L’enfant qui pleure

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Le langage et ses mots comptent parmi les plus belles créations de l'humanité. Faisons-en bon usage  [+]

Image de Printemps 2016
Dès le départ du train, je réussis à me calmer. Je ne tremblais plus.
Je m’efforçai de dompter les derniers soubresauts qui vibraient en moi. Peu à peu, l’excitation fébrile qui m’habitait cédait la place à un apaisement inhabituel et bienvenu. Sans doute parce que, pour une fois, je savais où j’allais, et parce que ma destination promettait des perspectives heureuses.
Discrètement, j’observais mes voisins de compartiment. Chacun s’organisait pour la durée du voyage. La plupart se plongeaient dans une lecture bon marché ou dans un sommeil au repos improbable. Le démarrage chaotique du lourd convoi donnait aux voyageurs des ondulations uniformes : la mécanique cherchait sa vitesse de croisière, et son rythme unissait ses passagers.
La tranquillité que je ressentais m’invitait à rejoindre cette chorégraphie involontaire où, de toute évidence, ma présence ne provoquait qu’une indifférence généralisée. J’appréciais de me fondre ainsi dans la masse. Pour la première fois de ma vie, je goûtais au plaisir d’exister au milieu de mes semblables et d’éprouver le sentiment nouveau de me sentir bien parmi eux. En montant à bord, j’avais déposé sur le quai la solitude chronique dans laquelle j’étais englué. Me laisser porter, avec tous ces gens, guidé par deux solides rails métalliques sur un chemin bien tracé me faisait ressentir un confort et un bien-être que la vie ne m’avait pas apportés jusqu’ici, loin de là.
Pour la première fois depuis longtemps, un sourire naissait sur mes lèvres.
Je l’adressai spontanément à la petite fille que le hasard avait placée sur la banquette en face de moi. Elle avait une dizaine d’années. Il ne faisait aucun doute que la femme au ventre arrondi assise à ses côtés fût sa mère, tant leurs visages se répondaient trait pour trait ; elles renvoyaient l’image troublante d’une seule et même personne à deux âges de la vie. Le regard timide dont me gratifia la gamine semblait prêt à céder la place à la curiosité, peut-être même à me parler. Sa mère dut le sentir, car aussitôt, elle lâcha d’un ton lapidaire :
— N’embête pas le monsieur !
Je bredouillai vainement quelques mots pour tenter d’empêcher le vol en éclats d’un contact déjà mort-né. La petite fille obéit et se referma, recroquevillée sur son siège, les yeux baissés sur ses mains.
J’aimais la spontanéité de l’enfance, bien qu’elle ne me l’eût que très rarement rendu. Je m’étais davantage heurté à l’imitation précoce d’une société d’adultes, craintive et égoïste, parodie prématurée du spectacle qu’offraient les parents. Discrètement, je contemplais pensivement (et un peu jalousement, je dois bien l’admettre) cette famille qui poursuivait l’écriture de son histoire au présent, avec son quotidien, ses codes et tout ce qui se glisse entre ses membres, invisible et secret, pour y tisser un lien indéfectible… Un domaine dans lequel j’avais, malgré mon âge, encore tout à apprendre.
Quand la mère me parut assoupie, je tentai un murmure à l’attention de la fillette :
— Tu vas avoir un petit frère ?
Elle acquiesça de la tête.
— Eh bien, toi et moi, nous sommes pareils !
Son visage se renfrogna d’étonnement :
— Tu vas être une grande sœur ?
— Non, répondis-je, amusé. Mais moi aussi, j’ai un petit frère que j’ai hâte de connaître. Parce que je ne l’ai encore jamais vu…
Elle eut cette mimique qui disait « Ah, je comprends », mais je savais qu’il n’en était rien… Et pourtant, si je m’étais laissé aller à cette confidence, c’est que cette petite fille, dont le regard maintenant perdu dans le paysage avait coupé court à notre conversation, était dans son innocence enfantine le mieux à même de me comprendre. Mais contrairement à moi, elle ne voyait dans cette naissance rien d’autre qu’un trublion qui venait envahir et bousculer une vie familiale bien orchestrée. De mon côté, j’avais rêvé de ce bouleversement toute ma vie.
Il s’était produit la semaine précédente, confirmant que les événements surviennent quand on ne les attend plus.

