L'enveloppe du subterfuge

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Mon chien ne sait pas lire ! Quel dommage ; s'il avait su lire, j'aurai pu lui écrire des histoires... Mais non ! Aucun espoir qu'il apprenne à lire, il me l'a dit : ça ne l'intéresse pas. Les ... [+]

« Et sinon ; tu fais quoi dans la vie ? Tu bosses ? »
« Non ! Je fais rien, j'écris... ».
« Ah bon ! Et tu arrives à en vivre ? Il y a du monde, ça doit pas être évident... ».
« Non ». Il commençait à m’emmerder celui-là ! S'il continue, je vais le planter là. Je lui demande, moi, si sa grand-mère est top-modèle... C'est pas parce qu’il me paie une bière qu'il va obtenir le droit de me questionner. Je n'aime pas qu'on me pose des questions ! C'est ce qu'il y a de pénible avec les rencontres de bistrot ; comme on ne sait pas quoi se dire, on raconte n'importe quoi. Bon, au moins il n'a pas l'air d'être un de ces dragueurs d'hétéro qui écument les bars de ce quartier ; c'est plutôt le genre esseulé qui cherche un compagnon de bringue. Ça me va pour ce soir, pensais-je. J'avais passer une semaine à tenter de rendre plus attrayant un de mes textes. Je l'avais envoyé à temps, c'est tout ce qui compte. Et, maintenant j'étais bien décidé à me détendre un petit peu.
La musique venait de retrouver son niveau sonore normal ; c'est dire qu'il devenait difficile de discuter sans se surprendre à hurler. Ici, c'est mon bistrot favori. Un peu par commodité aussi, car je n'ai pas loin à aller : il est situé trois étages en dessous de mon appartement.
Quand je me suis installé à Paris, j'ai pensé que je n'y resterai pas très longtemps. Pas dans cette rue piétonnière, en tout cas. C'était l'été et quand tous ces braves gens sortaient fumer leur clope, une bière à la main, ils mettaient le souk jusqu'à deux heures du matin. C'était pas tenable de les supporter la fenêtre ouverte. C'est certain, je ne serai jamais un couche tôt, c'est comme ça. Moi qui ne me couchait déjà pas de bonne heure, voilà qu'il est rare que mon lit me voit avant trois heures du matin ! Évidemment, je suis célibataire depuis cinq ans que j'habite là.
« Moi c'est Florent : je suis photographe » il me dit, profitant d'une accalmie musicale, la main tendue.
« Ah, ouais ! C'est bien comme boulot ? ». Je n'en reviens pas, il est photographe... en plus il s'appelle Florent comme lui !
« Oui, j'ai commencé la photo tout petit. Aujourd'hui, je ne m'en plains pas ».
« Mon père est reporter... ».
« Ah bon... Il fait quel genre de sujet ? ».
« J'en sais rien ! ».
« Tu ne sais pas ce que fait ton père ? ».
« Oh ! Mon père, c'est vite dit... Il est sorti de ma vie il y a vingt-quatre ans ! Je ne l'ai jamais vu ; pour moi, c'est un quidam comme les autres, un inconnu... ».
« Qui peut dire qu'il connait vraiment son père... ».
« Tu es philosophe toi... Bah ! Tu as certainement raison... ».
Il semble être gêné et relance la conversation sur son métier de photographe : « Moi, c'est un boulot que j'adore, on voit des tas de gens différents, on est invité partout ; c'est sympa ! En plus ça facilite les rencontres ; les filles aiment bien ! Ne me demande pas pourquoi, je ne comprends pas ce qui les attirent là-dedans... ». Il poursuit : « Je ne suis pas ce qu'on appelle un beau mec, mais je me débrouille... » ajouta-t-il, avec un grand sourire, apparemment satisfait de lui-même... ou de son coup de malice.
Je me souviens qu'à l'âge de douze ans, ma mère m'avais annoncé qu'un certain Florent était mon vrai père, et qu'il allait venir diner. Qu'il venait spécialement pour me voir, qu'il serait là dans cinq minutes. Ah oui ! Ce monsieur se rappelle que j'existe, plus de douze années après ma naissance ! « Moi, il ne m’intéresse pas » m'étais-je contenté de répondre avant de m'enfermer à double tour dans ma chambre. Il avait fait une tentative de me parler derrière la porte... J'avais mis ma musique à fond. Voilà tout ! Ma mère ne me reparla plus de lui. Sauf, il y a quatre ans, pour m’annoncer qu'il était malade du cœur. Ça m'avait laissé froid. Voilà les raisons qui font que les coïncidences liées à cette rencontre me plongeaient dans une certaine perplexité.
