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L'ascenseur social

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Brian Dejuno

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Dans la petite salle de réunion, debout autour de la table en verre rayée au cours de ces 35 dernières années, Raphaël et ses collègues levèrent ensemble le verre de cidre que Boris, directeur de l’usine « AMAT & fils » venait de leur servir. Même si Raphaël n’était dans l’entreprise familiale que depuis 5 ans, il avait vite trouvé ses marques et s’était intégré sans difficulté. Son travail de commercial lui avait permis de sillonner cette belle région du Gers qui l’avait vu grandir et qu’il affectionnait tant. A un an de passer le cap de la trentaine, Raphaël croyait sincèrement qu’il pourrait se consacrer à fonder une famille avec Laureen, maintenant qu’ils avaient tout deux trouvé un emploi stable et pas trop loin de cette vieille maison perdue au milieu d’un champ de blé et qui leur faisait envie depuis plusieurs mois. Mais le rêve, si près d’être atteint, disparaissait avec ce verre de cidre levé, qui marquait le début d’une longue période difficile à traverser.

« Cette entreprise aura résisté à la crise, aussi longtemps qu’elle aura pu. Ne perdez pas espoir. Vous êtes toutes et tous exceptionnels et pleins de talent. Je lève mon verre non pas à la fin de cette entreprise mais à votre avenir !

Boris Amat avait prononcé ces paroles avec un léger sanglot dans voix. Cette entreprise, située sur le site d’un vieux moulin à papier, avait été fondée par son grand-père. Elle avait vu courir son père du haut de ses cinq ans dans le bureau qu’il occupa ensuite durant quarante ans avant de céder sa place à Boris qui, aujourd’hui, devait se résigner à fermer l’entreprise familiale tuée par la technologie, internet et les courriels. Le papier à lettre, à entête et les enveloppes, n’étaient plus à la mode. Aujourd’hui on se "textote", on "s’email", on "tweet", on "post", mais on n’écrit plus. Raphaël regarda Laureen qui discutait avec Monique, la très sympathique standardiste. Il avala une gorgée de cidre, posa son verre presque plein sur la table en verre rayée et sortit de la petite salle de réunion. Boris lui emboita le pas.

« Raphaël !

Raphaël se retourna.

- Monsieur Amat, c’était un très beau discours.

- Merci Raphaël. Je me doute bien que ça n’est pas évident pour Laureen et vous. Je sais que vous aviez ce projet de racheter la vieille maison de Monsieur Briat.

- Oui, en effet, mais je suis prêt à rebondir.

- Je suis content de vous l’entendre dire ! J’ai justement un ami de longue date qui est PDG dans une multinationale située du coté de Montparnasse à Paris. Il cherche des commerciaux. Je lui ai parlé de vous et il souhaiterait vous rencontrer.

- C’est vraiment très gentil à vous, mais je préfère rester dans la région. J’ai d’ailleurs dans l’idée de quitter le secteur commercial pour reprendre l’exploitation de mes parents. Mon père a 65 ans et il aimerait pouvoir s’arrêter.

- La tradition familiale. Je sais ce que c’est et je le comprends mieux que quiconque, mais pensez à l’avenir : une telle opportunité ne se représentera peut-être pas deux fois.

Raphaël regarda pardessus l’épaule de Boris. Dans la petite salle de réunion, Laureen l’aperçut à son tour et lui sourît. Laureen et lui aspiraient à une vie simple et tranquille, entourés d’enfants dans la vieille maison retapée près des champs de blé. Boris Amat mit une carte de visite dans la poche de chemise de Raphaël.

- Réfléchissez-y tous les deux».

Que diable allait-il faire dans cette galère ? Cette phrase de Molière vint immédiatement à l’esprit de Raphaël au moment où il se retrouva au pied de l’immense tour de verre qui semblait toucher le ciel gris et pluvieux de ce lundi matin parisien. En entrant dans le hall immense et froid, aux murs en granit et au sol en marbre gris, Raphaël crut un instant pénétrer dans un autre monde. Lui qui avait connu toute sa vie l’accueil et la chaleur des gens du sud-ouest, se retrouvait à présent au milieu d’une foule anonyme, au pas pressé, aux costumes identiques et à la mine triste. Il resta un instant à contempler cette fourmilière humaine avant de s'avancer vers le comptoir d’accueil où quatre jeunes filles, arborant le même uniforme commercial affichaient un sourire rigide identique et faussement accueillant.

