L'autre victoire

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Finaliste
Jury
J’ai fermé les yeux et j’ai compté jusqu’à trois. Le coup est parti. Je me suis dit que dans quelques secondes, je dois être debout. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Le monde a dû s’arrêter. L’enceinte du stade s’est transformée en une bulle géante. Géante et silencieuse. J’ai senti que ma tête gonflait comme un ballon d’air et que des flots d’images s’y bousculaient. J’ai revu tous ces mois de préparation passés à courir sous le soleil brûlant, à noter mes performances sur un calepin noir et à évaluer mes chances de gagner. Tel un écho, j’ai eu dans les oreilles les mots de mon entraîneur. Des mots secs et tranchants. Cette rage de vaincre qui n’a d’égal que la peur de l’échec. Comme dans un cauchemar insoupçonné, son visage a resurgi de nulle part et j’ai vu ses yeux imperturbables qui brillaient comme deux billes de verre. Son regard disait que tout est possible dans ce bas monde. Il m’a souvent répété que je devais courir comme si je fuyais la mort. Mais comment peut-on fuir la mort ? A l’instant où le coup est parti, je n’ai rien senti dans mon dos. Juste ces milliers de spectateurs dont j’ai deviné les sourires figés et les grimaces loufoques. Je sais qu’ils ressemblent tous à des poupées de cire immobiles, contrôlées par une main invisible. Je sais que dans quelques minutes, les cris et les applaudissements fuseront de toute part, comme à la fin d’un spectacle. Je sais surtout que mes doigts sont toujours cloués au sol et que mon corps fléchit ne peut toujours pas se relever, mais je ne sais pas ce qui me retient.
Quand je me relève, les autres coureurs sont déjà à une centaine de mètres. Comme par magie, l’image de mon entraîneur s’est envolée et ses mots durs se sont évaporés. Désormais, je me sens léger. Libéré d’une tension insupportable. Soulagé du poids de la victoire impossible. J’ai même la douce impression de courir tout seul sur la piste. Je suis le concurrent de moi-même. Quand certains coureurs me dépassent, je comprends que j’ai un tour de retard. Je lève la tête. Tout le stade est debout pour m’applaudir. Les mille poupées de cire se sont animées. Quand je franchis la ligne d’arrivée, je sais que j’ai perdu mais je lève les bras en signe de victoire.

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