Un appel téléphonique, et, de l’autre côté, une voix d’homme mal assurée qui cherche ses mots, comme pour réussir cet impossible exercice qui consiste à être à la fois simple et solennel. Il m’expliquait s’appeler Jacques, habiter Nantes et être mon frère. Et au fil des mots, un brouillard qui se dissipe, des images qui apparaissent, des pensées qui s’organisent, et finalement, le raz de marée de l’émotion qui emporte tout sur son passage… Un peu comme si l’on vous annonçait le gain d’une fortune colossale à la loterie, j’imagine… Mais en mille fois mieux : j’avais un frère… J’avais une famille !

Ces révélations récentes venaient éclairer ma vie dans ses replis les plus archaïques : né dans un monde qui ne voulait pas de moi, j’avais été déposé quelque part sur cette planète, au pied d’une porte comme au seuil de l’humanité. L’aube de ma vie ressemblait à une tombola où celui qui ouvrirait la porte recevrait un bébé tout fait… Et moi, je gagnais le chaos du destin. Des années plus tard, dans un moment d’euphorie, j’avais salué ma chance que cette porte se fût au moins ouverte !
Pour autant que je me souvienne, j’avais toujours eu une impression viscérale de différence ; être à peu près constitué comme les autres n’avait pas suffi à me faire sentir des leurs, pas plus qu’ils ne m’avaient accueilli.
Jusqu’à l’adolescence, j’avais lutté pour rejoindre le commun de mes semblables et mis beaucoup d’énergie pour tenter sans succès de lier des amitiés. Mes dernières résistances avaient cédé à cette certitude très tôt inscrite dans ma vie : je n’avais d’influence que sur mon monde intérieur, et pas au-delà. Je me suis attaché à cette volonté farouche et salutaire de cultiver mon jardin personnel ; par dépit de ne pouvoir vivre avec les autres, j’étais condamné à cette existence, seul avec moi-même. Jusqu’à ce qu’elle fût joyeusement chamboulée par la vibration stridente du téléphone.

