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L'enlèvement du docteur Lavigne

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Yves Hébert

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(Québec, le 14 mai 1889). Bien installé dans son fauteuil en rotin dans la véranda de sa maison victorienne, le docteur Ernest Lavigne est paisible. Ce soir-là, il contemple le soleil qui se couche derrière les montagnes mauves. Il observe la falaise de Québec et le profil d’un hôtel qui prend les allures d’un château. Mais, il n’a point le temps de se plonger dans sa rêverie lorsqu’il entend des pas dans sa maison. Et ces pas qui commencent à l’inquiéter l’obligent à se lever.
Il aperçoit alors des ombres dans l’embrasure de la porte de la véranda. Deux hommes cagoulés le regardent. Habillés en noir, ils portent un chapeau de feutre noir. Impossibles à identifier.
― C’est bien vous le docteur Lavigne? demande une voix presqu’imperceptible.
― Oui, mais que faites-vous dans ma maison ? Mais qui êtes-vous ?, leur demande le médecin d’une voix qui commence à trembler.
Le docteur Lavigne n’avait rien d’un combattant. Dans la cinquantaine, il n’avait plus les réflexes d’un jeune homme prêt à bondir lors d’un affront.
― Vous devez nous suivre. Si vous résistez, nous devrons utiliser une force disons... brutale. S’il vous plait monsieur Lavigne ne résistez-pas. Nous sommes obligés de vous bander les yeux et de vous empêcher de parler avec ce mouchoir. Vous comprendrez que nous ne voulons pas ameuter le quartier.
Parce que les hommes chuchotent, le docteur Lavigne redouble d’efforts pour tenter de les écouter. S’approchant de lui, ils lui recouvrent la tête d’une cagoule. Le médecin ne résiste point. La douceur des gestes lui fait croire qu’une femme se cache derrière ce déguisement. Puis, c’est l’obscurité. Il doit alors se fier à ses autres sens pour tenter de s’orienter. Il entend soudainement du bruit dans sa pharmacie et devine que l’un des hommes s’empare de ses fioles. On l’emmène aussitôt vers une voiture à chevaux et on le fait asseoir à l’arrière. Le cocher prend une direction qui semble familière, mais les hommes font débarquer le médecin pour le faire marcher dans toutes les directions souhaitant qu’il perde tous ses repères.
Le médecin ne sait plus où il est. Les questions se bousculent dans sa tête. «Pourquoi m’enlever ? Et qui sont ces gens ?» Malgré la peur, il tente de garder son calme. Il a froid et commence à trembler. La personne qui est à ses côtés s’empare d’une couverture en laine sous le banc arrière et se charge de l’abriter. Puis, le cocher emprunte de petites rues étroites pleines d’ornières. Pour éviter que le médecin puisse s’orienter, il emprunte des rues obscures tourne dans toutes les directions.
La calèche s’arrête finalement devant une maison. Les deux hommes et le médecin se retrouvent devant un escalier qui mène à une galerie. Après avoir franchi le vestibule de la résidence, le docteur Lavigne utilise cette fois son odorat pour tenter de comprendre où il se trouve. Une odeur de savon du pays imprègne les lieux. On lui demande de faire attention à la marche haute qu’il doit monter.
Le médecin se retrouve alors dans une chambre. On lui retire sa cagoule et il retrouve la vue.
Un cri se fait entendre, celui d’une femme.
Les hommes barrent soudainement la porte de la chambre. Le médecin aperçoit deux femmes voilées qui se tiennent dans un coin de la pièce. Une autre est étendue sur un lit. Décidément se dit-il tout le monde est voilé ici. On cherche donc l’anonymat.
― Monsieur Lavigne, vous devez nous aider à donner naissance à cet enfant. Elle n’en peut plus, lui chuchote l’une des femmes à l’oreille.
Le docteur Lavigne comprend rapidement qu’il doit aider la dame à accoucher. Il l’examine attentivement. Le défi est énorme. Il doit montrer qu’il contrôle la situation malgré sa nervosité. Parfois, il lui demande pardon et il poursuit son examen. Puis il s’adresse à l’une des dames.