« Bonjour ! Bienvenue chez Styx Industries. Puis-je vous renseigner ?

- Bonjour. J’ai rendez-vous avec Monsieur Hiblis.

La jeune femme au sourire figé lui indiqua dans un geste d’automate, un grand couloir où s’engouffraient une foule d'individus.

- Ca sera au vingt troisième étage, par les ascenseurs qui se trouvent sur votre droite. Très bonne journée !

Raphaël s’engouffra à sont tour dans le grand couloir et trouva deux ascenseurs sur sa droite, comme indiqué par l’hôtesse d’accueil au sourire « ultrabright ». Alors que Raphaël se mit au bout de la file, devant le premier ascenseur, la porte de ce dernier se referma juste devant lui. Il appela le second ascenseur. Les portes métalliques s’ouvrirent, projetant une vive lumière blanche artificielle depuis l’intérieur de la cabine aseptisée, éclairant soudain le sombre couloir aux murs de granit. Raphaël entra dans l’ascenseur et appuya sur le bouton du vingt troisième étage. Les portes de l'ascenseur se refermèrent, la cabine commença son ascension puis s’arrêta assez rapidement avant de redescendre. Lorsque les portes s’ouvrirent à nouveau, l’afficheur indiquait le cinquième sous-sol. Les portes restèrent ouvertes sur un niveau plongé dans l’obscurité. Près d’une minute dut s’écouler avant que Raphaël ne commence à se dire qu’il y avait un problème. Il appuya sur le bouton d’alerte mais aucune réponse, ni aucun signal, ne se fit entendre. Raphaël sortit de la cabine, s’aventurant dans cet obscur niveau du bâtiment.
A cet instant même, les portes métalliques se refermèrent aussitôt derrière lui et le cinquième sous-sol fut instantanément illuminé par une vive lumière naturelle provenant de grandes baies vitrées à travers lesquelles Raphaël pu voir des champs de blés à perte de vue. Il n’était visiblement plus dans cette immense tour de verre en plein de cœur de Paris, mais dans les bureaux de la papeterie « Amat & fils » située en plein milieu de champs de blés du Gers. Devant Raphaël se tenaient les employés de l’entreprise qu’il avait quitté quelques jours plus tôt, chacun à son poste, travaillant comme à leur habitude derrière leur machine, Monique, la sympathique standardiste, renseignait un client par téléphone tandis que Boris Amat, derrière les vitres de son bureau, consultait les commandes depuis son vieil ordinateur qu’il s’obstinait à ne pas vouloir changer. Raphaël ne put s’empêcher de remarquer la présence de Laureen, aussi radieuse que la première fois où il l’avait vu, il y avait de cela cinq ans déjà, et remplissant admirablement ses tâches d’assistante de direction. Personne ne semblait avoir remarqué la présence de Raphaël, ni même de celle de l’ascenseur qui était apparut comme par magie au milieu de cette usine de plein pied qui n’avait jamais connu le moindre niveau et par conséquent, pas le moindre ascenseur. Raphaël se frotta les yeux mais tout était encore là l’instant d’après, sans qu’il puisse comprendre comment il était revenu dans le Gers en quelques secondes à peine. Cependant, sa curiosité prit le pas sur son inquiétude et il commença à s’avancer au milieu des machines et de ses anciens collègues. Il avait beau passer à coté d’eux, personne ne semblait le voir. Il commença à penser qu’il avait été victime d’un accident dans cet ascenseur et que son esprit errait dans ses souvenirs qui semblaient plus vrais que la réalité elle-même. Mais cette idée s’évanouie à l’instant même où Laureen s’avança vers lui, souriante, le regard plein de tendresse. Le baiser qu’elle lui donna sur la bouche lui parût tout aussi réel que tous ceux qu’ils avaient pu échanger depuis ces cinq dernières années.

« Je te manquais tant, pour que tu reviennes si vite de ta tournée ?

Raphaël était totalement perdu.

- Qu’est-ce qu’on fait là ? Comment suis-je revenu ici ? Je ne comprends rien...

- Raphaël Adrien Gimbert, on a beau sortir ensemble que depuis trois mois, je commence à bien te connaître. Tes plaisanteries ne prennent plus vraiment sur moi.

- Cinq ans mon ange...

Laureen eut du mal à entendre les mots que Raphaël venait de murmurer.

- Nous sommes ensemble depuis cinq ans, à moins que tu n’ais raison... et que je sois ailleurs...