Je me trouvais donc à boire les paroles de ce petit frère qui faisait irruption dans ma triste survivance, écoutant le récit de mes premières heures, et d’histoires plus anciennes encore ; ma mère, rongée de remords, les lui avait livrées sur son lit de mort. Je ne me réjouissais pas des circonstances sordides que j’apprenais, mais elles venaient caresser mes plaies d’enfance et les couvrir avec la douceur du pansement des mots. Je me repaissais avidement de l’histoire de cette pauvre femme, toute jeune fille encore, vivant sous le joug terrifiant d’un mari tyrannique et violent. Je me délectais de chaque détail, témoin des mille tortures qui agitaient l’esprit de cette future mère quand, enceinte, elle se morfondait à l’idée de livrer un enfant en pâture à un homme dont la seule activité était d’œuvrer minutieusement à la dévastation de son entourage.
Dès les débuts de sa grossesse, avant même que celle-ci ne fût révélée, elle s’enfonça dans les méandres d’une déprime mortifère et fut éloignée en maison de repos. C’est là, isolée de tous, seule détentrice du secret de son état, que se forma sa conviction en même temps que ses rondeurs maternelles : le plus grand geste d’amour qu’elle pourrait offrir à l’enfant qu’elle couvait en son ventre était de le protéger de son père, même de la plus excessive des manières. Elle accoucha, loin des siens qui ignoraient tout de sa grossesse, et m’abandonna dès qu’elle le put.
Malgré les flots de larmes que je ne pouvais refréner, j’étais happé par le besoin de tout entendre.
Je découvrais, ébahi, que mon père, furieux d’apprendre que ma mère m’avait soustrait à lui, l’avait emmenée avec force violences pour me reprendre. C’est au cours du trajet, dans la voiture qui filait à vive allure dans les lacets des routes de campagne, que, dans un élan désespéré, ma mère s’était ruée sur le volant et avait provoqué la sortie de route du véhicule à un endroit qui laissait peu de chances à ses occupants.
Elle en avait réchappé miraculeusement, mais pas sans mal. Pendant des années, elle avait dû lutter pour revenir à la vie, recevant de tous la pitié complaisante pour une veuve si jeune, la pauvre… De son côté, le deuil qu’elle portait n’était pas celui qu’on lui prêtait : elle était dévorée de l’intérieur à la pensée de son enfant qu’elle ne pouvait aller retrouver sans éveiller les questionnements et les soupçons.
Longtemps après, elle constatait que chaque matin naissant, elle se sentait moins à l’aise à l’idée d’être confrontée à son enfant, ce qui, chaque soir mourant, éloignait la perspective de retrouvailles. Elle étouffa ses dernières velléités sous une résignation qui la protégeait de la douleur sourde qui nouait en permanence son ventre de mère meurtrie.
Elle avait porté ce secret jusqu’à ses derniers instants, même lorsqu’elle avait renoué avec la vie conjugale. Elle avait eu un autre enfant, un garçon, lui aussi. Elle lui avait avoué plus tard qu’elle l’avait aimé pour deux. Et c’est au moment de quitter ce monde qu’elle avait demandé à ce fils puîné de rechercher son frère, moi…
Jacques avait fini par me retrouver au terme d’une enquête longue et minutieuse qu’il était très fier d’avoir finalement menée à terme.

J’avais passé des heures à le questionner, sondant le moindre élément qui répondrait aux troubles qui me hantaient. Je percevais dans ses efforts à étancher inlassablement ma soif inextinguible de questions qu’il était aussi heureux que moi d’avoir un frère.
Nous avions décidé, finalement, de nous rencontrer. Il m’avait invité à le rejoindre à Nantes, ce que je m’étais empressé d’accepter ; dès lors, le temps m’avait paru plus étiré que jamais jusqu’à ce qu’enfin, je me sois installé dans le wagon en partance pour ma nouvelle vie.
Dans le film de notre rencontre, celui que mon imagination avait maintes et maintes fois rejoué, nos yeux se croiseraient et se reconnaîtraient. Toute parole serait superflue. Nos vies se lieraient de la même manière que nos âmes auraient toujours été connectées, dans le grand mystère de ce qui fonde les sentiments indéfectibles.

