L’auteur est un coupable idéal.

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Mes thèmes de prédilection, les sujets de société, le fantastique, le "détournement de réalité", les histoires locales et abracadabrantesques, même si pourtant ... Nota Bene : « Les  [+]

Image de Hiver 2016
Dix ans à user ses doigts sur le clavier et ses yeux sur l’écran pour écrire des histoires banales et insipides. Toutes plus macabres les unes que les autres, elles demeuraient des succédanés du genre. Son crédo, les polars bien noirs souffraient d’une absence totale d’originalité dans leur construction créative et d’inspiration dans la description des scènes. Il tenta bien, sans trop y croire, de proposer ses romans à quelques sites collaboratifs afin de se confronter aux critiques. Il n’obtint au final qu’une seule certitude, même le travail n’y ferait rien, il n’était pas fait pour le job. Il se réfugia alors dans la gloutonnerie, avalant les polars par grosses bouchées. Il ne dormait plus que trois à quatre heures par nuit, obnubilé par cette obsession, lire au moins deux livres par jour. Lire ne lui devint rapidement plus suffisant, il se mit à passer en boucles toutes les séries policières diffusées sur la TNT, le net ou le streaming. Il se replia progressivement sur lui-même au point de donner sa démission à son employeur. Il souhaitait dédier cent pour cent de son temps à transposer sa vie dans les intrigues policières. Sa fascination pour les meurtres en série, le machiavélisme et l’horreur des histoires au sein desquelles il s’identifiait de plus en plus, devinrent maladives. Son entourage ne le fréquentait plus, cela ne lui fit ni chaud, ni froid, bien au contraire, tout ce temps gâché au conformisme de la sociabilité ne l’intéressait plus. Il s’était emmuré dans un univers sombre et démoniaque à l’abri de toute autre sensation, émotion ou désir. L’addiction fut irréversible et le naufrage qui en découla inévitable.

Ce fut un courrier couperet de l’administration sociale qui le sortit brutalement de sa léthargie morbide. Certes, ses besoins étaient rudimentaires. Mais il arrivait en fin de droits et le montant du RSA annoncé ne lui permettrait même pas de payer le loyer. Il devait réagir vite pour éviter de se retrouver à la rue. Son premier réflexe fut de pointer son regard vers son ordinateur portable. Il n’avait pas tapé le moindre caractère sur un document depuis dix-huit mois. Il fut pris d’un vertige abyssal, étant incapable de se rappeler concrètement ce qu’il avait fait durant tout ce temps. Il décida de contacter son frère pour lui rafraîchir la mémoire. Ce qu’il lui annonça ne fut pas très rassurant. Aucune nouvelle de sa part depuis sa démission malgré de nombreux messages laissés sur le répondeur, seule sa mère s’était déplacée une nuit pour s’assurer que tout allait bien. Elle sonna à la porte mais il ne lui ouvrit pas. Comme elle entendit le bruit du clavier, elle n’insista pas. Elle se dit qu’il était en train d’écrire. Cette passion stérile qui de toute façon ne le mènerait à rien occupait tout son temps. Elle rassura les siens mais leur conseilla d’attendre qu’il fasse définitivement le deuil de son échec. Ensuite il reviendrait à eux. Il fallait donc être patient et surtout ne pas s’inquiéter.
Quand il reposa le combiné sur son socle, il s’assit sur son derby noir usé jusqu’aux ressorts, abasourdi par ce qu’il venait d’entendre. Il fixa son ordinateur comme s’il s’agissait du diable en personne. Il n’avait aucun souvenir de moments passés à écrire sur cette machine. Etait-il devenu complètement fou ? Quand la mire d’accueil apparut, ses poils s’hérissèrent. Le fonds d’écran frappa son esprit d’une similitude. Il s’agissait de la couverture du célèbre roman de Guy de Maupassant, le Horla. Au détail près que le visage effrayé se tenant la tête comme pour s’assurer qu’elle ne s’était pas détachée, était le sien. Il faillit tomber à la renverse quand il ouvrit ses documents, il y retrouva une centaine de fichiers textes avec des noms très évocateurs : le tueur des gorges blanches, l’éventreur aux mains d’argent, la bête au bois dormant, sang pour sang... Il suffoqua en feuilletant les pages de ces romans qui, avec un souci du détail troublant, remontaient toujours l’intrigue à l’envers. L’auteur partait de la scène du crime avec un réalisme à faire fuir d’horreur les âmes les plus sensibles. Ensuite, l’histoire s’attachait à décrire le parcours en mode rétropédalage des différents personnages jusqu’au point originel qui pouvait être une rencontre, une dispute, une humiliation, des sévices sexuels, corporels ou tout autre évènement. L’idée était originale même si au premier abord compliquée pour le lecteur. Il constata que la technique de narration était également toujours la même, c’était la victime qui racontait à la première personne du singulier. Il se dit qu’en retapant les romans avec un ordre plus chronologique et l’introduction d’un narrateur plus classique, ils pourraient devenir de vrais best-sellers. Il s’attela immédiatement à la tâche.

