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L’arbuste solitaire

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SBys

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D’une main, je tenais un bout de la paroi rocheuse, de l’autre, mon vieux réflex Canon AE1, essayant de cadrer l’arbuste solitaire qui tenait sur le bout d’une sorte de menhir irrégulier, avec le canyon comme arrière plan. La photo serait super. La lumière de fin de matinée permettait de bien dessiner les contours des rochers. Click! Dans la boite. Maintenant, surtout faire attention à ne pas tomber. Comme les chats, c’est toujours plus simple de monter que de redescendre. Je m’étais mis dans une situation inconfortable, même avec les deux mains agrippées au rock. La paroi rocheuse que j’avais escaladée, rapidement, me semblait plus dangereuse, et le vide sous mes pieds me semblait plus terrifiant. Un pas à la suite de l’autre, trouver un appui, doucement, un après l’autre. Ne pas regarder en bas.

J’ai finalement retrouver le sol. Cela m’a donné des sueurs. Rien d’inquiétant. Je devais retourner aux camionnettes pour retrouver mon groupe. Je ne m’étais pas aventuré si loin du « ckeckpoint », mais suffisamment pour que je marche quelques minutes. Arrivé au point de rencontre, surprise ! les deux camionnettes n'étaient plus là. J’ai d’abord cru à un mauvais tour. Les camionnettes devaient être cachées derrière un arbre, pour voir la tête que je ferais.

5 minutes, dix, quinze. Je m’aperçois que ce n’est certainement pas une plaisanterie. Mon groupe ne pouvait pas m’avoir oublié. Mon groupe, c’est un groupe d’étudiants en voyage, au Grand Canyon, USA. On a fait tout le voyage dans ces deux camionnettes, 5 heures par jour. Las Vegas, Los Angeles, San Francisco et pour terminer, le Grand Canyon. On y est, c’est super, mais moins depuis que mes amis sont partis, me laissant en plan, sur l’aire de stationnement du checkpoint.

Pendant tout le temps que je suis resté à les attendre, je n’ai plus regardé le paysage, mais guetté l’allée où pouvait surgir la camionnette. Je me suis installé sur une barrière en béton. Il y avait deux toilettes publiques, genre latrines en bois, de l’autre côté. Je les ai prises en photo. J’ai regardé les touristes aller et venir. Certains d’entre eux m’ont parlé. « Have a nice day. » Je leur ai souris avec mon anglais approximatif. C’est vrai que c’était une belle journée pour février, un ciel magnifique, bleu, tirant sur le blanc, un soleil qui plombait, j’ai même attrapé un coup de soleil. Mais à ce moment là, ce n’était pas ce qui m’importait.

La question qui me trottait dans la tête : « À quel moment, je vais me décider à faire quelque chose ? » Je ne pouvais pas passer la journée ici. Mon groupe m’avait décidément oublié. Je ne savais pour quelles raisons, mais à tout évidence, il ne reviendra pas. Une heure. Deux heures. Je me décidais à bouger.

Il n’avait pas tellement de chose que je pouvais faire. À l’époque, je n’avais pas de téléphone portable, seulement mon vieil appareil réflex et mon portemonnaie. Je décidais de me rendre à l’une des deux entrées du site. On avait roulé certainement pendant 10 minutes, lentement. J’évaluais la distance à 5 km. C’était loin, mais envisageable.

J’empruntais l’allée que je regardais depuis 120 minutes. En peu de temps, je me suis retrouvé sur le chemin principal en direction de l’entrée. Il n’y avait évidemment pas de trottoir piéton, à peine un bas-côté de quoi marcher. Je n’avais pas fait 500 mètres que je vois de grands panneaux indiquant la faune présente sur le site. Lapins, marmottes, ratons-laveurs et possibilité d’ours ! Mon rythme cardiaque a augmenté d’un coup. J’allais tenter l’autostop.

Je me suis rapidement aperçu que les touristes prennent rarement des autostoppeurs. Un renard traverse mon champ de vision. Je tends le pouce avec plus de vigueur. Un scientifique s’arrête. Un biologiste presque à la retraite qui faisait des relevés à des heures fixes à différents endroits sur le site. Il avait 15 minutes de libre, il pouvait certainement me déposer à l’entrée. « Lost, lost! ». Le biologiste est gentil, me demande de bien attacher ma ceinture de sécurité, mais ne semble pourtant pas étonné de la situation, comme si cela arrivait fréquemment qu’on oublie quelqu’un au grand canyon.

Je n’ai pas retrouvé la même gentillesse au kiosque d’entrée. La dame au guichet n’en croit pas ses yeux, elle est certaine qu’il s’agit d’un canular. Un membre de la police militaire arrive rapidement. Les bras tendus sur son gros 4x4, il me fouille, m’interroge. « Comment est-il possible qu’ils vous aient oublié ? » Il n’en croit pas ses yeux. « À quelle heure est-il prévu qu’ils s’arrêtent pour manger ? » Justement, dans les plans, on avait prévu de manger dans les camionnettes, destination Phoenix, à cinq heures d’ici. Il fallait tracer si l’on voulait arriver au Taliesin de Frank Lloyd Wright, avant la fermeture. Il avait une visite de prévue.

Le policier et la dame à l’accueil n’avaient jamais vu ça. Le policier ne sourit pas et porte des lunettes de soleil, comme dans les films américains. Pas le genre rigolo. Il me demande de m’asseoir à l’arrière, comme si j’avais fait une faute. Par chance, il ne me passe pas les menottes. Je suis sur la banquette arrière, derrière le grillage, son fusil gros calibre est juste à côté de lui, bien en vue. Un calibre 12, à pompe. Je comprends que l’on va faire le tour des checkpoints, pour voir si mon groupe ne serait pas par hasard à ma recherche.