Je fus tiré de mes pensées par l’annonce de l’arrivée du train en gare de Nantes. À la hâte, je rassemblai mes affaires et m’orientai précipitamment vers l’issue du wagon, non sans avoir adressé un clin d’œil d’au revoir complice à ma petite voisine de banquette.
Les portes s’ouvrirent dans un souffle bruyant. Je sentais mon cœur me marteler les tempes. Ma main, moite et serrée sur la poignée de ma valise, tremblait un peu. Je dévisageais chaque personne alentour, zappant les femmes pour me concentrer sur les hommes, à la recherche de celui en qui je reconnaîtrais un trait, une mimique ou un geste qui signerait un air de famille.
Tout autour de moi, des corps s’agitaient, se rencontraient, s’étreignaient. Rapidement, chacun avait retrouvé l’ami, l’amant, le cousin, et je me retrouvai seul à guetter celui qui m’avait toujours manqué. Quand le quai fut désert et que le train fut parti pour un autre ailleurs, je commençai à m’aventurer plus avant dans les lieux sans leur prêter grande attention : je restais fixé sur les visages masculins et cherchais à deviner lequel parmi eux partageait mes gènes et mon envie d’enfin nous connaître.
Mon ventre se noua d’un mauvais pressentiment lorsqu’il me fallut enfin me rendre à l’évidence ; il n’était pas là. Machinalement, je me hasardai vers l’extérieur. Sous le ciel gris nantais se déployaient devant moi des rues entrelacées aux nuances de beige fade ; la ville avait ce teint blafard lorsque je sortis de la gare, et mon visage se fondait dans ce morne décor.
Je me résignai donc à me saisir de mon téléphone portable, à faire rouler sous mon pouce mon maigre répertoire et appuyai fébrilement sur son nom. Jamais le temps de recherche ne m’avait paru si long, tout comme les sonneries me semblèrent interminables. Mon cœur sursauta au déclic de décrochage et faillit s’arrêter complètement lorsqu’une voix féminine prit la parole :
— Allô ?
Un peu décontenancé, je marmonnai :
— Bonjour… J’aimerais parler à Jacques, s’il vous plaît.
— Vous êtes de sa famille ?
Je m’entendis bredouiller :
— Je suis son frère.
— Ici les urgences de l’hôpital de Nantes, monsieur. Votre frère a été admis ce matin. Il faudrait passer dès que possible, s’il vous plaît, parce que nous n’avons pas pu…
Je l’interrompis, pressentant le pire :
— Que lui est-il arrivé ? Il est mort ?
Je sentis mes jambes se liquéfier. Ma main ramollie laissa s’échapper ma valise. Les tremblements de ma poitrine faisaient vibrer ma voix. Je devinai mon interlocutrice sourire, mi-amusée, mi-rassurante, face à mon inquiétude démesurée :
— Non, il n’est pas mort ! Mais je n’ai pas le droit de donner d’informations par téléphone. Il faut que vous veniez. Quand pouvez-vous vous présenter aux admissions des urgences ?
Je notai soigneusement chaque indication que me donna mon interlocutrice. Sitôt raccroché, je me mis en quête d’un autobus qui me conduirait à l’hôpital. L’homme qui me renseigna me désigna du menton un Abribus. Sans un regard ni une parole, il reprit son chemin. Je reçus dans son attitude le poids de la solitude résurgente, comme le retour d’une vieille compagne d’infortune que je connaissais par cœur.