Le succès fut immédiat, toutes les critiques mettaient en avant la sublimation narrative de l’auteur et une qualité inégalée dans le réalisme des scènes. L’imagination dépassait l’entendement tant la subtilité des évènements amenant ou expliquant le crime était chirurgicale. Chaque roman décrivait ce qui aurait pu apparaître comme un fait divers morbide. Mais il détaillait au scalpel la psychologie des protagonistes dans une approche si intime qu’elle laissait à penser que l’auteur était un caméraman ingénieux filmant et lisant les pensées des uns et des autres. Les engrenages de situation frôlaient la perfection dans l’intégration des faisceaux multiples conduisant aux rebondissements , comme un lacet défait, un regard croisé dans un autobus, une lanterne défectueuse, un cri anodin ou tout autre détail du décor laissant à supposer que tout était vécu sous l’œil omnipotent de la victime. Il fut invité sur de nombreux plateaux télé et sa renommée devint rapidement internationale. Ses romans se traduisaient dans toutes les langues, il était désormais mondialement célèbre.

Sa vie mondaine d’écrivain adulé et riche l’emmura dans une vie de grande superficialité se contentant de jouir des bienfaits de sa richesse. Il voyait la sortie de chaque nouveau roman comme une gourmandise qu’il offrait à ses lecteurs, eux l’attendaient comme le nouveau messie. Quand le téléphone sonna, il se préparait à une nouvelle sollicitation. Son enthousiasme se refroidit brutalement, un certain commissaire Marlow le convoquait jeudi soir en tant que témoin dans une affaire de disparition dont il n’avait jamais entendu parler. Seul le nom de la victime, une certaine Elodie Prein, lui rappela vaguement quelque chose. Très intrigué, il lança une recherche sur internet. Estomaqué, il ne put que constater qu’il s’agissait du personnage principal de son tout premier roman. Son art se réduisant principalement à la remise en forme par un plan plus compréhensible pour le lecteur, il n’avait plus forcément le nom de ses principaux personnages en tête. Il replongea dans la lecture de son best-seller, le plus chargé en émotions car c’était celui qui avait mis sa carrière sur orbite. Il s’agissait d’une intrigue tragique où une jeune fille de dix-sept ans disparue lors d’une fête foraine au sein de son village, avait été retrouvée mutilée et enterrée, probablement vivante, dans le cimetière local. L’assassin qui avait également abusé de l’adolescente, n’était ni plus ni moins, contre toute attente, le jeune curé dégingandé du village. Le maire fut longtemps soupçonné car aperçu avec la victime quelques heures avant sa disparition. Ils avaient eu plusieurs rapports sexuels parfaitement consentants. Très amoureuse de ce jeune trentenaire, Elodie Prein avait pris l’habitude de lui accorder ses faveurs lors de ses fréquentes visites à la mairie. Elle l’aimait et pensait que c’était réciproque. Elle n’était pas censée savoir qu’elle était une parmi tant d’autres. A son âge, on était encore en droit de croire au prince charmant. A la fin de sa lecture, secoué par le réalisme du récit, au même titre que ses nombreux lecteurs, pour la première fois depuis longtemps, il s’interrogea sur ce qu’il avait bien pu faire durant ses dix-huit mois effacés de sa mémoire, ainsi que sur l’origine des textes retrouvés sur son ordinateur. Qu’attendait de lui le commissaire Marlow ?