Laureen donna une tape sur le bras de Raphaël, comme pour le ramener sur terre.

- Arrêtes de faire le con et retourne bosser avant que Monsieur Amat ne s’aperçoive que tu es rentré plus tôt.

Laureen l'embrassa de nouveau avant de retourner à son poste. Raphaël resta figé devant cette scène qu’il avait connu cinq ans plus tôt. Une sorte de « Déjà vu ». Ca ne faisait désormais plus aucun doute pour lui. Il ignorait comment et pourquoi mais il était revenu cinq ans en arrière. Tout cela commençait à le perturber. Le soleil du sud ouest illuminait l’atelier et en regardant de l’autre coté des grandes baies vitrées, Raphaël eut une sensation d’apaisement. La mer de blés à perte de vue, se reflétait avec le soleil et ondulait avec le vent. Il se rappela pourquoi il avait toujours aimé cette région et cette idée l’avait encore plus marqué, cinq ans auparavant, lorsqu’il avait rencontré Laureen. Il sut à cet instant que c’était ici et avec elle qu’il voulait vivre jusqu’à la fin de ses jours. Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent à nouveau. Instantanément, l’atelier plongea dans l’obscurité la plus totale et la vive lumière artificielle de la cabine balisa le chemin de Raphaël qui se dirigea vers elle. A peine rentré dans la cabine, les portes se refermèrent derrière lui, dans un bruit métallique sourd. Sans même qu'il ait le temps d’appuyer sur un quelconque bouton, la cabine dégringola à toute allure : Sixième sous-sol, septième sous-sol, huitième sous-sol,... Arrivé au dixième sous-sol, l’ascenseur s’arrêta brutalement au point que la secousse fit trébucher Raphaël qui se rattrapa de justesse à la barre qui encerclait la cabine. En se redressant, il aperçut son visage dans le miroir. Il n’en n’était pas très sûr et peut-être était-ce dû à la lumière vive et blanche de la cabine, mais il lui sembla avoir rajeuni. Il se regarda, se passa la main sur ses joues toutes lisses et essaya de se rappeler si ce matin il s’était rasé de près, mais avant même de s’en rappeler, il fut sorti de sa réflexion par le bruit sourd des portes métalliques de l’ascenseur qui étaient jusque là restées closes et qui s’ouvrirent sur un champ verdoyant, irradié par une magnifique journée ensoleillée. Lentement, presque avec prudence, Raphaël sortit de l'ascenseur qui était planté au beau milieu d’un champ. Les portes se refermèrent derrière Raphaël qui regarda tout autour de lui et finit par reconnaître ce petit champ. C’était celui de ses parents, là où il avait grandi, là où il avait couru, là où il avait vu son père travailler et où il avait embrassé pour la première fois Charlote Barnier, la fille des voisins et son premier flirt d’adolescent. Et aujourd’hui, au milieu de ce même champ, se trouvait une cabine d’ascenseur sensée se situer entre le rez-de-chaussée et le 23ième étage d’une tour parisienne, à plus de six cent quatre vingt kilomètres de là.

«Eh bien ? Qu’est-ce tu regardes comme ça ? Tu crois peut-être que la récolte va se faire toute seule ?

Bien qu’il ait reconnu la voix de son père, lorsqu’il se retourna, Raphaël eut un bref sursaut. C’était bien son père qui arrivait vers lui, mais le bonhomme avait bien dix ans de moins. Raphaël ne tarda pas à faire le rapprochement avec l’ascenseur. Cet ascenseur, planté en plein milieu du champ et que son père ne semblait d’ailleurs pas voir, tout comme personne dans la papeterie n’avait parut remarquer sa présence dans le mur, quelques instants auparavant. Lorsqu’il s’était arrêté au cinquième sous-sol, l’ascenseur avait ramené Raphaël cinq ans en arrière. A présent, l’ascenseur était au dixième sous-sol et il en avait désormais la certitude, le miroir de la cabine ne lui avait pas joué de tour : Raphaël avait bien rajeuni de dix ans et c’était bien son père, âgé de 55 ans, qui s’était avancé vers lui.

- Tu rêves encore éveillé ? Viens plutôt m’aider à semer. Les blés ne vont pas pousser juste parce que tu les imagines !