« T'en reprend une ? » je lui demande en montrant son verre vide. Comme si c'était un bon moyen de changer de sujet de conversation. La soirée s'écoula à remettre des tournées. La bière, c'est pas très alcoolisé mais quand on en boit plusieurs à la suite... J'étais chaud, lui aussi. Il se mit à me parler de comédiens ; il avait vraiment l'air calé sur le sujet car il me récita des répliques de gens dont je n'avais même jamais entendu le nom. À cette exception près, on se découvrait plein de points communs. J'avoue qu'il me plaisait bien et c'était visiblement réciproque ; nous aimions les mêmes musiques, les mêmes bouquins, l'art, les motos, mais surtout nous détestions les mêmes choses. Si bien qu'en dignes pochetrons d'un soir, nous échangeâmes nos adresses d'e-mail, et promirent de rester en contact. Qu'on allait pouvoir discuter de choses et d'autres ; par exemple de nos conquêtes ou de tout ce qui pouvait nous arriver... Il était déjà tard, il devait partir. Il se leva avec difficulté de son tabouret et me serra la main.
« Salut, à la prochaine... » je lui fais.
« Ça risque pas d'être prochain ! je pars demain matin pour le Mexique, sans doute pour un bon bout de temps... ».
C'est de cette façon que j'ai connu Florent. Et s'il ne m'avait pas écrit trois jours plus tard pour me dire qu'il était à Acapulco, qu'il avait signé son contrat, qu'il faisait un temps magnifique et qu'il aimerait que je sois avec lui, à boire des coups au soleil... Il est probable que je l'aurais oublié. En fait, ce premier mail a été le point de départ d'une correspondance qui dura deux années. Il aimait écrire autant que moi, et ce fut deux années durant lesquelles nous avons tout appris l'un de l'autre. Cela avait été un coup de foudre réciproque, mais je sentais bien qu'il y avait autre chose...
Un jour, il me fit savoir qu'il rentrait à Paris. Le 17 mars. Nous avions convenu de nous retrouver, vers vingt heures. Pas au bistrot où nous nous étions rencontrés mais chez l'Irlandais, au coin de ma rue. J'y arrivais à 19 h 45, l'endroit était plein à craquer, mêmes les trottoirs étaient bondés de monde. L’atmosphère était douce et agréable, tout le monde rigolait, un verre à la main. Je réussis à me frayer un chemin jusqu'au comptoir devant lequel je m'assois sur un tabouret haut. Je jette un coup d’œil circulaire pour voir si mon pote est arrivé. Je commande une bière. « Killian's, Kilkenny, Guinness ? » me demande le barman, impatient il reprend : « lager, pils, ale, rousse, stout ? S'il vous plait ! ». Il est débordé, je lui réponds. Sur le tabouret à côté du mien, il y a un type aux tempes grisonnantes. Il porte beau son âge, costume british tiré à quatre épingles, il sirote son whisky du bout des lèvres, avec un plaisir évident. L'ambiance est survoltée ; ça fait un barouf toutes ces conversations simultanées. Éclats de rires, des filles sexy et délurées, des toasts portés à la Saint-Patrick, répétés à tout bout de champ. Tout le monde s'éclate ! Nous levons notre verre une énième fois, mon voisin trinque avec moi : « Santé ! », « Vous aussi ! ». Il se présente à moi : « Florent... ». « Non, sans rire... C'est la Saint-Florent ? » je lui demande, amusé autant que surpris par cette coïncidence. « Non, je fête des retrouvailles » me répond-il. « Ah, bon ? », il me tend la main, et nous nous la secouons avec application, juste par plaisanterie. D'un coup, j'ai senti le type mollir : il s'est écroulé d'un bloc et, comme il est costaud, je ne suis pas parvenu à le retenir. Son tabouret chuta bruyamment, tandis que la tête du bonhomme heurtait le coin du comptoir. Sa tête a produit un son mat en terminant sa course sur la barre de pieds ; ce bruit sourd, je l'entends encore...
Le Samu arriva rapidement, à peine quatre minutes plus tard. Mais le type était déjà décédé. Agenouillé, le toubib mit la main dans la poche de la veste du monsieur. Il en retira un porte-feuille contenant une enveloppe plus grande. Il posa l'ensemble au sol afin de fouiller dans les papiers du mort. Il en sortit une carte de presse. Sur l'enveloppe fermée, écrit à la main, il y avait mon nom. Abasourdi, complètement déconnecté, je m'entendis juste murmurer : c'est mon père...
Mon identité déclinée, on me remit l'enveloppe cachetée sans difficulté. La lettre qu'elle contenait m'expliquait l'engagement d'un jeune comédien du cours Florent. Il était censé entrer en contact avec moi. Il devait aussi réussir à ce que nous entamions une correspondance par courrier électronique. Dès que ce fut fait, mon père avait pris le relais. C'est la seule façon qu'il avait trouvée pour cacher sa véritable identité et pouvoir converser avec moi.
La lettre se terminait par : « Je suis content que nous ayons, enfin, pu apprendre à se connaître, et à s'apprécier. ». C'était signé : Florent, ton papa.
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