Le commissaire rentra sans fioriture ni politesse dans le vif du sujet. Un fonctionnaire de police en charge d’une affaire de disparition vielle d’une dizaine d’années était tombé par hasard sur le roman de sa femme qui traînait sur la table de chevet. Pour rien au monde, il ne lirait « ces polars à deux balles » qui constituaient son quotidien. Pourtant cette fois, le nom d’Elodie Prein sur la pochette résonna en lui comme un coup de poing dans la figure. Il ne put s’empêcher d’ouvrir le livre qu’il lut d’une traite en moins de deux heures. Il s’agissait de son affaire, la fête foraine, la description du maire et ses relations douteuses avec la disparue, la seule ombre sur le tableau, il n’y avait jamais eu de jeune prêtre dans ce petit hameau du fin fond des Flandres. Le curé en place était presque centenaire. Il n’y croyait pas lui-même, mais il se rendit sur place à l’endroit précis où le prêtre aurait enterré le corps. Il obtint un droit d’exhumation étant donné que le livre racontait que le jeune prêtre avait enfermé la victime dans un caveau familial séculaire. Le corps en décomposition de la jeune fille s’y trouvait. Les examens sur les dents et autres tissus humains confirmèrent l’identité du cadavre. Plus de doute, l’auteur du roman devenait le suspect numéro un. Le commissaire à la fin de l’entretien le mit immédiatement en état d’arrestation. L’écrivain était incapable de donner un alibi sur le jour de la disparition d’Elodie Prein. Qui aurait pu se souvenir de ce qu’il faisait et qui plus est en apporter la preuve treize ans plus tard ? Seul le meurtrier était en capacité d’apporter tous ces détails à l’affaire, le livre n’était ni plus ni moins la restitution du meurtre perpétré par « l’auteur ».

L’emprisonnement de l’écrivain fit la une de tous les journaux. Les images le représentant menotté entre des policiers qui le protégeaient de ses fans interloqués, tournaient en boucle sur les chaînes d’information continue. L’enquête s’accéléra et révéla rapidement que l’auteur avant de devenir célèbre était un individu taciturne, un écrivaillon raté dont les histoires macabres encombraient les sites de partage de romans, nouvelles et textes courts en ligne. Il fut décrit comme un être angoissé, un lecteur obsessionnel de polars noirs, presque autant que ses idées qu’il partageait apparemment très peu puisque qu’il était viscéralement asocial. Le commissaire découvrit que l’écrivain avait passé dix-huit mois sans laisser aucune trace ni nouvelle à ses proches. Sa personnalité ne faisait plus grand doute sur les présomptions de sa culpabilité. Notre homme était un être énigmatique, replié sur lui-même, suspicieux par essence. Bref, en quelques mots, il incarnait le coupable idéal. Un avocat novice du barreau de Lille fut nommé d’office pour défendre cette affaire qui était sa première. Quelle aubaine, même s’il n’avait aucune chance de l’emporter, au moins il serait sur le devant de la scène, la couverture médiatique restant toujours aussi exceptionnelle.
Le commissaire ne mit pas beaucoup de temps à faire le rapprochement entre les victimes assassinées dans les romans et les affaires de personnes disparues non résolues. A la stupeur générale, nous avions affaire à un sérial killer. Une différence notable dans les autres meurtres, tous plus sordides les uns que les autres, apparut cependant. Les meurtriers, qu’ils aient été sciemment nommés, ou décrits de manière si précise qu’il n’y avait aucun doute sur leur identification, existaient réellement. Tant dans les livres que dans la vraie vie, ces personnes étaient insoupçonnables. Le portrait psychologique de l’écrivain révéla qu’en tant que lecteur, il s’identifiait beaucoup aux personnages des romans policiers qu’il avait lus, plus particulièrement les meurtriers. Il transposait ainsi ses pulsions et intentions de meurtre dans la peau d’un autochtone pour faciliter la théâtralisation des scènes les plus violentes. En tant qu’assassin, il devait donc trouver un personnage réel afin de ne pas altérer son plaisir quand il retournerait de l’autre côté du miroir, en tant que lecteur cette fois-ci, pour revivre ses actes odieux. L’assassin, l’écrivain et le lecteur qu’il était simultanément ne devaient pas se télescoper dans ses différents univers. A part l’avocat, cette théorie fumeuse conquit toutes les parties en présence. De toute manière, il fallait taire la polémique, certaines personnes présentées comme les meurtriers dans les romans, s’avéraient être des notables qui s’offusquèrent et crièrent au scandale. Le coupable était sous les verrous, cela arrangeait tout ce beau monde.

