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L'enfant et la mouche

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Je ne pense pas vous surprendre, en vous disant que les jeunes enfants sont cruels ; c'est bien connu... Je n'avais pas échappé à la règle. Ma spécialité ? Arracher les ailes des mouches. Après cette opération douloureuse, sans anesthésie, je laissais l'insecte désailé à sa triste fin, arpenter le bitume, à la merci d'un prédateur.
Cette pratique peu orthodoxe devait cesser lors de la préparation de ma première communion privée. Le préposé à la cérémonie, qui ne pouvait être autre qu'un ecclésiastique, tout de blanc vêtu, à l'image de nos petites âmes encore vierges de tout péché mortel !
À cet âge, encore puceau ! Le prêtre prenait des allures de grand méchant loup, qui allait nous croquer tout cru, comme dans la fable : « le loup et l'agneau ».
Il s'était dirigé vers moi, m'avait regardé droit dans les yeux, comme si j'avais commis l’irréparable. On aurait dit qu'il savait quelles pratiques sadiques j'exerçais sur ces pauvres bestioles ! J'ai le souvenir de m'être servi de mon missel comme bouclier, au cas où emporté par ses vieux démons, il passerait à l'acte, et me mettrait une « torgnole ». Il n'en fut rien, tout au contraire, sans me quitter des yeux, il eût ces paroles capitales pour la survie des mouches : « Ne fais pas à autrui, ce que tu ne veux pas que l'on te fasse ! »
Comme quoi la vie tient à peu de chose... Admettons que cet homme d’Église, aurait eu la phobie des mouches... au point de vous refiler à votre tour, une totale aversion pour ces invertébrés, j'aurais sans nul doute continué ces mutilations gratuites...
Il fallait admettre que le sens de ces paroles m'échappait. Que voulaient-elles dire vraiment ? Alors dans le doute, je décidai de mettre un terme à ces mœurs barbares et ferai des mouches, mes camarades de jeux.
Faire sa communion s'apparentait à un parcours du combattant, il fallait tenir sur la distance ! Catéchisme, retraite, apprendre les grandes étapes de la vie de Jésus, messe obligatoire le dimanche, sans oublier d'aller faire signer son livret de présence à la sacristie. C'était toujours le même rituel. Le prêtre nous faisait mettre en rang, et sans nous regarder, fixant le ciel, comme pour y puiser de l'inspiration, nous traitait de « crapoullous, » c'était le prix à payer pour avoir le cachet qui faisait « foi » de notre assiduité. Il devait nous aimer à sa manière ! Comme un père spirituel, qui aimerait ses fils, avec beaucoup de détachement... Vœu de chasteté oblige...
Une fois par mois, le jeudi matin, nous devions faire acte de présence, et de contrition, avec toute la litanie qui s'ensuivait, sous la houlette de Madame Fournier. Très pieuse et très laide. Elle avait, avec le consentement du prêtre, les pleins pouvoirs, pour nous faire avouer nos péchés. Les joues livides passaient au rouge, à l'énumération de ce qu'elle appelait : « nos pensées honteuses ».
Aux yeux de Madame Fournier, j'étais sans conteste l'incarnation du mal ! Le jouvenceau voué à l'enfer, malgré mon jeune âge ! Elle avait à mon égard une antipathie bien compréhensible, à dater du jour où je l'avais traité de vieille chouette... Je sais je n'aurais pas dû. Qu'importe le mal était fait...
— Vous !
S'adressant à moi, je savais qu'elle m'en voulait, j'en connaissais la cause.
— Ouvrez votre missel et lisez-nous ce passage sur Belzébuth.
Je m'exécutais sans broncher...
— Belzébuth a notamment été surnommé : « le Seigneur des mouches, où le Seigneur des immondices » et il est parfois représenté sous l'aspect d'une mouche géante, assis sur un trône, avec de grandes cornes, deux ailes de chauve-souris, et le corps recouvert de poils. Il détrônera Satan.
— Que vous évoque cette lecture ? Toujours en s'adressant à moi...
Pour toute réponse, je me mis à rire. Belzébuth, lui, m'aurait compris...Pas elle !
— Peut-on savoir ce qui vous met dans cet état ?
— Les mouches, Madame, les mouches.
