L'autre monde

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Je suis une enfant unique issue d'un milieu aisé. J'ai fait mes études à l'Ecole publique jusqu'en 6ème puis dans des écoles privées et j'ai terminé mon parcours scolaire avec un BTS. J'écris  [+]

HISTOIRE QUATRE : L’AUTRE MONDE
« La mort n’a de sens que pour ceux qui ont aimé la vie passionnément. Mourir sans avoir rien à quitter : le détachement est négation de la vie comme de la mort. Celui qui a vaincu la peur de mourir a triomphé aussi de la vie, elle qui n’est que l’autre nom de cette peur » CIORAN (Des larmes et des Saints)

Marielle avait hâte de rentrer pour retrouver son petit Christophe et son mari. Sur cette route qu’elle fréquentait tous les jours, elle roulait vite. Quand elle vit cette voiture en face qui zigzaguait du fait de l’alcoolisme de son conducteur, ce fut trop tard. Les deux voitures furent pulvérisées sous l’impact du choc. Son âme quitta bien vite ce corps carbonisé et s’envola vers un autre espace, avec pour mission de continuer à s’occuper de sa famille, Christophe qui était trop petit pour rester sans maman, et Thierry, l’homme de sa vie qui l’avait rendue si heureuse et qui ne méritait pas de devenir un papa/maman.
Thierry apprit la nouvelle à son travail quand le légiste put reconnaître le corps grâce à la dentition. Ce fut pour lui aussi un choc, émotionnel mais aussi fracassant. Il ne réalisa pas tout de suite qu’il ne verrait plus jamais le corps de Marielle ; il ne pourrait plus la caresser, lui dire des mots doux, la faire sourire, enfin essayer car elle avait le rire difficile. Il mit longtemps à comprendre qu’il se retrouvait seul avec un bébé et un travail très prenant. Il était cadre supérieur dans une grande entreprise et il n’avait pas le temps de s’occuper d’un enfant. Heureusement, sa sœur vint l’aider et elle fut relayée par une aide ménagère et une nounou. Son compte en banque pouvait se permettre ce genre de dépenses, ce n’était pas du superflu car cela le rassurait de savoir que son petit n’était pas seul. Lui, l’était avec son chagrin et sa solitude.
Tout problème a sa solution et il appliqua cette devise à la lettre.
Marielle était rentrée chez elle, après quelques jours, dans sa nouvelle forme non-physique mais psychique. Son mari venait d’apprendre la nouvelle de sa mort et était effondré sur le canapé du salon. Son petit dormait d’un sommeil doux et tendre de bébé.
Il saurait bien assez tôt que je ne reviendrai plus jamais. Quand il apprendra ce que c’est que la mort, alors on lui dira ce qui m’est arrivée.
Elle passait à travers les meubles. Comme tout les fantômes, elle restait invisible et silencieuse aux yeux des humains, même ceux qui l’aimaient, avec qui elle aurait voulu continuer à vivre. C’était dur pour elle de comprendre qu’elle n’existait plus, que sa vie était ailleurs, autrement. Elle eut plaisir à se rendre compte qu’il n’y avait pas de femmes dans son lit. Thierry couchait seul et s’était bien débrouillé, c’était un veuf dynamique qui avait su rebondir après son chagrin. Il avait sans doute trouvé la force de le faire pour son fils unique et pour lui-même. Christophe avait besoin de lui, d’un père solide, pas d’une éponge.
Sa maison était aussi propre que quand elle était vivante. La mort n’est rien, mais la vie et l’amour sont tout. Elle avait lu cette phrase dans un de ces nombreux livres et elle prenait en considération toute la vérité de cette sentence, maintenant qu’elle n’était que témoin et spectatrice, rôles qu’elle détestait tenir mais qui étaient les seuls possibles désormais. Comme elle traversait les objets, elle ne pouvait même pas lire, ce qui la mettait hors d’elle. Elle avait gardé son dynamisme, sa forte personnalité d’avant. Fantôme ou pas, elle était toujours elle-même. Elle vivait une autre vie, car la mort n’est qu’un passage vers un monde parallèle. Avant, elle en doutait, mais maintenant, qu’elle vivait cette réalité, elle en était persuadée. Les vivants oublient trop souvent que les morts vivent à leurs côtés. Si Thierry avait eu une oreille plus subtile, il aurait pu l’entendre se plaindre de sa solitude, le blâmer de continuer à vivre sans elle, malgré tout, comme si rien ne s'était passé. Elle comprenait que ceux qui restent sont, tout d’abord, crucifiés par leur douleur, puis ils s’apaisent, puisant dans la foi, faisant confiance au temps, ce fossoyeur de souvenirs ou tout simplement en prenant sur eux et en ayant la volonté de continuer leur vie de vivant. Thierry n’était pas croyant mais il était volontaire et optimiste de caractère. Il regardait beaucoup les photos, instantanés désuets de souvenirs disparus.
Il a gardé mes affaires en place, ça me fait plaisir.
Marielle aurait voulu éviter l’accident. Elle avait toujours besoin d’amour. Elle se lovait contre le corps de son mari mais il ne la sentait plus. Elle voulait bercer son bébé, mais ne le pouvait plus. Elle avait mal dans son corps de jeune femme et de mère.
Son mari dormait paisiblement comme si elle n’était pas là. Elle n’existait plus que dans un des tiroirs de son âme sous forme de souvenirs ou de sensations.
Malgré cet obstacle que l'immatérialité de son corps provoquait, Marielle resta longtemps dans sa famille à regarder son petit grandir et son mari vivre sa vie de veuf. Le premier Noël fut terrible. Il n’osa pas ouvrir les cadeaux qu’elle avait achetés pour Christophe et pour lui. Ils restèrent dans l’armoire jusqu’à ce qu’un jour le chagrin s’estompe et l’absence devienne supportable. Il acheta d’autres cadeaux pour donner le change au petit. Il ne devait pas souffrir, sa mère était absente mais elle reviendrait. Christophe attendrait sa maman jusqu’au moment où on lui dirait qu'elle était partie trop loin, qu’elle ne renviendrait plus jamais, qu’elle serait pour toujours dans son cœur. La fête des mères et le jour de son anniversaire restaient les deux seuls jours que Thierry n’avait pas le cœur à fêter. Elle aurait tellement voulu le réconforter.
Elle leva la tête vers Dieu et lui demanda s’il n’y avait pas un moyen qu’ils sachent qu’elle était là. Dieu lui rappela qu’elle n’avait plus aucune existence pour les vivants, son espace temps était différent, parallèle. C’était mieux comme cela. Il fallait qu’elle parte de cette réalité qui ne lui convenait plus. Elle se faisait du mal pour rien. Elle serait vivante dans leurs âmes, dans leurs souvenirs, dans leur passé. Ce qui était fait, était fait et terminé. Il fallait laisser le passé dans les limbes du temps et ne plus y revenir. Elle essaya encore quelques jours puis, le chagrin dans l’âme, l’amertume dans le cœur et n’en pouvant d’être seule avec ceux qu’elle aimait, elle partit pour de bon.