L’avocat reçut un appel anonyme de la maison d’arrêt de Loos l’invitant à se rendre dans la cellule de l’écrivain vers deux heures du matin afin d’observer le comportement étrange de son client pendant son sommeil. Cela suscita chez lui une telle curiosité qu’il ajourna le rendez-vous pourtant prometteur avec cette magnifique eurasienne rencontrée dans un cours de droit dispensé le matin. Il dut vite effacer de sa tête cette croupe magnifique et le noir de ses yeux qu’il comptait visiter jusqu’à épuisement ou évanouissement, selon l’étendue de ses efforts et plaisirs. L’accueil ne fut pas très chaleureux. Cette visite impromptue ne fut pas du goût du maton d’astreinte, furieux d’être dérangé au moment du dénouement du chef d’œuvre qu’il regardait sur canal +, scène d’apothéose lyrique où tous les corps se mélangeaient. L’avocat jeta un coup d’œil discret sur l’écran, l’image de sa belle eurasienne resurgit insidieusement. Quand il arriva enfin devant la cellule de son client, il ne regretta plus le déplacement. L’écrivain était assis sur son lit, il donnait l’impression de jouer du piano. Cette scène aurait pu prêter à sourire mais un malaise s’empara de l’avocat. Un gardien s’approcha de lui, probablement l’auteur de l’appel anonyme. Il confirma que l’écrivain répétait cette attitude absurde toutes les nuits. L’avocat pourra plaider la démence. Pourtant ce curieux pantomime le titillait intérieurement, ces gestes frénétiques provoquèrent chez lui un étrange sentiment. Une intuition l’incita à faire chercher un ordinateur portable qu’il mit entre les mains du dormeur. Plus aucun doute, ils étaient témoins d’un phénomène d’écriture automatique.

Le lendemain, l’avocat prit l’autoroute A25 pour se rendre dans le village flamand où eut lieu le meurtre de la jeune Elodie Prein. Le maire n’accepta pas de le rencontrer. Tout ce tapage médiatique sur cette affaire avait déjà fait suffisamment de dégâts. Les révélations de sa relation avec la jeune adolescente mais également avec d’autres jeunes femmes de la bourgade l’avaient mis dans une situation très inconfortable. Il n’était pas loin de donner sa démission, ne pouvant plus assumer ses responsabilités. Qui plus est, son épouse blessée dans son amour propre, l’avait quitté, après s’être assurée d’avoir couché avec à peu près tous les membres du conseil municipal, quelques femmes y siégeant. On racontait même, ultime humiliation pour le jeune maire, que dans sa fureur vengeresse, après une assemblée générale houleuse, elle s’était invitée aux débats pour gratiner à la fin de la séance le chef de l’opposition d’une truculente gâterie, juste parce qu’il avait mis à mal l’autorité jusqu’alors inébranlable de son ex-mari. Tout au moins, celui-ci s’en vantait-il auprès des autres édiles. C’est le vieux cantonnier, jeune retraité, qui exposait hilare les dernières nouvelles vaudevillesques de cette petite commune de campagne. L’avocat ne put s’empêcher de sourire malgré la gravité des évènements qui l’avaient amené sur les lieux. Il avait tapé juste en dénichant l’ancêtre bavard qui ne cachait pas son animosité vis-à-vis du premier magistrat. Dans le flot d’informations qu’il recueillit, l’avocat bloqua sur un détail qu’il fit répéter. Il avait bien entendu, le maire avait un frère jumeau qui était rentré dans les ordres.