Les autres freluquets qui étaient à la même enseigne que moi, mais mieux considérés, rigolaient à l'idée de ne pas être le souffre-douleur de cette mégère inapprivoisée.
À dater de ce jour, elle ne m'adressait plus la parole, j'étais devenu selon son mode de pensée : « irrécupérable. » Mais « pénard » une bonne fois pour toutes. Il lui fallait trouver une autre « tête de Turc. » Je coulais des jeudis matins, heureux... Je pouvais enfin m'adonner, à mon sport favori, attraper les mouches, au nez, et à la barbe de Madame Fournier. Je fus, parait-il, la cause de sa dépression. N'ayant plus d'autorité sur ma personne, elle était devenue la risée, la moquerie des autres gamins, qui en toute impunité imitaient le bruit de la mouche. Bzzzzzzz. Bzzzzzzzz. Les paroissiens firent une pétition pour demander le renvoi de Madame Fournier, jugeant ses méthodes inadaptées et trop sectaires. Elle aurait ! aux dires de certains parents, tenté de mettre fin à ses jours, sans succès...
Pour palier les carences alimentaires de l'après-guerre, un certain Pierre Mendès France eut la bonne et généreuse idée, de faire distribuer dans les écoles, une fois par semaine, « la briquette de lait parfumé à la vanille. » Elle fut pour moi, source de gros problèmes... cette briquette... Ce n'était pas le fait de ne pas aimer le lait ! Non, non... pas du tout... Mais l'usage que j'allais en faire.
Ce lait qui devait faire de nous des hommes forts et intelligents, était distribué le mercredi après-midi, juste après la récré. C'était à celui qui ferait le plus de bruit avec sa paille pour aller aspirer le lait au fond de la briquette. Je me démarquais déjà par une forme de maladresse inexpliquée, mais bien réelle. Je renversai le précieux nectar sur mon pupitre, je m’apprêtai à essuyer, quand une mouche vint se poser pour s'y délecter. Je m'approchai très près, elle semblait ne pas avoir peur, comme si nous avions conclu un pacte, de non-agression. Elle possédait une trompe noire, brillante, un peu plus longue que la tête, et très poilue, qu'elle plongea dans le liquide. Visiblement repue et satisfaite, elle se nettoya les yeux avec ses pattes, lissa ses ailes, prit son envol. Je gardai un peu de lait dans un récipient pour renouveler cette expérience les jours suivants. Je l'entendais faire un vol de reconnaissance au-dessus de ma tête pour s'assurer qu’aucun piège ne lui était tendu. Au bout d'une semaine je trouvai qu'elle avait grossi ! Mais était-ce la même ? Alors, pour bien m'en assurer. La solidarité a ses limites ! Je balayai mon pupitre d'un geste rapide, et chopai l’intrus... Je décidai de la marquer, afin de l'identifier. Je la pris délicatement entre le pouce et l'index, trempai ma plume sergent-major dans l'encrier, lui déposai une petite goutte d'encre violette entre ses deux ailes. « L'instit » m'avait en ligne de mire, mais jusque-là rien de grave... Le lendemain re-belotte, même scénario, sans trop me faire repérer je mis quelques gouttes de lait sur une feuille de papier, et miracle ! Elle était venue, c'était bien elle ! Je décidai de lui donner un nom. Ce sera « Rosalie ». Mais le doute subsistait... Mâle ou femelle ? C'est le lendemain, que j’eus la réponse... Rosalie, fut la première à se poser sur la feuille de papier, suivie de près par une autre compagne. À tour de rôle elles allaient à la « buvette .» C'était l'entente parfaite. En un instant, elles vinrent se poser sur le dessus de ma main, et se mirent à copuler... Ainsi je servais de rampe de lancements à une future progéniture. Plus de doute Rosalie était bien une femelle...
— Ouf !
Ce Ouf, je l'avais crié si fort, que toute la classe en avait profité. « L'instit » depuis le temps que cela le démangeait sauta sur l'occasion.
— Monsieur Xavier, peut-on savoir, si ce n'est trop vous demander, ou pour raisons personnelles, préférez-vous garder le silence ? Quoi, qu'il en soit, venez me rejoindre au bureau.
Un détail au passage, bon nombre d'entre-nous les gamins d’après-guerre, avions les oreilles décollées, essentiellement les cancres... Oui, c'était un privilège que s'octroyaient les membres de l’Éducation nationale, en toute impunité... Ils aimaient nos oreilles !