Le bus était bondé. J’étais bousculé de toutes parts. L’inquiétude me cisaillait les jambes, et il me fallut puiser au tréfonds de mes ressources l’énergie de trouver le bon arrêt, de me rendre au bon endroit. Je resserrais les doigts autour de la poignée de ma valise et m’y agrippais fermement. Ma souffrance fondamentale, que je sentais me rattraper au galop, n’aurait pas raison de ma détermination : je n’abandonnerais pas si près du but !
Arrivé aux urgences, on me fit patienter. J’entendais les infirmières qui, dans le bouillon de leur quotidien, cherchaient à retrouver où avait été orienté le monsieur du matin :
— Non, pas l’hémorragie, celui qui était perdu… Oui, son frère est là… Attends, je réponds au téléphone. Je vous laisse rejoindre la salle d’attente, je viendrai vous chercher… Allô ?
Je n’avais pas d’autre choix que m’asseoir et endurer l’attente, en tentant d’empêcher mon ventre d’imploser sous l’angoisse grandissante.
L’infirmière et ses comparses hospitaliers firent mille entrées dans la pièce, et repartirent mille fois accompagnés de mes compagnons d’expectative.
Mon calvaire prit fin lorsqu’une blouse blanche quasi trentenaire me pria de la suivre. Elle portait une inscription « Docteur “quelque chose” ». Je n’eus pas le temps de lire : elle avait déjà fait demi-tour et s’engageait vers l’extérieur de la salle d’attente. Je saisis prestement ma valise et lui emboîtai le pas à travers le dédale de couloirs, fléché de noms que je ne comprenais pas toujours.
Cependant, je remarquai distinctement le secteur dans lequel le médecin me guida ; son entrée était indiquée en lettres capitales : « SERVICE PSYCHIATRIQUE. »
Arrivé dans son bureau, je m’assis dans le confortable fauteuil qu’il me désigna en face du sien. Il se passa quelques secondes pendant lesquelles j’eus l’impression qu’il me jaugeait, sans que je parvienne à déterminer s’il souhaitait évaluer ma sincérité ou ma capacité de résistance à une mauvaise nouvelle.
Soudain, il prit une inspiration et me lança :
— On m’a dit que vous êtes le frère de Jacques ?
Par instinct, je devinai qu’il me fallait être convaincant. C’est pourquoi je répondis par l’affirmative avec beaucoup d’aplomb. Mon masque ne résista pas longtemps et se fissura dès la deuxième question :
— Depuis quand ne l’avez-vous pas vu ?
Je compris immédiatement que mentir ne serait pas une bonne stratégie, et je décidai de tout raconter, dans les moindres détails : mon abandon de naissance, ma mère que je n’avais jamais connue mais que je partageais avec Jacques, né de son second mariage, les retrouvailles téléphoniques, la rencontre que nous avions programmée pour aujourd’hui…
Je livrai tout, même ce qui semblait futile. J’avoue y avoir pris un certain plaisir ; puisque le médecin que j’avais devant moi connaissait Jacques, il devait comprendre de quoi je parlais. Attentive et bienveillante, son attitude me porta à être disert comme jamais. Lorsque j’en pris conscience, le ton de ma voix se fit moins assuré, submergé soudainement par l’inquiétude des raisons de l’hospitalisation de Jacques. Je me tus, rétrocédant la parole au médecin qui se plongea dans une réflexion non feinte. Je compris alors qu’il cherchait des mots précis pour une formulation qui semblait bien complexe à énoncer.
Dans un hochement de tête résigné, il commença :
— Jacques a été retrouvé ce matin assis sur un trottoir, dans un état de prostration profonde. Des passants ont fait appel aux pompiers. Vous savez, ce n’est pas la première fois que Jacques est admis à l’unité psychiatrique. Nous le connaissons même assez bien, il fait chez nous des séjours réguliers.
Mon attention était complète ; il me tardait de savoir ce qu’il avait à me dire, à peu près autant que je le redoutais.
— Il présente une grande souffrance psychique ; il fonctionne sur un versant dépressif de grande ampleur. Pour le combattre et tenter de survivre comme il le peut, sa personnalité s’appuie sur des stratégies qui peuvent prendre des aspects assez variés.
Je m’efforçais de rester positif et optimiste. Je tendis une perche dans ce sens-là au médecin :
— Il peut compter sur moi, désormais. À deux, entre frères, nous pourrons nous soutenir mutuellement, et…
Le médecin m’interrompit :
— Jacques n’est pas votre frère. Il a passé son enfance sous la responsabilité des services sociaux, tout comme vous. Il n’a pas connu ses parents. Il s’invente des histoires pour adoucir ses malheurs. Je suis désolé qu’il vous ait entraîné dans son délire.
Je sentis la colère m’envahir et me mis à crier :
— Comment pouvez-vous l’affirmer ? Ça vous pose un problème qu’un de vos patients retrouve sa famille ? Qu’il accède au bonheur ? Il m’a donné beaucoup de précisions. Il sait où je suis né, il sait beaucoup de choses sur moi. Il les tient de ma mère, de notre mère ! Il est mon petit frère, vous ne me l’enlèverez pas !
Toujours calme et bienveillant malgré mon agressivité, le médecin m’interrogea :
— Puis-je vous demander votre âge ?
— Trente-huit ans le mois prochain, répondis-je d’un ton sec.
— Jacques en aura bientôt cinquante-deux, me livra-t-il, démonstratif et navré. Il n’est pas votre petit frère.
Mon teint vira brutalement du rouge au blanc pâle. Je n’entendis rien de ce que le médecin ajouta, je n’étais plus capable de lui accorder la moindre attention. J’étais trop absorbé par une urgence vitale : résister à tout prix au morcellement intérieur qui voulait m’éparpiller en tout petits fragments. J’avais l’impression de revenir à l’état de matière dans sa nature la plus basique, de particules essentielles destinées à se disperser selon les lois de la physique. Retenir les atomes qui tentaient de s’enfuir. Empêcher l’agrégat moléculaire de se désunir. Préserver une chance d’intégrer un jour le genre humain.
Une main posée sur mon épaule me ramena dans le bureau médical. Le médecin s’était accroupi devant moi et me secouait avec chaleur, bien qu’il ne mesurât pas pleinement que sa révélation m’anéantissait, en même temps que les espoirs que j’avais fondés.
Il appela un infirmier à qui il confia la mission de me raccompagner avec ma valise, me serra la main et retourna dans son bureau.

