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« Voilà, c’est décidé, demain je pars. »
Thomas tenait entre ses mains son verre à peine rempli. C’était un fond de whisky bas de gamme disponible en grande surface. Il avait bu à grosses gorgées cet alcool – alors que tout bon buveur l’aurait dégusté, aurait pris le temps de savourer chacune des gorgées du bourbon, bien que classique. Boire pour ne pas parler ; boire pour retarder l’annonce. Gabriel était dans le fauteuil d’en face. Ils buvaient ensemble, ils parlaient ensemble, ils se taisaient ensemble. Parfois entre deux paroles, entre deux gorgées, entre deux silences, on entendait la grande horloge du fond, celle dans l’ombre de la pièce, battre les secondes. Thomas dut plisser les yeux pour voir l’heure, pour que ses yeux s’accommodent à l’obscurité de l’autre partie de la pièce : il était minuit vingt, ou peut-être quelques minutes de moins que Thomas préférait oublier. Plus le temps passait, plus l’annonce approchait. La lampe sur la petite table haute entre les deux fauteuils illuminait leurs deux visages un peu pâles, un peu salis par leur longue journée de bureaucrates. Sur le front de Thomas, une goutte de sueur glissa. La respiration s’accélère, le ton change. Et entre deux gorgées, dans un long silence, il brisa le vide et lança :
« Je voulais t’en parler en premier, parce que pour moi c’est important, mais... »
Gabriel but une gorgée. Il posa son verre sur la table haute, sous la lampe.
« Voilà, c’est décidé, demain je pars. »
Gabriel regardait dans le vide. Ses lèvres se pinçaient, machinalement. Il hocha la tête, un peu inconsciemment aussi. Thomas ne savait pas s’il regardait le tapis ou le parquet. Son regard s’était déposé entre les deux, à la limite du tissu crème et des planches de bois. Il hocha la tête, une seconde fois. Même peut-être une troisième fois. Sans réponse de sa part, Thomas continua.

« Je ne voulais pas te prendre par surprise. Je voulais pas que, dans quelques jours tu passes chez moi, tu sonnes et que personne ne t’ouvre. Tu aurais eu l’air con dis-moi. Mais je ne voulais pas que tu t’inquiètes surtout, parce que tout ira bien. Alors ne pense pas que c’est une décision prise sur un coup de tête, ça non, j’y réfléchis depuis un petit bout de temps, et hier, ou plutôt avant-hier - il est déjà minuit – j’ai retrouvé mon passeport. Je l’avais perdu, dans les coffres et la paperasse. Tu sais, tu connais, je ne suis pas très organisé c’est vrai, mais je l’ai retrouvé, après un mois de recherches, et j’ai pris ça pour un signe - enfin, un signe, tu sais bien je ne crois pas aux signes, ni au destin, ni à toutes ces choses ridicules que les voyantes ou les grands-mères nous racontent - ou plutôt à un hasard qui m’a fait comprendre que c’est bon, c’est l’heure. Je dois partir. »
Thomas tripotait son verre ; ses mains transpiraient. Il but une gorgée, prit une grande inspiration, puis poursuivit.
« J’espère que tu comprends, que tu ne te dis pas que c’est de ta faute ou de la faute de quiconque. Tu le sais très bien : si je pars c’est pour moi. Ce départ j’en ai besoin, c’est vital ; j’ai besoin d’oxygène, de paysages, de voyages ; de nouveau, de renouveau, d’ailleurs ; j’ai besoin de prendre un train, un avion, et de partir, de me casser quoi. J’en ai vraiment besoin. Alors rassure-toi, je ne pars pas pour me refaire une vie. Je ne compte pas avoir des gosses en Amérique du Sud ou une femme au Japon ! Je pars pour prendre du temps pour moi, voilà. J’ai peut-être quelques maux à soulager. Et quelques mots à écrire, c’est vrai. J’aimerais me remettre à l’écriture tu vois, ça me faisait du bien. Et je sens que ça me ferait du bien, de reprendre. C’était un bon passe-temps. Et une bonne idée. Une bonne aide. Tu ne peux pas savoir à quel point une feuille de papier et un stylo c’est parfois trois fois mieux qu’un psychologue. Déjà c’est beaucoup moins cher, il faut se l’avouer, mais en plus d’être seul avec soi-même, face à une feuille blanche à remplir avec les mots qu’on veut, c’est tellement, tellement... ! Je ne sais pas, les mots déroulent, se déchaînent, glissent sur le papier. Ils défilent, comme un train qui traverse l’horizon. Tu comprends j’espère, je n’en doute pas, j’ai besoin d’être dans ce tain, ou celui d’avant. Je sens que celui d’après ce sera trop tard. J’écrirai dans le train. Avec les mots qu’il faut. Tu vois desquels je parle ? Excuse-moi, je n’ai pas les bons mots pour parler des mots. »

Thomas passe sa main par-dessus son épaule et la glisse dans son dos, puis remonte ses doigts dans sa nuque. Il se gratte, machinalement.
Gabriel reprend son verre. Il boit une gorgée en silence, se racle la gorge puis en reboit une. Il repose son verre sur la table haute. Thomas fait de même.
Sur la table, les deux verres sont côte à côte. Dans celui de Gabriel, les deux glaçons brillent sous la lampe. Lorsqu’il tient son verre d’ailleurs, il lui arrive, après avoir amené sa main à sa tête pour se masser la tempe de sa main gauche, de secouer très légèrement son verre pour que les glaçons s’entrechoquent dans un doux bruit glacial sous la lumière chaleureuse et jaunâtre de la lampe. Dans le verre de Thomas, les glaçons ont fondu et le bourbon a perdu tout son goût. Il est plein de flotte comme aime le dire Gabriel. Ton whisky, il est plein de flotte, c’est dégueu. On ne sait pas pourquoi les siens fondent alors que ceux de Gabriel restent intacts, aussi cubiques qu’un dé. Même lorsqu’il a fini son verre, ils restent là, glissent sur le fond du verre, et on les regarde à se demander s’ils vont, un jour peut-être, fondre.
Dans la pièce, les deux fauteuils sont face à face ; et les regards se croisent.

