L'Effet Januman

il y a
6 min
432
lectures
27
Finaliste
Jury
Recommandé

Absence bulle peroxydé nageoire encéphalogramme quenotte éparse déchiré concentrique aléatoire mortadelle alité consensuel épiphanie rodéo dériver s’enorgueillir gibecière paletot et  [+]

Image de Printemps 2016

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Il était une fois, dans les profondeurs abyssales des océans, au cœur d’une formidable voûte dessinée par le temps et les volcans sous-marins, un petit januman qui, désolé d’avoir atterri là, mais de toute façon incapable de se mouvoir autrement qu’au gré des allées et venues du gulfstream et autres mouvements océaniques que l’on connaissait à la dorsale médio-atlantique, un petit januman donc, qui tout en ayant des affinités prononcées avec les roches volcaniques (car les gens de sa race les tapissaient volontiers), n’était malheureusement pas en mesure, du fait de son manque d’intelligence formelle, de considérer la situation à sa juste valeur : un sordide guet-apens de pitisquals emmaillés les uns aux autres et ambulant par grappes le long des fonds marins, dans l’attente de la moindre algue, du moindre déchet indigène à consommer.
Ainsi aurait pu s’interrompre brutalement la vie, fort peu précieuse au vu de la grande Création, mais essentielle à la poursuite de notre récit, de notre maigre végétal aquatique, lequel eut alors été patiemment absorbé par les feuilles glutineuses des pitisquals dansant dans les eaux, si une fêlure de la dorsale indienne sud-orientale n’avait pas soudainement soulevé le plateau des Kerguelen, poussé la dorsale indienne sud-occidentale contre la dorsale atlantique, provoquant des dégâts du bassin de l’Angola jusqu’aux volcans des îles Tristan da Cunha – ce qui, soit dit sur le fil, avait dû être cause de moult cataclysmes à la surface de la Terre, mais ne s’était, ici-même, soit quelques montagnes d’eau sous le niveau de la mer, pas manifesté autrement qu’en un subtil glissement de terrain, lequel avait précipité l’écroulement de la voûte sous laquelle ce substitut de culture hydroponique évoluait, sonnant le glas de la fraîche salade de pitisquals qui s’y était résolue à pousser, et cédant à notre januman, tout juste échappé de sa fougère natale, quelques perspectives d’avenir.
Ce fut là sa première aventure, qu’il traversa avec la modestie d’entendement qu’on lui supposait.
Car un autre danger, autrement plus inhabituel, menaçait notre végétal moins conscient que nous des aléas de ses pérégrinations, du fait, premièrement, de la force essentiellement aléatoire qui le mouvait, deuxièmement, des imperfections cognitives inhérentes à sa condition de plante, tiercement, du peu de valeur intellectuelle que ces miscellanées sous-marines accordaient à leur propre rémanence. Et lui, dont le destin était de tapisser le plancher océanique et de s’y répandre jusqu’à l’arrivée des pitisquals, eux-mêmes responsables de la relative bonne santé de tout un écosystème subaquatique, fut soudainement entraîné vers les hauteurs de l’océan par un formidable courant ascendant dont la force précipita notre délicat végétal jusqu’en des zones encore inconnues de sa race, qui n’étaient point sombres et glacées, ce qui pour lui voulait dire chaudes et rassurantes, mais agitées et lumineuses, ce qui pour lui équivalait à une zone de guerre sous mandat de l’ONU – soit une zone de guerre tout court. Tout cela – ce que notre modeste graminée n’eut absolument pas pu prévenir – à cause de l’effondrement, l’an passé, depuis le versant nord-est de la pointe sud-sud-ouest de l’archipel arctique canadien, d’un glacier de la dimension d’un pays qui, depuis, s’était promené sur quelques deux mille kilomètres, déversant des rivières d’eau douce de la mer du Labrador jusque la dorsale de Reykjanes, soit à l’endroit même où le gulfstream avait pour habitude, tous les trois, quatre tours d’horloge polaire, de venir tirer un peu de l’énergie nécessaire à ses incessants allers et retours d’un bout à l’autre de l’Atlantique, ce qui cette année se révélait compromis du fait de ces quelques milliards de mètres-cube d’eau douce désormais insérés à ses mécanismes secrets, refroidissant ainsi la surface des mers, réchauffant par là-même le reste – selon une réalité physique qu’il ne nous revient pas d’aborder, nos appétences littéraires étant déjà sérieusement mises à mal par la longueur confondante de certaines des phrases nécessaires à la plus ou moins bonne compréhension de ce récit – provoquant ici des cataclysmes, là des ouragans, ailleurs des averses de sauterelles, mais n’ayant pour principale conséquence, à l’endroit du monde qui nous concernait, que d’influer légèrement sur la courbe du courant, remuant ainsi les fonds marins et précipitant les plus légers et volatiles de nos végétaux émigrants – épithètes s’appliquant désormais largement au composé organique nous servant de personnage principal – vers la surface.
Lui qui ne possédait aucun des cinq sens, et qui ne se savait pas pouvoir flotter – n’ayant jamais eu le loisir d’imaginer que le monde fut autre chose qu’une masse d’eau noire, compacte et infinie – se retrouva ainsi confronté à une toute nouvelle forme d’existence. Il tangua vaille que vaille sur lui-même, dans l’impossibilité de replonger sous la surface.
