqué une vingtaine de savonnettes qu’elle gardait, avec la recette secrète, jalousement pour elle comme un hommage pudique à sa défunte parente qui donnait son odeur si particulière à ce savon si particulier. Ce savon qui ne connût aucune femme excepté elle ne fleurait qu’au contact de ses mains et de son corps ; ce qui le cachait et ce qu’il cachait. Et quand il la rencontrait, il exhalait dans l’espace une odeur envoûtante et mystérieuse, légèrement différente à chaque fois. Il embaumait son être et ses habits d’une odeur de jasmin, de musc et d’anis.

Sa main lâcha enfin l’épingle sur la table et remonta furtivement jusqu’à sa tête en effleurant tout ce qu’elle pouvait effleurer sur son passage. Tout ce qu’il effleurait de sa main il l’effleurait aussi de ses yeux comme un enfant qui veut toucher tout ce qu’il voit, il voulait lui voir tout ce qu’il touchait. Et tout ce qu’il effleurait de ses yeux il l’effleurait de son imagination à défaut de pouvoir l’effleurer d’autre chose. Ses doigts émus parcouraient avec blandice et appréhension ce long habit noir et obscur qui ne laissait paraître qu’un visage si clair et deux mains si blanches. Appuyé par son regard il effleura tout d’abord sa main du revers de la sienne puis de sa paume en exerçant une légère pression comme pour amplifier la friction qui aiguise les sens et qui émoule les désirs. Il sentit à cet instant-là qu’elle était à lui, qu’elle lui appartenait. Mais aussitôt que sa paume quittât sa main son sentiment fut inversé, c’est lui qui lui appartenait. C’est elle et son uniforme ours qui lui dictaient ses gestes.

Son savon la connaissait mieux que quiconque, mieux que elle-même peut-être. Chaque matin, il la visitait de la tête aux pieds et à chaque fois il la surprenait. Il aimait fondre sur cette chair qui n’était pas encore totalement sortie de son sommeil et la réveiller délicatement comme réveillerait un amant enflammé sa maîtresse endormie en rentrant tard la nuit. Il glissait sur le creux de sa poitrine puis remontait pour y découvrir ses deux têtes de girofles en pleine effervescence. Il pouvait deviner à la moiteur de sa peau la furie de sa nuit passée et à la tiédeur de son intimité l’indécence de ses songes nocturnes. Son corps n’avait plus de secret pour lui, il savait interpréter le moindre détail et pouvait remarquer le moindre changement. Elle était sa muse et il était son serviteur ; il la lavait, l’adoucissait, la parfumait, l’embaumait et parfois la faisait jouir.

Avant qu’il n’eût complètement atteint le poignet de sa complice il se retrouvera devant un grand dilemme. Sa main devait faire un choix entre deux chemins qui lui semblèrent tous les deux aussi alléchant l’un que l’autre. Le premier lui assurait d’arriver à son but promptement avec le risque cependant d’y arriver trop vite ou de s’ennuyer quelque peu quant au second, il lui garantissait une exploration épique et un voyage merveilleux mais avait la fâcheuse habitude de faire perdre ses visiteurs entre ses reliefs. Elle – la main masculine – pouvait soit s’empresser sur son bras, le remonter avec hâte, arriver à cette tête et sauvagement la dénuder ou alors se hasarder sur son ventre et s’égarer dans la volupté de toutes les choses dont ce dernier était le commencement. Elle était parfaitement consciente que son hésitation, bien que justifiée, ne pouvait durer longtemps mais n’arrivait pourtant pas à se résoudre à faire un choix. Il y eut un moment de flottement quand son œil retomba sur l’épingle inerte avachie sur la table à deux empans de ce qu’il devinait de, sous l’opacité de l’étoffe qui la recouvrait, la cuisse de celle qui en fut il y a quelques secondes encore la propriétaire. Si cette épingle qui était si flasque dans sa solitude ne lui appartenait plus, elle était toujours l’heureuse propriétaire d’une pléthore d’autres.