L’avocat mena une enquête auprès de l’Eglise. Il eut beaucoup de difficultés pour glaner des informations. La personne qu’il recherchait avait pour une raison inconnue été mise à l’écart dans un monastère du Finistère. Cet ordre était réputé pour la sévérité des règles de vie qu’il imposait à ses membres. D’aucuns auraient préféré le bagne plutôt que cette abbaye. Le vœu de silence était permanent, chaque seconde écoulée était consacrée au travail de la terre et de la pierre. Les loisirs se résumaient à la lecture silencieuse de psaumes, à genoux sur les dalles continuellement froides et rêches de la chapelle. Le sommeil était considéré comme un péché, une cloche sonnait toutes les trois heures pour s’assurer de jour comme de nuit que le moine ne se « larvait » pas trop longtemps dans les bras de Morphée. Bref, le monastère était loin d’être un camp de vacances. On fit comprendre à l’avocat que ce lieu était souvent assimilé à une prison pour prêtres. L’Eglise avait, selon les dires de son « indic » son propre tribunal. Elle émettait des jugements et des peines aux ecclésiastiques qui s’étaient écartés du droit chemin. « Les fameuses voies du Seigneur », murmura dans ses dents notre jeune enquêteur. Le père Galot qui le reçut, fut très surpris du niveau de connaissances du jeune avocat qui lui avait sollicité un entretien sur leur organisation judiciaire et l’existence d’un monastère destiné au repentir des brebis égarés issus du sérail interne. L’avocat joua cartes sur table pour gagner la confiance de son interlocuteur. Il lui fit un récit complet du fil qu’il était en train de remonter, il voulait maintenant accéder à la dernière étape de son long parcours. A savoir, la vérité sur ce qui c’était réellement passé treize ans plus tôt dans l’affaire Elodie Prein.

Le Père Galot fut très intéressé par le phénomène d’écriture automatique décrit par l’avocat. Il a été formé à l’exorcisme, il monnaya le fait de pouvoir rencontrer l’écrivain si l’avocat souhaitait en savoir davantage sur l’objet de sa quête. L’avocat n’avait pas le choix, il accepta sans grand enthousiasme. Il restait cependant dubitatif sur le caractère surnaturel des évènements. Il souhaitait interroger rapidement celui qui lui apparaissait comme la clé de voûte de l’énigme. Le pacte conclu, le père Galot s’exécuta. Pierre, le frère du maire avait toujours été un séminariste perturbé et mystique. Sa vocation était synonyme de l’évocation d’une mère possessive qui aimait son enfant plus que de raison, au point qu’à sa mort, la vierge Marie serait une femme bien plus respectable que toutes ces jeunes filles délurées objets de ses démons et tentations. Pierre était fasciné par l’intransigeance de sa mère vis-à-vis de la faiblesse des hommes. Les caresses de sa mère représentaient à ses yeux des marques d’affection dénuées d’arrières pensées. Elles lui procuraient un plaisir démis de ses impuretés. L’avocat restait bouche bée devant cette analyse froide du curé qui soudain changea de ton, sa voix était en train de se briser. Il s’exprimait maintenant comme un petit enfant pris la main dans le sac. D’abord des situations suspicieuses, comment croire des gamines de dix ans racontant à leurs copines que le curé leur avait caressé l’entrejambe. Puis des plaintes douteuses, cette jeune adolescente contrite qui jura que son bébé était le fruit d’un rapport sexuel avec le curé du village. Puis tout s’enchaîna, les langues se délièrent, les témoignages se multiplièrent. L’affaire était sur le point d’éclater. La hiérarchie ne voulait pas de nouveau scandale de pédophilie. Il fallait agir vite. Pierre fut envoyé rapidement dans ce qu’il convenait d’appeler « l’Alcatraz » des prêtres dévoyés. Il s’y retira discrètement accompagné par deux prêtres cerbères. Il n’en sortirait jamais. Tout au moins, c’est ce que la hiérarchie cléricale subodorait avant que le jeune avocat ne soit venu y fourrer son nez.