« Quand les cœurs sincères se sont fermés/Quand les cœurs tendres se sont envolés/Qui voudrait vivre seul/Dans ce morne monde ? »
BRITTEN Benjamin (La dernière rose de l’été)
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CathyH · il y a
Dans mes nouvelles, je mets toujours des citations qui, normalement, illustrent mon propos. Merci pour ta réflexion !
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Les êtres chers s'en vont mais les souvenirs restent... Un texte poignant avec une belle référence à Britten, mes compliments ! (La rose Britten existe d'ailleurs depuis +20 ans déjà !)
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CathyH · il y a
merci Magois pour ton commentaire pertinent. ce n'est qu'une nouvelle qui a pour message que l'amour perdure après la mort. Chacune de mes nouvelles a un message plus ou moins explicite Bien entendu qui sommes-nous après, il faut aller bien au-delà du simple regard matériel.
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Utilisateur désactivé · il y a
Très belle histoire seul hic à mon sens, personnel bien sûr, qui sommes nous après. J'ai beaucoup d'idées la dessus. Ne pensons pas uniquement avec ce regard terrestre et matériel, allons au delà de ça. C'est la substance de mes romans. Continue
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CathyH · il y a
merci Patricia avec du retard pardon car j'étais hospitalisée suite à mon cancer. Mes nouvelles aussi sont publiées toujours chez thebookedition.fr ou chez decitre. L'amour, le couple, la mort, la femme, l'amitié, la solitude, la recherche de soi et du bonheur sont des thèmes fréquents dans mon écriture.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une histoire bouleversante d'amour. On ne peut qu'être révolté des conséquences de l'alcoolisme trop souvent minimisées !