L’ardeur de la vie

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J’ouvris la porte de la gîte où séjournait les DOREAU.
Les nuages gris s’accumulaient, dissimulant le soleil qui prenait congé. Les vents soufflaient fort ; ainsi que les bouleaux encadrant le sentier de retour.
— Au revoir, Madame DOREAU. Merci pour le goûter. Vous savez pertinemment à quel point j’affectionne un goûter fait-maison. » lui présentai-je mon au-revoir.
— Mais, c’est toujours un immense plaisir de te servir, Jérôme, chéri, me répliqua Madame DOREAU en me caressant légèrement les cheveux comme une mère. Peut-être me trompe-je, mais tu adores cueillir les fruits pour en faire des confitures et en faire du pain, n’est-ce pas, mon garçon ?
— Madame a vu juste, approuvai-je ses propos, chez moi, on n’en fait malheureusement guère.
— Que faites-vous à l’heure du goûter, dans cette circonstance ? me demanda Monsieur DOREAU.
— ‘Pas autant qu’on ne le souhaite.
— Autant que ça, mon chou ?
— J’ai souvent été chez les GILBERT à l’heure du goûter. Eux, ils sont très gentils. Ils sont presque de la famille pour moi.
Les DOREAU, au mépris de l’épuisement fastidieux, me dévisagèrent affectueusement ; comme si j’étais de la famille.
— Bon voyage de retour, Jérôme, trésor.
—... lequel que, j’ose espérer, te sera fort délectable, mon agneau.



Je découvris Bibère en cours de pâturer ; l’air d’attendre avec longanimité son compagnon routier.
— Allez, viens, Bibère, lui dis-je d’une voix douce en tirant doucement l’une de ses cordes et l’enfourchai.
— La voie de retour..., me dis-je un laissant s’échapper un soupir léger, comme toujours...
Le soleil se voilait graduellement sa parure. Le temps gris se montrait continuellement sévère et sans pitié. Les coups de vent durs persistèrent. Les bouleaux froufroutèrent, l’air menaçant.
Bibère chevaucha délicieusement nonchalamment. Nous avançâmes côte à côte en esprit.
— Si seulement c’était vrai..., me dis-je en poussant un rire léger et persifleur ; il me souvînt de ce que m’eût dit mon ami Hubert avant mon installation dans ce pays inconnu.
— Le nouveau toi, Jérôme ! s’écria-t-il à moi.
Je me levai la tête, les yeux fixés sur les feuilles des bouleaux qui se froufroutaient les unes contre les autres avec les souffles du vent. Puis sur la lune qui faisait son apparition en douceur.
Bibère continua de chevaucher agréablement.
— Le nouveau moi, me le redis-je avec persiflage, comme si c’était aussi facile que respirer...
Suite à tout ce qui me frappa ces derniers temps, à peine me rendis-je compte que j’étais encore en vie. Cela m’échappait à qui, ou à quoi, mettre tout espoir. Tout était paradoxalement contradictoire que je m’égarais.