Notre januman se laissa dériver, incapable d’influer autrement sur son destin. Ainsi passèrent des jours, ainsi passèrent des nuits. Il découvrit la violence du soleil, la dureté de la pluie, la force cyclothymique des tempêtes ainsi que la présence d’îlots luxuriants poussant sur les mers et envahis de ce que notre januman aurait pu envisagé être, s’il s’était manifesté en lui quelque activité neuronale, ses lointains cousins terrestres ; jusqu’à ce qu’une de ces terres se trouvât cette fois parfaitement sur sa route, laquelle subit une accélération soudaine, notre januman, décidément, se retrouvant embarqué dans la folle embardée d’une vague manifestement plus enthousiaste que les autres à l’idée de découvrir la côte, et équipée en ce sens d’une crête écumante tout à fait susceptible de se prêter au transport des végétaux de passage et autres débris graminacées.
Une fois échoué sur le sable, désormais incapable de se mouvoir, il arriva à notre januman ce qui n’était jamais arrivé à aucun autre januman : il sécha.
La transformation fut flagrante, terrifiante, inédite.
Sur son unique feuille, un pelage jusqu’alors invisible se dressa. La chaleur pellucide lui fit développer une pustule, de laquelle dégorgea une sève passablement contrariée. Dans les nimbes hallucinogènes de sa propre évaporation, il se sentit soudainement très léger.
Seulement, quelque chose n’allait pas : ainsi allongé dans le sable et livré à la morsure du soleil, l’espérance de vie que le dieu des déchets organiques était en mesure de lui accorder ne dépassait pas l’espace-temps que, dans notre langage civilisé et ô combien didactique, nous appelons une heure et considérons empli de soixante minutes, lesquelles, pour faire montre d’optimisme, peuvent également être décomptées sous forme de secondes, formant ainsi trois mille six cents entités temporelles – ce qui laissait un peu de temps à notre januman, mais pas trop. D’ailleurs, si ses lointains cousins terrestres n’avaient pas choisi le banc de sable pour installer leur campement, mais plutôt l’arbre, à quelques mètres de là, autour duquel toutes les formes de vie s’étaient groupées, il devait y avoir une raison.
Mais heureusement pour notre végétal que le destin n’était toujours pas décidé à abandonner. Quelques six mois plus tôt, au large d’un autre océan fort éloigné du nôtre, une neige astrale avait dévasté une partie de la flore amphibienne du sous-permafrost sibérien et favorisé la destruction des éléments naturels nécessaires à la fluidité de mouvement de l’anticyclone des Açores, lequel s’était alors vu dévier de route sur quelques cinq mille kilomètres, provoquant au passage la glaciation d’une bonne partie du monde et la mort de quelques étoiles, phénomène ne se manifestant, concernant le petit bout de tropique qui nous concernait, que des mois plus tard, et sous forme d’un vague orage plutôt rare pour la saison, mais plutôt bienvenu pour notre januman qui, tout en se réhydratant, retrouva au contact du vent les vertus planantes qu’il connaissait à la mer : il se sentit bouger, soulevé, avant de partir d’un grand mouvement parabolique dans les airs, s’écrasant finalement contre le bouboushtan géant de cette île inconnue, soit ce grand arbre souverain dont nous parlions, auquel il s’accrocha avec toute les forces qui étaient les siennes… et qui, étrangement, se révélèrent suffisantes.
Théoriquement parlant, notre januman se sentit mal à l’aise : sa carte ADN n’était pas programmée pour réagir naturellement et cordialement à la présence d’un arbre à ce moment-là de son développement, et ce malgré son troublant potentiel d’acclimatation aux éléments. Devait-il s’y implanter, et ainsi devenir une herbe terrestre ? Ou au contraire attendre une de ces brises qui le faisaient s’envoler et tenter de percer le miroir agité qui obturait son univers originel, et ainsi recouvrer une vie digne de l’image qu’il s’en faisait, loin des alluvions et organismes résineux dont on ne lui avait jamais conté l’existence ?
Mais pendant que notre végétal, désormais pluriendémique, en était encore à ne pas véritablement se poser ce genre de questions, un gang de saloprettes en vadrouille fit son apparition le long des branches les plus basses de notre bouboushtan. Notre januman, que les connaissances géobotaniques n’étouffaient guère – ainsi les saloprettes et leur appétit élevé au rang d’obédience lui demeuraient-ils inconnus – n’était décidément pas épargné par les circonstances – lesquelles, vous l’aurez certainement remarqué, n’étaient pas non plus folichonnes ailleurs dans le monde.
La saloprette avait faim – et quand la saloprette avait faim, rien ne pouvait empêcher son pistil bandé de pénétrer et dépouiller quiconque semblait empreint des vertus gastronomiques essentielles à leur bonne humeur.
Mais il n’était pas écrit que, de cette histoire, le januman fut le plus sot.
Car s’il n’était pas du genre de la saloprette de se poser des questions sur les mérites moraux de ses victimes avant de les occire, et s’il n’était pas non plus dans son idée de remettre en cause les qualités gustatives intrinsèques et probables du januman fraîchement pêché, elle n’avait pas compétence épidémiologiste, et ignorait, tout autant qu’une fleur peut ignorer, les propriétés venimeuses de certaines plantes sous-marines soudainement remontées à la surface et ainsi protégées de la racaille du monde végétal terrestre.
Certainement que l’on mourut beaucoup, sur ce bout d’écorce de bouboushtan dont il serait raisonnable de faire une métaphore désormais - mais non, très peu pour moi, merci. Et notre januman, dont l’histoire s’était répandue jusqu’à l’autre bout de l’arbre, soit l’autre bout du monde les concernant, se sera bien défendu.