Une fois la porte du service franchie, je ne sais comment je me suis retrouvé à déambuler dans les rues de cette ville que je ne connaissais pas. Me voilà, déboussolé, à ne pas savoir où aller avec mes semelles de plomb et ma valise trop lourde. Le problème n’est pas d’être perdu comme un naufragé au milieu de l’océan… Le problème est d’en avoir déjà trop l’habitude : c’était là le résumé de toute ma vie.
Pas question d’en vouloir à Jacques : comme moi, il faisait comme il pouvait. Il avait juste bouleversé ma vie. Il avait réussi à faire taire les pleurs de l’enfant que j’étais.
Maintenant, je crains la rechute.

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Thara · il y a
Une lecture que je découvre avec plaisir. J'aime votre façon d'écrire, on a l'impression de suivre pas à pas ce pauvre homme, enfermé dans son monde. Je ne suis pas étonnée, que votre nouvelle est conquise S.édition !
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Gilles Bonnet · il y a
Merci de ce commentaire élogieux.
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Nastasia B · il y a
Très beau texte, en effet.
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Gilles Bonnet · il y a
Merci Nastasia.
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Richard · il y a
un vote de plaisir! j’adore ce récit et la précision des détails qui trahissent soit un vécu, une observation en témoin, ou un travail extrêmement sérieux?!
invitation dans "mon château" c'est une auto-bio... ma première nouvelle... en finale ;-)

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Gilles Bonnet · il y a
Merci Richard. Ravi d'avoir suscité du plaisir de lire. Je viendrai pour ma part avec plaisir visiter votre château.
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Utilisateur désactivé · il y a
Belle découverte ce soir de ce texte élu "lauréat". Votre histoire, poignante, mérite amplement ce prix. Nouvellement inscrirte sur SHORT, je vote avec retard !
Si le cœur vous en dit, je vous invite à lire "le coq et l'oie" (vite lu !), poème-fable, sur ma page. Merci !

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Gilles Bonnet · il y a
Je vous remercie pour vos compliments et viendrai vous lire.
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Utilisateur désactivé · il y a
A bientôt, alors !
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Christian Pluche · il y a
Je vote, c'est trop tard , c'est pour le geste !
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Fred Panassac · il y a
J'avais adoré votre texte et voté pour cette histoire poignante. Je vous félicite Bilbok pour ce prix qui me fait plaisir pour vous.
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Gilles Bonnet · il y a
Merci pour vos félicitations qui me touchent, et pour votre soutien sans faille. J'espère que mes écrits à venir vous plairont tout autant.
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Alice Merveille · il y a
Bravo, Bilbok !
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Gilles Bonnet · il y a
Merci Coco.
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Brigitte Prados · il y a
Félicitations !
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Gilles Bonnet · il y a
Merci Pradoline
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Keith Simmonds · il y a
Toutes mes felicitations, Bilbok!
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Gilles Bonnet · il y a
Merci pour votre indéfectible soutien.

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