Dix ans. Raphaël se souvenait parfaitement qu’à cette époque, son père tentait de l’intéresser à leur lopin de terre pour assurer la relève qu’il espérait de son fils unique.
Mais le jeune Raphaël n’entendait pas avoir passé trois ans de sa vie à suivre des cours et obtenu son diplôme avec mention, pour ensuite passer le reste de sa vie à planter du blé. Malgré toute l’admiration qu’il portait à son père et à son courage de se lever tous les matins aux aurores pour s’occuper de la petite exploitation, Raphaël avait ses propres rêves. Cependant, bien qu’il ait à présent dix ans de moins, il avait malgré tout conservé ses souvenirs de sa vie d'adulte et en regardant son père travailler ainsi, il pensa que ça ne serait finalement pas une si mauvaise idée. Son père allait avoir d’ici 5 ans un petit accident vasculaire. Pour l’homme qui se tenait juste devant lui, cela n’était certes pas encore arrivé, mais Raphaël se rappela que cet épisode malheureux l'avait poussé à revoir ses ambitions. Il avait trouvé cet emploi à l’usine de papier et rencontré Laureen avec qui il avait fait le projet de racheter la maison du vieux Briat et du petit bout de terre qui allait avec. Un projet compromis par leur licenciement économique de «Amat& Fils», mais ce petit voyage en arrière lui permit de voir l’avenir avec plus de clarté. C’était décidé ! Si l’ascenseur le ramenait dans le présent, il saurait convaincre le PDG de chez «Styx Industries » de le prendre dans l’équipe. Il y travaillerait juste le temps de pouvoir mettre de coté l’argent nécessaire au projet qu’il nourrissait avec Laureen, après quoi il quitterait Paris et ses zombies d’habitants, pour retourner auprès des champs de blés, de la région qui l’avait vu grandir et qu’il aimait tant.

- Raph ! Bon sang, qu’est-ce que tu fous ? Quand est-ce que tu réaliseras que j’essaie de transmettre quelque chose qui en vaut la peine ?

- T’en fais pas P’pa ! Dans dix ans, je m’en rendrai compte aujourd’hui.

Raphael enlaça son père très fort et l’embrassa avant de se mettre à courir vers la cabine d’ascenseur toujours plantée au beau milieu du champ mais que lui seul voyait.
Raphaël sourit et sans se retourner il s’engouffra dans l’ascenseur qui se referma aussitôt repartant cette fois dans une ascension vertigineuse, plaquant Raphaël au sol. Lui qui avait toujours eu du mal en physique, comprit à présent, de manière concrète, la théorie de Newton sur l’accélération, plus communément appelée « g ». Puis, elle stoppa net, projetant Raphaël à quelques centimètres au-dessus du sol avant de le faire retomber. Il s’appuya sur la barre qui cerclait la cabine et, alors qu’il se redressait, il aperçut son visage dans le miroir. Il ne put s’empêcher d’être prit d’un sanglot en voyant ses rides et ses cheveux gris qui tiraient d’ailleurs plus sur le blanc. Un léger tintement, se fit entendre et l’afficheur indiqua enfin le niveau 23. Les portes métalliques s’ouvrirent sur un étage de bureaux en pleine ébullition, de gens courant ici et là, d’autres tapant sur des claviers d’ordinateurs ou discutant au téléphone. Raphaël ne mit pas longtemps à comprendre que l’étage situé de l’autre coté de ces portes, se trouvaient 23 ans dans le futur. Son visage dans le miroir ne laissait aucun doute là-dessus. Tout comme il avait conservé ses souvenirs du présent durant ses deux visites dans le passé, il percevait à présent des souvenirs qui se bousculaient dans sa tête, issus d’une vie qu’il n’avait pas encore vécue. Il sortit de l’ascenseur, irrité par la terrible migraine qui martelait son crâne et s’avança dans le couloir. Il n’était jamais venu et pourtant il en connaissait tous les recoins, tous les collaborateurs : il connaissait toutes les personnes, toutes leurs histoires que ses souvenirs futurs lui remettaient en mémoire au fur et à mesure qu’il avançait le long du couloir de ce 23ième étage. Après avoir fendu toute cette agitation, il ouvrit la porte d’un grand bureau. Son bureau, dont il referma la porte avant de s’adosser contre elle et de fermer les yeux pour savourer le silence. Il s'efforça de faire abstraction de ses futurs souvenirs qui assaillaient son esprit. Lorsqu’il pu à nouveau se concentrer et reprendre le contrôle, il ouvrit les yeux et observa la pièce. Un peu excentré, se trouvait un grand bureau, fait dans un bois noble et foncé, autour duquel se trouvaient deux fauteuils en cuir bien plus noir encore. Le reste du bureau étant terne et aseptisé, sans aucune personnalité, à l’exception peut-être de cette photo encadrée, retournée face en bas sur le bureau et que Raphaël s’empressa de retrouner en s'asseyant dans le fauteuil qu’il occupait habituellement ou du moins, qu’il aura l’habitude d’occuper dans quelques années. Il découvrit Laureen et lui. Une photo de mariage. De leur futur mariage, qui sera un bonheur durant les toutes premières années et qui après plus de vingt ans, touchera à sa fin. Parmi les futurs souvenirs qui affluaient dans son esprit, l’un des plus récents, le troubla plus particulièrement et lui fit ouvrir l’un des tiroirs de son bureau à l’intérieur duquel il trouva une grande enveloppe sur laquelle était écrit à la main : «Raph. Urgent !» Sans même l’ouvrir, il su ce qu’elle contenait. Laureen avait demandé le divorce quelques temps plus tôt et Raphaël se bornait à ne pas vouloir signer les papiers enfermés dans cette satanée enveloppe. Il ne pouvait pas se résigner à ce que leur histoire puisse s’achever. Il aimait tant Laureen. Du moins, le Raphaël d’aujourd’hui. Mais qu’en était-il pour celui qu’il allait devenir 23 ans plus tard ? Sa tête commençait d’ailleurs à lui faire horriblement mal. Il se concentra pour faire le tri dans le flot de souvenirs qui martelaient son esprit. Tandis qu’il se concentrait, la porte de son bureau s’ouvrit brusquement.