Le commissaire Marlow resta figé durant tout le récit des aventures de notre jeune avocat qui souriait fièrement. L’arrestation du jeune prêtre se fit une nouvelle fois dans la plus grande indiscrétion. Toutes les caméras pointaient sur son visage d’enfant. Cet adulescent maniaco-dépressif, probablement victime collatérale d’une mère perverse, déclencha un vent de haines que les forces de l’ordre eurent du mal à contenir durant tout le procès. Ce ne fut pas très difficile d’obtenir ses aveux. Cet être cadavérique était tellement mal en point qu’un souffle d’air aurait suffi à le faire chuter. Tout ce dont il se souvenait du meurtre d’Elodie, c’est qu’il la désirait pour sa fraicheur et sa candeur serties d’une ineffable beauté. Sa mère lui manquait beaucoup, il voulait qu’elle le caresse tendrement. La petite Elodie n’était pas née de la dernière guerre et ne fut aucunement impressionnée. Elle se moqua de lui et évoqua crûment la nature de ses relations avec son frère qui lui « casserait la figure » s’il se rapprochait à nouveau d’elle. Tout avait dérapé quand elle insinua qu’elle était au courant par son frère, des rapports ambigus qu’il avait entretenus avec sa mère, « cette mégère folle et bigote ». La violence de son acte avait été à la hauteur du châtiment qu’elle méritait. Après l’avoir battue et tailladée avec son canif, il voulut qu’elle sente la mort venir à elle. Ce pourquoi, il eut cette idée sordide de l’enterrer insouciante mais vivante dans ce caveau familial. Elle aura beau hurler comme une damnée, personne ne l’entendrait. Le prêtre était coupable, restait une question en suspens, serait-t-il ou pas considéré responsable de ses actes au moment des faits. Il subirait une batterie de tests psychologiques qui en déciderait. Pour son frère le maire, ce fut l’affaire de trop, il se suicida.

L’écrivain fut bien entendu innocenté de tout ce dont on l’accusait. Les assassins identifiés issus de ses romans furent tous interrogés et la plupart rapidement arrêtés. Après trois longues années d’enquête, seuls deux cas pour lesquels, même si leur culpabilité était avérée, échappèrent à la justice pour absence de preuves matérielles. Le tribunal ne pouvait quand même pas condamner un homme sur le principe que son méfait était retranscrit dans un livre par un écrivain qui la nuit, au lieu de dormir comme tout le monde, fabriquait sur son ordinateur des histoires issues de l’au-delà. Toutes ces affaires élucidées furent une aubaine pour la police qui resta cependant très discrète sur ses sources d’investigations. L’avocat se prit d’affection pour l’écrivain qui, fait très étonnant, n’avait lui non plus pas trop envie de s’attarder sur sa propre histoire au sein de cette affaire. Le père Galot s’occupa de l’écrivain qui avait développé une faculté rare, celle de faire venir à lui les morts décédés de manière abjecte et qui cherchaient un moyen de le faire savoir. Sa recherche obsessionnelle du Graal en matière de polar noir a été repérée par les spectres comme un filon au sein duquel ils se sont engouffrés. La retranscription de la vérité sur leur disparition dans le monde des vivants à travers l’écrivain constituait pour eux le moyen d’accéder l’âme en paix vers l’au-delà. L’écrivain apprit à vivre avec ce don qui, loin de l’effrayer, maintenant qu’il le maîtrisait avec l’aide du père Galot, lui permettait de rester un auteur à succès. La Police Judiciaire venait le voir régulièrement pour récupérer ses manuscrits. L’horreur humaine étant si généreuse qu’il était incapable de publier l’ensemble de « ses œuvres ». Le secret était bien préservé au niveau du ministère de l’intérieur. Les forces de l’ordre demandaient juste à l’écrivain de changer les noms, les lieux, parfois même d’extraire de l’intrigue des preuves trop évidentes, pour éviter de se faire damer le pion par l’assassin présumé. La machine était bien huilée, les esprits, l’écrivain, la police y retrouvaient leur compte. L’avocat devint un excellent enquêteur privé, spécialisé bien entendu dans les affaires de l’écrivain. Quant au père Galot, une voix intérieure le guida sans qu’il ne puisse lui-même l’expliquer, vers le monastère de Chalais en Isère qu’il intégrera en tant qu’intendant. Il pressentait, de par la présence d’une aura maléfique, qu’il n’en avait pas fini avec le jeune prêtre. Il était au contraire de plus en plus convaincu que débutait un combat impitoyable contre les forces du Mal.