— Alors, dites-nous tout, nous en serons ravis, moi le premier. Et vos petits copains aussi, très certainement.
Je les regardais mes p'tits copains, comme il dit... Tous des faux-culs, ils n'attendaient qu'une chose, me voire décoller du sol, avec la tronche déformée, et les cris plaintifs. La « curée » en quelque sorte, nouvelle version.
Donc, je me mis à table, et racontais les liens étroits qui m'unissaient à « Rosalie. »
Je vous laisse imaginer le « charivari. » Des boulettes de papier jusque sur l'estrade.
— Vous avez bien dit « Rosalie ? »
— Mais, peut-on savoir qui est « Rosalie » ?
— Une mouche, Monsieur, une mouche !
— Mais c'est très intéressant, tout ça...
— Une mouche, avez-vous dit ?
Je confirmai.
À dater de ce jour, je fus déclaré, « irrécupérable » pour la ixième fois, mais  « pénard ». Je fus invité à aller prendre place tout au fond de la classe près du radiateur.
— Monsieur Xavier : n'oubliez pas Rosalie.
— Les mouches c'est bien connu, elles aiment la chaleur, n'est-ce pas, Monsieur Xavier ?
La consigne avait été donnée, de ne plus m'adresser la parole. Mis en quarantaine, privé de balles aux prisonniers, le cercle très fermé des joueurs de billes m'avait exclu. C'était à se demander si j'étais encore aux effectifs de l'école ?
J'en voulais à Mendès France ! C'est vrai quoi... avait-il besoin de se mêler de nos carences...
Plusieurs jours passèrent, plus de Rosalie. Peut-être, était-elle partie en lune de « miel » avec son copain ?
Ne dit-on pas que l'amour donne des ailes ?
La veille des vacances de Pâques, le « dirlo » était venu nous rendre visite. « L'instit » frappa dans ses mains, pour nous inviter à nous lever, je tentai une nouvelle expérience... Je restai assis... Aucune réaction, j'en avais déduit que j'étais devenu transparent...
Le « dirlo » prit la parole.
— Mes enfants... Durant les vacances, travaillez... Ne restez pas à gober les mouches, comme il semblerait que pour l'un d'entre-vous, ce soit devenu une occupation de chaque instant.
Le printemps avait amené, son lot de coccinelles. « L'instit » en avait profité, pour nous faire un cours sur ces charmantes bêtes à bon Dieu.
— Sachez qu’elles se nourrissent essentiellement de pucerons. Et d'ajouter : je vous rassure Monsieur Xavier, uniquement de pucerons... Pas de mouche ! Vous pouvez être rassuré. À propos, ou en êtes-vous, concernant votre relation avec votre protégée ?
— Et votre santé, monsieur Xavier, aucun problème ? Sinon il faudrait nous en avertir ! Je m'informe, car depuis quelque temps, j'observe que votre vue se situe au niveau du plafond, comme un môme qui regarderait son cerf-volant... Il est vrai, que vos rendez-vous avec Rosalie tiennent du miracle, et les miracles, sont des dons du ciel, ceci expliquerait cela...
— Pour information, il faut savoir que les mouches, ne vivent pas plus d'un mois, grand maximum ! Alors Monsieur Xavier revenez sur terre, il se pourrait qu'elle n'ait pas eu le temps de vous dire adieu...
Je me contentais de faire le bruit de la mouche. Bzzzzzzzzzzz. Suivi par deux ou trois lascars qui avaient pris soin de lever leur pupitre pour ne pas se faire repérer.
Je fus aimablement convié à aller rendre visite au « dirlo » qui logiquement aurait dû faire une séance de décollage via les oreilles. Pour lui c'était un jeu ! Avant la punition, il nous demandait de nous préparer : prêt ? Vous allez prendre de la hauteur Monsieur, soyez-en fier... Et de terminer en ces termes : voyou... Mais cette fois-ci ça ne s'est pas passé comme cela !
— Allez voir du côté des cuisines, il se pourrait....
Je me rendais donc aux cuisines, et là ! Des rubans attrapes mouches, un vrai génocide, des centaines de mouches engluées, mortes pour certaines, d'autres en attente. J'en fis rapidement le tour. « Rosalie » collée par les ailes, ses pattes bougeaient encore, alors pour mettre fin à son calvaire, entre le pouce et l'index j’écrasais « Rosalie ».