― Depuis quand est-elle en travail ?
― Depuis douze heures
― Oh ! Devant l’inertie de la matrice, il me faut à tout prix de l’ergot de seigle pour provoquer l’accouchement. Il me faut des fioles d’ergot. Elles sont dans ma pharmacie. Laissez-moi aller les chercher et je reviendrai aider cette pauvre femme à enfanter.
― Que voulez-vous dire par inertie de la matrice ? demande l’une des femmes.
― C’est que les contractions utérines sont moins intenses, plus faibles et plus espacées. De petites doses d’ergot de seigle vont provoquer les contractions et elle pourra donner naissance à son enfant. Si on n’agit pas rapidement, elle risque de mourir.
L’une des deux femmes cogne à la porte et l’un des hommes se précipite. Toujours en chuchotant, elle lui demande d’aller chercher le sac du médecin. L’homme qui s’était emparé des fioles dans la maison du docteur lui donne illico. Miracle, le médecin prend délicatement la fiole qui contient l’ergot de seigle.
― Il me faut du vin blanc, lance-t-il.
Aucune réponse ne vient.
― Eh bien de l’eau. Si je ne lui donne pas ce médicament, elle va mourir.
Ne pouvant garder son calme, l’une des deux femmes se précipite vers la porte de la chambre. Après avoir montré son impatience en frappant la porte de toutes ses forces, un homme lui ouvre. Elle dévale l’escalier à toute vitesse, s’empare d’un plat et le remplit d’eau en manipulant avec puissance une pompe puis remonte l’escalier pour enfin le donner au médecin.
Le médecin procède à un mélange judicieux d’ergot de seigle et d’eau. Il offre le tout à la parturiente. La dose doit être exacte, une quinzaine de grains suffisent. Lui en donner davantage aurait provoqué un délire insoutenable. Voire une transe.
Une dizaine de minutes plus tard de violentes contractions ébranlent la femme. Elle donne naissance à un garçon trente minutes plus tard. L’une des femmes ne peut retenir son enthousiasme et alerte le père. « Eh, Antoine, tu as un garçon».
Les deux femmes s’observent mutuellement et non sans angoisse. Il était hors de question que le médecin reconnaisse l’identité de ces personnes. C’est pourquoi tout le monde chuchotent.
Le médecin est finalement reconduit au rez-de-chaussée et remarque les fenêtres qui sont recouvertes de toiles grises semblable à celle que l’on voit sur les gréements des goélettes. Décidément, cet accouchement devait se réaliser dans la plus grande discrétion. L’un des hommes, toujours cagoulé, s’empare d’une bouteille de Whiskey et il en offre même un verre au médecin.
Ayant refusé l’alcool, le médecin est de nouveau cagoulé et le même scénario visant la désorientation est de nouveau joué avec brio. Le docteur Lavigne se retrouve peu de temps après chez lui, dans sa véranda assis confortablement dans sa chaise en rotin.
Secoué par tous ces événements, le docteur Lavigne ne peut dormir et il passe la nuit dans la véranda de sa maison en essayant d’imprimer dans sa mémoire le visage de la femme qu’il a sauvée, le seul visage qu’il ait vu durant cette soirée. Les questions fusent dans sa tête. Il se demande pourquoi il a accepté d’aider cette famille. Pour sauver leur honneur ou pour sauver la vie de cette femme ? Sachant par ailleurs que le curé de la paroisse est contre l’utilisation de l’ergot de seigle dans les accouchements, le docteur Lavigne en arrive à la conclusion qu’il valait mieux sauver deux vies que d’en perdre une.
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Elena Hristova · il y a
Dire que je me suis laissée prendre au jeu. Non seulement vous menez le pauvre lecteur en baguette, mais en plus il s'amuse bien avec votre récit. je vous laisse en prime une petite étoile filante et je me retire avec un gros sourire
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