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Julien1965 · il y a
Superbe ! Un régal votre texte. Quelle intrigue ! et cette idée de l'écriture automatique... Marguerite Yourcenar en a "bénéficié" pour Les Mémoires d'Hadrien, mais pour elle, pas d'enquête à résoudre.
La richesse de votre texte..., c'est ce que je retiens aussi.
Je vous souhaite également la bienvenue sur ma page...

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Pensées Légitimes · il y a
Merci pour votre passage
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Elena Moretto · il y a
cela me fait un peu penser à Basic instinct version masculine, le portrait de votre écrivain est très attachant et l'avocat aussi ne s'est pas si mal sorti finalement. Merci pour cette histoire poignante qui ne manque pas d'imagination ni de suspens.
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Pensées Légitimes · il y a
merci pour votre passage, ravi que cela vous ait plu !
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Utilisateur désactivé · il y a
J'ai eu grand plaisir à lire cette histoire pleine de votre imagination.
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Pensées Légitimes · il y a
Merci pour votre passage
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Jean Calbrix · il y a
Une histoire prenante d'un bout à l'autre. Bravo, Pensées Légitimes pour cette belle construction policière. Vous avez mon vote.
Si vous aimez les aventures de Lucky Luke, j'en ai une rapide et très humoristique ici : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/ouaip

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Gargamel · il y a
Suspense !
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Soseki · il y a
je ne découvre votre polar que maintenant .....quelle histoire haletante et originale ...cet écheveau qui se débrouille progressivement ...j' ai cependant trouvé votre dernier paragraphe moins intéressant, un peu long ....la tension étant retombée ...
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Pensées Légitimes · il y a
Merci pour votre commentaire, vous avez parfaitement raison, le dernier paragraphe ressemble plus à une sorte d'épilogue, je comprends que l'on s'attend plus à un éventuel dernier rebondissement... à bientôt
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Soseki · il y a
oui , peut -être , nous les lecteurs ,sommes -nous trop exigeants aprés avoir été séduits :-))
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Chtimagot · il y a
C'est comme une bière qui mousse quand on la lit et dont l'amertume aussitôt après vous ravit
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Pensées Légitimes · il y a
une mise en bière macabre qui fit mousser l'esprit du jeune avocat
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Guy Bellinger · il y a
Une seule chose m'a gêné, une concordance des temps un peu approximative. Mais ce n'est rien face aux côtés imaginatif et palpitant de cet excellent récit. Un vrai plaisir de lecture
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Pensées Légitimes · il y a
Merci pour votre commentaire avisé et encourageant
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Voilà un texte qui m'a échappé à sa parution mais que j'ai lu avec passion ce matin. Je sais que je vous l'ai déjà dit mais vous avez un scénario dans chaque oeuvre !!!
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Pensées Légitimes · il y a
Merci et à bientôt
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Fleur de Tregor · il y a
Original et Beau. Que je ne découvre que maintenant (parce que je suis nouvelle en nouvelles et sur Short Edition). +1
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Pensées Légitimes · il y a
Merci et bienvenue sur Short Edition
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Fleur de Tregor · il y a
Merci pour l'accueil.

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