« Putain ! T’es allé trop loin ! Je t’avais dis de te tenir à carreau. Mais non !

Agé d’une soixantaine d’années, agité par l’inquiétude, l'homme était entré en trombes dans le bureau de Raphaël. Cette arrivée provoqua une nouvelle crise de migraine à Raphaël : ses futurs souvenirs se bousculèrent lui donnant des informations que son cerveau avait du mal à traiter aussi vite. Mais ce nom lui vint à l’esprit. Celui du PDG de "Styx industries"

- Monsieur Hiblis ? Il y a un problème ?

- Depuis quand tu me donnes du « Monsieur », toi ? Et oui, j’ai un problème : c’est toi et ta grande gueule d’écolo de merde ! Ca fait plus de vingt ans que tu as quitté ta campagne mais tu te crois toujours à péquenauds-land !

Raphaël ne savait pas comment réagir à cette situation qui à présent le dépassait totalement. Hiblis cessa d’user la moquette grise du bureau et finit par s’asseoir dans l’un des fauteuils qu’il fit tourner nerveusement de droite à gauche, puis de gauche à droite, encore et encore.

- Je me rappelle quand tu es venu passer ton entretien. Ca fait quoi ? Dix neuf ? vingt ans ?

- Vingt trois.

- Vingt trois ? C’est dingue, j’ai l’impression que c’était l’année dernière.

- Et moi, une heure à peine – murmura Raphaël.

- Styx Industries était un précurseur sur le marché de l’éolien. Tu as été le meilleur commercial que nous n’ayons jamais eu. Je t’ai fais confiance, je t’ai formé, promu, jusqu’à faire de toi mon bras droit et mon vice président.

Raphaël se redressa dans son fauteuil et se rapprocha de celui qui sans le savoir allait répondre à ses questions, allait lui parler de son avenir et éclaircir les zones d’ombres créées par l’afflux de ces futurs souvenirs qui explosaient dans sa tête.

- La mafia contrôle quasiment tout le secteur de l’éolien en Europe, par le biais de centaines de sociétés qui semblent appartenir à des personnes différentes, mais qui en réalité, sont contrôlées par le même groupe.

- Qu’essayes-tu de me dire ? Que « Styx Industires » est une de ces entreprises ?

- Oh ! Voyons Raph ! Ne joue pas au con avec moi ! Je sais que tu es au courant depuis longtemps, tout comme je sais que tu as découvert que des fonds européens et des fonds publics sont allés directement dans les caisses de la mafia. Et ils le savent aussi.

Raphaël se senti mal et voulu sortir de ce cauchemar qui ne cessait de le terrifier de plus en plus et auquel il ne comprenait ni comment, ni pourquoi, il avait commencé.

- Raph, ça ne sert à rien de nier. On ne peut rien leur cacher. Ils contrôlent les offres publiques, les financements publics, ils concluent des accords secrets avec des décideurs politiques importants en éliminant, physiquement, ceux qui ne se laissent pas corrompre.
Et toi, tu es allé balancer tout ça sur la place publique, aux yeux de tous.