« Donc je pars, je pars là où l’on ne me trouvera pas. Je pars un peu plus loin... beaucoup plus loin en réalité, c’est vrai, tu as raison. Mais c’est pour mon bien, et pour celui de tout le monde. Si je t’en parle à toi c’est parce que je te fais confiance, et que tu es mon ami. Je veux dire, tu n’es pas con, tu me comprends un minimum, on se connaît depuis combien déjà... Onze ans ? Douze ? Ah oui, douze, c’est ça, désolé. J’aimerais voler de mes propres ailes tu sais, ici j’ai l’impression d’être enfermé. Une cage quoi. J’ai toujours été contre l’idée d’enfermer les oiseaux dans une cage ; ils manquent de liberté. C’est comme enfermer un humain dans une maison sans qu’il ne puisse jamais en sortir. C’est terrible. Je repense à ce cousin qui avait deux perruches : une verte et une bleue. C’est vrai que c’était chiant, elles chiaient partout, il y avait de la merde de piafs partout dans la baraque, mais on était petit et on jouait avec elles. Surtout la bleue dans mes souvenirs. Et plus j’y réfléchis, plus je me dis qu’on la torturait la pauvre. Gentiment - même si la torture n’a pas vraiment de degré, peut-être que le mot torture était un peu fort – comme si c’était un jouet vivant qui s’envolait quand il en avait marre. Je me souviens qu’elle s’envolait dans la chambre, sur les étagères ou le bureau. Le regard de l’oiseau vers la fenêtre : il cherchait sa liberté. Une fois, de ce que l’on m’a raconté, les fenêtres étaient restées ouvertes et l’oiseau s’est enfui dehors. Plusieurs jours sans trace de la belle perruche, jusqu’à ce qu’elle revienne par elle-même. Moi c’est pareil, je veux m’envoler, un bel envol pour mieux revenir ; comme la perruche, un voyage temporaire. Bref, voilà tu sais tout, j’espère que tu ne m’en veux pas trop de ne pas t’en avoir parlé plus tôt. Je suis désolé si je te déçois. Désolé si ça te blesse. J’ai l’impression d’avoir brisé onze, douze, pardon, douze ans d’amitié en à peine quelques minutes. Bref, voilà, c’est décidé, demain je pars. »

Thomas expira un grand coup. Sa respiration était un peu saccadée. Gabriel remua sa langue dans sa bouche, but sa dernière gorgée de whisky et se racla la gorge. Il ouvrit la bouche. Rien ne sortit. Un souffle peut-être. Il referma la bouche et se pinça les lèvres, machinalement. Il commença.

« Tu sais Thomas, douze ans d’amitié c’est pas rien. Douze ans c’est plein de bons moments ensemble, et sûrement plein de bons moments à venir. Douze ans c’est un beau chiffre tu vois. Pas si grand – en soit il y en a qui se connaissent depuis une vingtaine d’années et qui sont toujours potes, ça c’est cool – mais pour autant j’ai l’impression que ça fait une éternité qu’on se connaît. Une éternité et à la fois pas si longtemps tu vois. Je me rappelle des pintes qu’on prenait à Beaubourg à l’époque, et j’ai l’impression que c’était il n’y a pas si longtemps. Douze ans où on s’est torché la tronche, on est parti en vacances ensemble, on a vécu ensemble... Douze ans mon gars, douze. Et bien tu vois en douze ans, jamais je n’aurais pensé que cette conversation arriverait. »
Il souffla.
« Je sais pas trop quoi te dire. À part que je suis content pour toi. Content que tu aies trouvé une solution pour te sentir bien. Content aussi que tu te sois confié à moi. C’est vrai, me faire confiance, ce n’est pas rien. Je suis touché je t’avoue. Alors c’est vrai qu’on n’était pas si mal ici hein, à boire et à papoter, c’est vrai. Et ici on a tout, c’est vrai ça. Mais il te manquait quelque chose, et enfin tu l’as trouvé : ta liberté. Tu as des ailes et je ne suis pas là pour te les couper ou te les clouer au sol. Non, non, tu as des ailes et c’est pour voler. Alors vas-y, fonce, vois les plus beaux paysages et les plus belles couleurs. Si tu es heureux c’est le plus important, et rien ni personne ne doit t’arrêter dans ton envol. Tu es le maître. »

Thomas baissa les yeux ; il sourit. Gabriel se leva, prit la bouteille sur le petit meuble près de la porte, remplit le verre de Thomas puis le sien. Il tendit le verre à Thomas.

- C’est l’heure de trinquer, tu ne penses pas ?
- Oui tu as raison »

Ils trinquèrent. Les verres tintèrent.

- Tu verras, quand je reviendrai, j’aurai de plus belles plumes.
- Je n’en doute pas, mais n’oublie pas de m’envoyer une carte postale.
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