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Image de Printemps 2018

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Natou · il y a
7 min qui m’ont transporté dans l’univers scolaire d’apres-guerre... très bien écrit, récit bien ficelé, je ne regarderai plus les mouches de la même façon maintenant, puisqu’elles seront toutes des Rosalies...
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Karima Martin · il y a
Superbe j’ai adoré, merci pour ce petit moment..!!!
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Jean-Pierre Jourdan · il y a
Merci, c'est Rosalie qui va être contente, ça n'est pas une mouche comme une autre!... Elle a les yeux bleus...
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Dominique Quéveau · il y a
Très beau texte qui me ramène à mon enfance dans un petit village . Tout y est dans ce joli récit , ou chacun de nous peut s ' y retrouver . " que de souvenirs " A bientôt Nadège et Dominique
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Josiane Godeau · il y a
Fable originale nous plongeant dans tant de souvenirs : école,cathechisme, mentalité des élèves récalcitrants et de leurs maîtres. Et surtout qu'elle imaginations !!! Bravo, ecris en beaucoup d'autres.
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Kiki · il y a
toutes mes voix pour ce beau récit. Ca me rappelle moi et mes grillons.....Bravo

Je vous invite à aller visiter le poème les cuves de Sassenage Merci d'avance. A bientot sur d'autres nouvelles peut être.

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Zouzou · il y a
...un texte un peu déjanté , j'aime !
si vous aimez aussi , pour le Printemps : " les soldats imposent " et Fatiguée la plume " ( du très court )

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Denise Muller · il y a
c'est tres plaisant à lire j'ai passe un bon moment . Si tu en as d'autres je serai heureuse de les parcourir. Je t'encourage à continuer.
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Jenny Guillaume · il y a
Une histoire charmante ^^ On retrouve son âme d'enfant pendant quelques minutes, merci !
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Automnale · il y a
Vous ! J'ai adoré ce texte... Un véritable petit bijou...
Une mouche qui boit du lait, ce n'est tout de même pas commun ! Il ne devait d'ailleurs pas lui en falloir beaucoup, à Rosalie, pour être repue et satisfaite !
J'ai souri à l'évocation des gamins, aux oreilles décollées, d'après-guerre ! Surtout les cancres ! Oh, sans doute...
J'ai compris pourquoi les mouches avaient des ailes... Toutes les mouches seraient donc amoureuses...
Et j'ai adoré la chute : pour mettre fin à son calvaire, le gamin, entre le pouce et l'index, écrasa la malheureuse Rosalie...
Cette histoire rafraîchissante, drôle, très bien racontée, mérite amplement cinq voix supplémentaires... Je m'empresse de les déposer sur le pupitre de Monsieur Xavier...

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Jean-Pierre Jourdan · il y a
merci, il y a du vécu dans cette histoire... Mais Rosalie le personnage principal est inventé... Comme quoi, il suffit d'une mouche pour écrire une petite histoire... Encore merci, et avant d’écraser une mouche dorénavant, dites vous que c'est peu'être la fille ou le fils de Rosalie.
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Jean-Pierre Jourdan · il y a
Si il fait ''pipi'' debout, dites-vous que c'est un garçon!... C'est très simple, pourquoi se compliquer la vie...
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Automnale · il y a
Vous voulez dire, je pense, sa petite-fille ! Ou son petit-fils !
Cela étant, j'avoue mon incompétence quant à déterminer le sexe des mouches ! Oui, oui, je sais comment Monsieur Xavier, lui, a réussi à le savoir...

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Eliza · il y a
Il y a de tout dans votre histoire : la nostalgie du passé, la cruauté et la générosité de l'enfance, la rébellion de l'écolier, le triste sort des insectes ...........
J'ai beaucoup aimé, toutes mes voix !

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Jean-Pierre Jourdan · il y a
merci, comme quoi une petite histoire fait renaître le passé. au fait avez-vous les oreilles décollées?
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Eliza · il y a
Et non, pas d'oreilles décollées. Je n'était pas une "cancresse" !
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