Lexique :

Januman : Mignon coquelicot aquatique à trois branches, le januman est une sorte de vagabond des mers, poussant généralement aux pieds des rochers des grandes profondeurs et se laissant, une fois sa vie de nourrisson achevée, dériver dans le courant, à la recherche de nouvelles aventures.

Pitisquals : Sorte de nappe de végétaux se formant sur les roches volcaniques des grandes profondeurs, les pitisquals se distinguent par la perversité de leur appétit, lequel était principalement dirigé vers leurs collègues végétaux en bas âge et encore à la recherche d’un endroit où se reproduire, type janumans.

Bouboushtan : Le bouboushtan est un arbre contre lequel il fait bon reposer, comme le laisse supposer la présence de nombreuses plantes et fleurs à ses pieds. Le bouboushtan pousse généralement le long de la côte ouest des pays tropicaux, du fait de son penchant particulièrement prononcé pour les jolis couchés de soleil.

Saloprette : La saloprette, fleur anthropophage de type caucasien, remarquable pour son pistil surdéveloppé, pousse généralement aux pieds des bouboushtans. Se nourrit entre autres des résidus végétaux échoués sur les côtes lors des grands bouleversements climatiques type tremblement de terre, neige astrale, fonte des glaciers, dérèglement du système solaire. Allergique aux janumans.

Recommandé
27

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Arcadia

Robert Pastor

J’avais eu vingt ans tout juste lorsque la disparition de mon père s’invita pour le dîner. Pour un marin, disparaître, cela ne signifie pas toujours mourir. Nul ne sait où vous êtes et à... [+]