Elle était tellement horrifiée à l’idée qu’une machine barbare et inhumaine puisse brutaliser ses sous-vêtements qu’elle ne les lavait qu’à la main, ne les laissait sécher qu’aux moments où le soleil se faisait des plus doux et les rangeait sans aucun pli dans une vielle boite à madeleine. En plus de la chose en soi elle aimait particulièrement le mot qui la désignait. « Culotte », elle trouvait ceci très poétique. Il y avait pour elle dans la culotte quelque chose de mystérieux, quelque chose de mystique qu’on ne saura sans doute jamais. Elle se surprit ce matin-là à dire, à redire et à chantonner dans sa tête « La culotte est palimpseste ». L’association de ces deux mots la ravit au point qu’elle essaya d’en faire un alexandrin. Elle eut alors un rire mutin en se demandant de quoi elle devait avoir l’air comme ça toute nue sous la douche en train de compter les syllabes.

Choisissant le chemin le plus sage, sa main ne put s’empêcher de faire un détour par sa hanche qu’elle sillonna de son majeur de plus en plus pressant, de plus en plus oppressant. Elle y trouva une convocation à des plaisirs ultérieurs. Une invitation si affriolante qu’elle donna à sa dextre autant de hardiesse qu’elle continua avec empressement son escalade à la fin de laquelle elle fut comme essoufflée victime de sa hâte exagérée et grossière. Si essoufflée qu’elle retomba aussitôt qu’elle eût eu atteint le sommet. Il – le maître de cette main – voulut pendant un bref instant précipiter les choses mais la majestueuse providence dans toute sa suprématie et son infinie sagesse le rappela immédiatement à l’ordre et le remit dans le droit chemin. Il eut, alors qu’il fixait avec subjugation et une sorte de stupeur l’image de sa main rattrapée par l’épaule qu’il avait rondement court-circuitée naguère non sans dédain et fatuité, une révélation dans le cœur et une illumination dans l’âme. Il fit dans une esquisse de symétrie, discrètement retomber son autre main de manière à ce qu’elle soit rattrapée elle aussi par l’autre épaule. Il savait qu’il avait outragé l’épaule et qu’il lui devait sans délai des excuses des plus plates.

Ainsi c’était toujours et encore au savon émérite et complètement dévoué à sa jeune maîtresse que revenait chaque matin l’immense honneur de gracier la culotte de la veille, un labeur auquel il ne rechignait jamais. Il chantait l’hymne de la culotte et l’Iliade du slip avec la passion qu’il avait hérité de son impératrice. Elle en était si passionnée qu’elle les collectionnait. Et à celles qui sortaient du lot ou brillaient par leurs exploits, un petit nom fut donné à chacune avant d’être toutes sacrées et intronisées. Et enfin elles rejoignaient la boîte où demeurent les plus distinguées de leurs sœurs. La persienne, une des plus osées du florilège, était de celles qui portaient le mieux leurs noms. Éden vasistas, une camarade tout aussi téméraire, était une haute en dentelle noire qui lui arrivait jusqu’au nombril, sculptait ses fesses et tenait son périnée en joue ; deux morceaux de tulle légèrement transparents venaient égayer le tableau sur les côtés.

Katif : épaule en arabe. Il repensa à Kadhem comparant, dans une de ses chansons, la main de sa dulcinée qui se posa sur son épaule à une colombe qui descendit pour y boire. Mais pour lui ce n’était pas sa main qui risquait de s’envoler mais l’épaule de sa colombe qui risquait de s’assécher. Sur les rythmes du refrain il pianota de ses doigts fébriles comme pour demander la permission. Puis, progressivement, ses deux mains se fendirent en caresses et essayèrent de saisir entièrement les omoplates pour les écraser sous leur chaleur. Il les massait d’une façon qu’on aurait dit qu’il voulût les modeler ou les récréer à nouveau. Il s’étalait parfois sur ses bras ou son dos mais, aussitôt, revenait plus tatillon à l’endroit qui avait toute son attention. Après un long moment, il fut enfin béni pour reprendre sa remontée et l’ascension fut sobre et subtile.