C’était l’unique sentier qui me menât chez moi.
— Bonsoir, Jérôme, me salua une voix affable.
— ‘Soir, lui retournai-je la salutation, en rougissant tel une fraise que je cueillis avant.
J’avais beaucoup à reprocher aux nuages d’obscurcir la magnificence. Un silence s’installa entre nous.
— Drôle d’endroit pour se revoir, tu ne trouves pas ? m’évertuai-je de converser.
— Non, je ne crois pas, affirma Angélique DOREAU, on est tous là, Jérôme, côte à côte. Autant de fixer le firmament et y sourire, tu ne trouves pas ?
— Si.
S’installa un autre silence entre nous. Son regard partît à la pêche du mien.
—Je viens d’apprendre aux enfants de lire, reprit Angélique en souriant.
— Ils n’ont pas l’âge de cinq à treize ans ? s’ébaubis-je.
—Divinement bien, le trouva-t-elle, toujours aussi gaie, mais ils croyaient aussi savoir parler.
Je jetai un œil à nos chevaux ayant l’air de se faire amplement connaissance.
— Se débrouilleraient-ils bien en lecture ? repris-je.
— Autant que permettent une paire des yeux.
— Combien leur en faut ?
— Quatre.
— Autant que ça ?!
— Ce n’est que l’essentiel.
Nous nous fixâmes.
— Il faut combien de bouches pour s’exprimer, tu crois ? s’enquit-elle.
—Autant qu’il faudra, ripostai-je.
—Une seule est donc insuffisante ? s’ébaubit-elle, les bras croisés devant les seins.
—De crainte du cérumen.
—Du cérumen ? m’interrogea-t-elle inlassablement.
—Certains allèguent toutefois se décaper les oreilles en se lavant.
Encore qu’elle s’inclinât inconsidérément la tête, elle ne pouvait point faire s’interdire les traces de passion d’enjoliver sa face.
—Et la conséquence ?
—Sensiblement catastrophique, mais imminente, la tranquillisai-je.
Nous nous tûmes un moment.
Elle fit un pas en avant. Une frimousse sublimement enchanteresse me contemplait. Je m’immobilisai, langue pendue.
—Le Conseil des Anciens risquerait d’être à tes trousses, me fis-je du mauvais sang.
—Sans quoi, il y aurait des propagations masculines et les femmes auraient les doigts de pied en éventail, me rasséréna-t-elle de retour.
—Certains parents y prennent partie, me fis-je de nouveau du mauvais sang.
—La désaffection est intelligemment insensible, dit-elle sans la moindre peur, fuir la réalité est un décri.
Ces propos me rendirent muet.
—Tu sais, tu seras toujours le bienvenu chez nous, Jérôme, m’encouragea-t-elle, je sais à quel point tu raffoles de la littérature. De quelle littérature es-tu captivé le plus, mon cher ?
— De la littérature française, rougis-je.
—Justement, sourit-elle avec éclat, il faut quelqu’un qui sache mettre en cage l’impossibilité.
—J’ignorais que l’impossibilité a des ailes, remarquai-je, m’estimant progressivement mal à l’aise devant elle.
—Des paires, en fait.
—Voilà qui est censé la rendre difficile de prendre son envol.
—Bien le contraire. Il s’agit, en vérité, d’une voleuse adepte. Elle s’installe sur notre tête et nous y prend au piège.
—Quelle horreur ! m’exclamai-je.
—Il en y a tout de même une sortie de secours, m’allégea-t-elle.
—Elle ne figure pas dans l’histoire ?
—Si, ou nous nous trouvons.
La distance qui nous éloignait se rétrécit à nouveau. Nos visages se rencontrèrent côte à côte.
—Le noir fait briller tous les secrets, lui dis-je.
Je me dirigeai graduellement les yeux vers elle ; elle en fit de même autant.
—Y crois-tu vraiment ?
—Pas toi ?
Jamais de la vie n’eus je posé des regards sur une parure aussi envoûtante.
—Je me cache, le lui concédai-je.
—Dans le noir ?
—Comme fait tout le monde.
Nous descendîmes de nos chevaux respectifs. Nos souffles coururent l’un après l’autre.
—Et la vie ? me mit elle sur un piédestal.
—Un ruisseau qui mène quelque part.
Les cheveux consciencieusement coiffés, une teinte argentée au clair de la lune...
—C’est défini ?
... sans le moindre désir de se dérober des iris vert-clairs attirants...
—Indéfiniment.
...un visage qui était proportionnellement et symétriquement... immaculé...
—Il y a quand bien même toi et moi, se battit-elle de se retenir.
—Certes, lui en fis-je autant, n’en pouvant plus.
—Et on n’est pas tout le monde ? s’essouffla-t-elle.
—Non...
Ce qui poursuivit après nous tira démesurément des plus profonds de nos êtres.
Nous délaissâmes notre âme et voltigeâmes en haut...
Tout en haut... par-delà les concevables...
Chaque geste que nous prîmes nous enjôla... nous enivra... nous mena à grimper le firmament, jusqu’aux étoiles diamantes.
Nous tournâmes, engouffrés dans un cyclone irascible des émois. Un barrage imparable...
Nous y étions l’un pour l’autre, plus existants que jamais ; nous dépouillant de tout ce qui nous revêtit... de toute cette vanité... de tous ces filets transitoires... de tout nous...
Notre parfum corporel s’exsuda, se déferla... chacun était plus succulemment appétissant que l’autre...
Et lorsque nos différences jaillirent rapidement... abondamment... on savait à l’instant même qu’à chacun était l’autre ; otage dans son emprise des envoûtements sans sortie de secours...
L’univers entier prêta l’oreille à ce qu’eurent prié Monsieur et Madame DOREAU. Aucun souvenir annihilera ce voyage de retour ; et ce fût une promesse solennellement faite.
Présentement.
Et au-delà.

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