Raphaël ne parvenait plus à discerner le réel. Mais il savait que s’il avait découvert qu’il travaillait au sommet d’une entreprise criminelle et corrompue, il ne pourrait pas le supporter. Il commença à se rappeler que c’était la raison pour laquelle Laureen avait demandé le divorce. Elle ne supportait plus son obstination à vouloir jouer les chevaliers blancs, jusqu’à sacrifier sa vie de famille pour un combat perdu d’avance. De son coté, il ne pouvait se résigner à signer les papiers du divorce, persuadé qu’il finirait par trouver le moyen de regagner la confiance de Laureen et de remporter ce combat idéologique dans lequel il s’était lancé. Mais là, assis devant Richard Hiblis, il réalisa qu’il venait de tout perdre d’un coup.

- Richard, qu’est-ce que tu attends de moi ? Que j’implore ton pardon ?

- Ce n’est pas moi que tu dois implorer, mais eux. Et je crains qu’ils n’en n’aient rien à foutre. Je suis simplement venu te prévenir qu’ils savent et que tu ne pourras pas leur échapper.

Raphaël éclata de rire. Il ne pu s’en empêcher. Sans doute une conséquence de ces dernières heures. En tout cas, il riait de bon cœur et il se senti incroyablement soulagé.

- Eux, ils ne plaisantent pas. Ca n’est pas une blague, Raph !

- Vois-tu, il me suffit de sortir de ce bureau, de traverser le couloir et de reprendre l’ascenseur pour leur échapper.

- Ils te retrouveront, où que tu ailles !

- Ils peuvent savoir où je suis, où je serai, mais ils ne pourront jamais savoir QUAND je serai.

- J’ignore à quoi tu penses, Raph, mais il est clair que tu ne peux plus rester ici. Je te raccompagne, pars le plus loin possible, ça les ralentira peut-être.

Raphaël se leva, un grand sourire aux lèvres, ignorant totalement où l’ascenseur allait désormais l’envoyer, mais il savait au fond de lui que tout était possible. Arrivés à l'ascenseur, Richard Hiblis appuya sur le bouton à plusieurs reprises. Hiblis semblait nerveux, à l’inverse de Raphaël qui était plus détendu et plus serein que jamais. Les portes de l’ascenseur finirent par s’ouvrir, mais à la place de la lumière blanche, artificielle et aveuglante qui éblouissait habituellement Raphaël, ce dernier se trouvait devant une cage obscure et vide, des profondeurs de laquelle un air glacial remonta pour envahir tout son corps.

- Désolé, Raph... Ils ne m’ont pas laissé le choix.

Les deux grandes mains ridées de Richard Hiblis poussèrent violemment Raphaël dans la profonde cage sombre et glaciale. Les portes de l’ascenseur se refermèrent aussitôt, couvrant les cris résonnants de Raphaël qui dévalait les centaines de mètres qui le séparaient du fond de la lugubre cage. Il hurla encore plus fortement au moment où son corps s’écrasa, 23 étages plus bas, son regard fixé sur les portes closes en métal, dans lesquelles se reflétait son visage.
Raphaël était planté devant l’ascenseur, sous l’œil intrigué d'une foule engluée dans l’immense couloir du rez-de-chaussée de chez « Styx Industries ». Un technicien fixa une pancarte sur la porte de l’ascenseur : « HORS SERVICE. »

- Prenez plutôt celui d’à coté, il dessert les mêmes niveaux. Avant de repartir, montez jusqu’au vingt troisième, la vue vaut le détour !

Raphaël, en sueurs, essaya de reprendre ses esprits.

- Merci, mais j’ai eu ma dose de détours pour aujourd’hui.

Raphaël fit demi tour, se laissant porter par la foule jusqu’aux grandes portes de l’entrée avant de sortir et de se fondre parmi les parisiens anonymes et moroses. Quelques mètres plus loin, il prit un taxi pour la gare d’où un train partirait quelques heures plus tard, pour le ramener auprès de Laureen qui l’attendait au milieu des champs de blés du Gers et avec elle, un avenir incertain, flou mais qu’ils découvriraient à deux et qu’ils pourraient terminer ensemble dans la vieille maison du vieux Briat.

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Antoine Blanc · il y a
Très belle nouvelle :) j'ai hâte d'en lire d'autres
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