On roule doucement. Je ne suis toujours pas détendu, mais la faim commence à me gagner. C’est vrai que je n’ai presque rien mangé le matin, seulement un café, c’était la petite fête de la veille, douze dans une chambre d’hôtel à boire des bières.

Après une vingtaine de minutes assis à regarder par la fenêtre du 4x4, le militaire reçoit un appel. J’imagine qu’il me regarde dans le rétroviseur, mais avec ses lunettes, aucune certitude. Je comprends néanmoins qu’il parle de moi. On m’a demandé. Ils ont compris qu’ils m’ont oublié. Le policier, lui, ne comprend toujours pas. Il m’amène à la sortie où il y a un simili poste de police, où on me pose encore des questions pour confirmer que je suis la bonne personne. Comme si deux personnes avaient pu être oubliées la même journée.

Je ne me rappelle plus si je parle directement à mon professeur en charge de l’expédition, ou avec une dame interposée qui assure la liaison. Je sais seulement qu’ils sont finalement presque arrivés à Phoenix. Impossible de faire demi-tour pour me récupérer. Je dois m’arranger par moi-même. Peut-être que je peux demander à un camionneur de me prendre comme passager. C’est au-dessus de mes forces. Mon anglais est trop approximatif et je suis exténué de n’avoir rien mangé. Le fait qu’ils m’ont retrouvé fait redescendre la pression. Le seul bus pour la ville part dans deux jours. Notre avion de retour est demain.

La solution. Prendre un taxi jusqu’à la ville la plus proche et ensuite le bus, greyhound, jusqu’à Phoenix. Cher, mais simple. On me redemande si je ne peux pas trouver quelqu’un pour m’amener, un camionneur, qui passerait par là. Je résiste. Le taxi est commandé, mais aucun ne se trouve à proximité. Il arrivera dans une heure trente. On va lui payer la course, aller et retour.

On me laisse à moi-même. Ils ont fait leur boulot. Je m’installe dans le café-restaurant, mais il ne serve pas encore de repas. Ils peuvent me préparer un nacho. J’accepte. Quelques clients arrivent pour prendre un verre. Il doit être 15h30 ou 16h. Je jette un dernier coup d’œil sur le canyon. Le soleil descend, les rayons de lumière donnent une couleur orange-rouge au canyon. J’ai beau avoir conscience que le spectacle est magnifique, peut-être même exceptionnel, mais mon état d’esprit fait que je n’arrive pas à savourer pleinement le moment.

Le taxi arrive finalement. Un type bavard qui me cause pendant tout le trajet. Ça me fait du bien, car voyager en groupe nous isole. J’apprends que l’une des dernières tribus Yankees se trouve pas très loin d’ici. Qu’il est possible de faire du ski dans les montagnes du coin et que pendant une tempête, le conducteur du taxi a déjà transporté des touristes japonais devant la grande enseigne du Grand Canyon, à 50 km de l’entrée, ceux-ci étaient sortis, avaient pris une photo devant l’enseigne et rembarqué dans le taxi. Terminé.

Il me dépose à la gare routière. L’addition a été réglée par carte de crédit, par téléphone, 130 dollars. À la gare routière, je prends un aller simple pour Phoenix. Je m’aperçois que je suis le seul touriste dans le lieu à attendre. Je n’ai pas de valise, que mon réflex autour du cou. Je m’assois dans le bus. Je m’endors.

Nous sommes arrêtés. Je me réveille. Je n’ai pas le sentiment d’être arrivé à destination. Je n’ose pas demander. Le bus repart. J’espère que mon instinct ne s’est pas trompé. Je vais voir au prochain arrêt. Je somnole. Le bus s’arrête à nouveau. J’ai cru comprendre Phoenix, mais dans ma somnolence, je ne peux rien confirmer. Je me lève et sors. Grand terminus. Effectivement, Phoenix.

Je me mêle à la foule. Il y a étrangement beaucoup de monde, même s’il est plus de 22h. Je déambule dans la gare routière, comme un somnambule, comme si toute cette journée n’avait été qu’un mauvais rêve.

Je vois et j’entends mon professeur, un monsieur de grande taille, corpulent, les bras grands ouverts. Il marche dans ma direction et me prend dans ses bras. J’ai le sentiment de ne plus toucher à terre. Il est heureux. Plus que moi. Comme si je ne me rendais pas complètement compte de ce que cela signifiait.

Nous sommes remontés dans la camionnette et sommes retournés à l’hôtel Super 8. Nous avons dû nous y prendre à trois fois avant de trouver le bon, mais ce n’est qu’un détail. Mes amis et collègues étaient réveillés, levés et m’ont fait un accueil chaleureux. Certains m’ont expliqué la gêne qu’ils avaient eu pour téléphoner au Grand Canyon et déclarer une personne oubliée. D’autres m’expliquaient les plans extravagants qu’ils avaient élaborés pour me récupérer. Rouler sans arrêt, se relayer, Phoenix, Grand Canyon, Aéroport de L.A. Plus de 10 heures de route non stop. Ça c’est des potes.

Après les embrassades, nous nous sommes tous recouchés, nous devions malgré tout nous lever tôt pour regagner l’aéroport, au petit matin. J’ai trouvé une place par terre, au pied d’un des lits, avec mon couchage. Le silence s’est fait. Il n’y avait plus que quelques respirations régulières. La fenêtre était légèrement ouverte. J’attendais le bruit continu des voitures sur l’autoroute. Je me suis aussi endormi, après une sacrée longue journée.
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