« Tout nombre entier pair supérieur à 3 peut s’écrire comme la somme de deux nombres premiers. »

Chaque soir, selon ses envies, ses désirs et l’amant qu’elle voulait aguicher, elle choisissait quelle culotte mettre pour dormir. La capricieuse de Goldbach, une petite blanche des plus simples, couronnée d’un bandeau qui serpentait la taille était portée à chaque fois qu’elle eût voulu étreindre un mathématicien. Elle l’avait ensuite, au fur à mesure de ses péripéties et au gré du hasard des choses, décoré et meublé. La première fois qu’elle l’avait mise elle pensait avoir une nuit tranquille. Euclide. Curieuse, elle la remit deux nuits consécutives. Goldbach et Euler. Cette culotte avait quelque chose de magique et elle décida d’en jouer. Elle voulut lancer un défi à ses visiteurs et inscrivit l’énoncé de la conjecture de Goldbach sur le bandeau. Un problème qui passionna des générations de mathématiciens sans jamais être résolu. Une assertion compréhensible par un écolier mais qu’aucun, même le meilleur des plus grands, ne put démontrer. Elle y ajouta l’illustration graphique en triangle associé à la conjecture au niveau bas du pubis et des nombres premiers de taille variée dispersés un peu partout ailleurs.

En parcourant le lobe de ses oreilles, il eut un sourire en repensant à ce prêcheur qui soutenait fièrement que le nom de dieu « Allah » était inscrit en arabe sur l’oreille des humains. À cette pensée, il était amusé de se dire pourquoi dieu écrirait son nom sur les oreilles des femmes puis leur demanderait de les cacher. Sa main rampa quelques pas de plus et trouva enfin quelque chose, une épingle. Il en était émoustillé. Il la retira et, avant qu’il eût eu à se poser la question de ce qu’il allait en faire, elle fila entre ses doigts. Il décida de ne pas la récupérer. Dans un frôlement balbutiant, le foulard se dégagea d’un nuage et laissa apparaître une délicieuse mèche qui laissait deviner toute la divinité de la chevelure. La mèche déchaîna ses instincts. Avec la frénésie que lui procurât l’image, ses deux mains parcoururent la tête et d’une seule traite enlevèrent toutes les épingles qu’elles purent rencontrer sur leur passage. À la fin de leur entreprise elles en avaient accumulé une demi-dizaine. Et alors qu’une main allait les abandonner sur la table, l’autre tira sur le tissu corrompu.

Yüsuf, qui résista à Zouleïkha – la femme de Putiphar –, succomba lui aussi aux charmes d’Imène. Elle avait été visitée une de ces nuits et la plénitude de cet inattendu convive lui coupa le souffle. Elle s’est ensuite souvent demandée si c’était ce qu’elle fit avant de se coucher ce soir-là qui l’a fait venir. Elle s’était assise sur le lit les jambes croisées en lotus, elle ne portait rien ne serait-ce le petit shorty qu’elle avait fini de coudre, en train de lire la sourate qui porte le prénom de son amant, le coran entre les jambes et ses deux douces cuisses en guise de pupitre. Elle fut, comme les femmes d’Égypte qui se coupèrent les mains, éblouie par sa beauté. Elle se rappelle n’avoir vu son visage que le temps d’un éclair. Il est arrivé, elle était allongée et les choses se furent passées très vite. Il prit le coran qu’elle avait encore entre les jambes, l’ouvrit et le déposa à l’envers sur son visage de manière à lui couvrir la vue. Elle sentit l’unique tissu qui recouvrait son intimité s’arracher et se sentit élevée la seconde qui suivit. Et face à ses assauts tout son corps était en perdition.

Et le voile tomba !
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Pascal Depresle · il y a
J"aime beaucoup, tout comme votre pseudo. A l'occasion je vous invite à pousser les portes de mon univers ou plusieurs textes crient pour tenter de vivre encore un peu, merci
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SakimaRomane · il y a
Très original ...bravo :)
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Florence Deleurence · il y a
Et le voile tomba ... J'aime et j'ai aimé ma balade sur votre page ....
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Guilhaine Chambon · il y a
Une très belle plume. J'ai apprécié de vois découvrir. Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page. Belle journée
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