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FINALISTE
Sélection Public

J’étais un arbre gris au milieu d’un désert de pierre. Les jours passaient torrides et les nuits avaient une froideur de cristal. Mes racines plongeaient profondément dans la couche de terre dure et trouvaient un peu de fraîcheur au centre du monde.
Un jour, un oiseau sans doute perdu dans ce monde hostile, vint se poser sur une de mes branches. Il chanta longtemps et je sentis mon cœur d’arbre soulevé d’allégresse. Le soleil se coucha et l’oiseau se blottit dans un trou de mon écorce. Mon cœur d’arbre était tout chose de cette présence tiède.

Le lendemain, l’oiseau était toujours là.
― Pourquoi ne t’en vas-tu pas plus au sud, vers le pays des grands arbres verts ? Lui dis-je.
L’oiseau ne comprit d’abord pas que je lui parlais. Et au bout d’un moment, il me répondit de cette voix flûtée qu’ont les oiseaux quand ils parlent :
― J’attends un signe du ciel pour m’envoler, me répondit-il. Mais un arbre qui parle peut-être est-ce un signe !
Affolé je lui coupais très vite la parole :
― Ici les arbres parlent tous. Il y a tant de silence dans cet univers de pierre qu’il nous est possible de nous entendre à des lieues à la ronde.
― Je n’entends pas d’autres arbres, interrompit l’oiseau.
― Tu ne pourrais pas les entendre. Il faut être arbre pour comprendre le langage des arbres !
― Mais vous me parlez et je vous comprends !
― Tu me comprends parce que je te parle oiseau. Je parle plusieurs langues, celle des arbres bien sûr, celle des oiseaux mais aussi celle des insectes.
― Parlez-vous aussi la langue des hommes ?
― Des hommes ? Qu’est-ce ? Une espèce d’insectes ?
― Vous parlez peut-être plusieurs langues mais vous ignorez qu’il existe des êtres qu’on appelle « Hommes » et qui peuvent se mouvoir dans l’espace.
― Des oiseaux quoi !
― Non, eux ne volent pas, ils marchent, ils se tiennent sur deux jambes, ils marchent et... ils parlent.

Les jours passaient et l’oiseau restait sur la branche, il chantait, il me parlait. Il me parlait surtout de ces hommes que je ne connaissais pas et qui étaient si nombreux dans les contrées plus au Nord.
Au fur et à mesure que ma connaissance de ces êtres se précisait, j’étais troublé. Cette nouvelle de l’existence d’une espèce douée de langage m’avait affecté ; jamais aucun arbre ne m’en avait averti. Je me sentis fatigué, comme mangé de l’intérieur. C’est l’oiseau qui s’en aperçut le premier. Il dormait maintenant au creux de ma plus grosse branche. D’un coup de bec, il avait fait sauter un nœud, un tout petit nœud et s’était retrouvé dans une cavité géante dans laquelle il prit bientôt ses habitudes, d’autant plus qu’il y trouvait de petits insectes pour se nourrir. Par cet espace béant, je sentis que
mon âme s’exhalait. Un soir, j’entendis comme des gémissements et le bois de mon tronc se fendilla en plusieurs endroits.

― Qu’avez-vous ? me demanda l’oiseau. Vous ne me parlez presque plus !
― Peut-être que je vais mourir, lui dis-je.
― Mourir, vous ? Mais vous êtes éternel, vous êtes comme... Comme les pierres de ce désert, rien ne peut vous atteindre !
― Détrompe-toi, les pierres finissent en sable. Et mon temps d’arbre tire sans doute à sa fin. Je vais disparaître comme tant d’autres. Regarde vers le Nord, cet arbre blanc couché sur le sol. Il fut un géant en son temps, dressé contre le ciel, ses racines au centre du monde, et aujourd’hui, il est couché à écouter les palpitations de la Terre.
― S’il est couché à écouter la Terre, c’est qu’il n’est pas mort. Moi, Moula Moula, j’en aurai le cœur net !
Et là-dessus l’oiseau prit son envol. J’eus un grand frisson d’arbre, mesurant alors combien la présence de cet oiseau m’était précieuse.

Moula Moula ! Ainsi l’oiseau s'appelle Moula Moula !
Je n’aurais jamais dû lui parler de l’arbre blanc. Et voilà qu’il est parti, et je me retrouve seul dans cette terre hostile. Son caquetage me manque déjà, quel bavard, cet oiseau !

Je n’entends plus que les craquements de pierres la nuit, sans doute le froid. Les scarabées, eux, ne font pas de bruit. Ils ne parlent pas volontiers. Que j’aime à suivre leurs traces dans la poussière, une si grande trace pour un si petit animal !
L’oiseau, ce n’est pas pareil : il part, il revient, il ne laisse pas de trace dans le ciel. Faut-il d’ailleurs laisser une trace ?
Qu’est-ce qui est le plus important : vivre ou résister ou laisser une trace ? Que serait ma trace à moi si je devais en laisser une ? D’abord est-ce qu’un arbre est digne de laisser une trace ? Si encore j’étais un grand arbre vert et que des perroquets jacassants s’abritaient dans mes branches, mais je ne suis qu’un arbre gris. À peine une forme dans le blanc du ciel, écrasé de soleil comme tous les autres occupants de ce désert de pierre. Un sémaphore gris qui dirait toujours la même chose :

― Regardez, je suis un arbre du désert. Je ne pousse pas beaucoup, je résiste, je survis et pourtant je domine le monde.

Mais tout le monde ne sait pas lire les discours d’un sémaphore du désert. Et quand je dis tout le monde, je ne pense même pas à ces êtres doués de parole et qui marchent sur leurs deux pieds, ces « Hommes », comme dirait Moula Moula.
Il ne connaît pas sa chance cet oiseau. Sait-il qu’il est libre ? Comme cela doit être fantastique de se transporter d’un endroit à un autre, de saisir l’aile du vent et de partir vers l'ailleurs ! Moula Moula, quel drôle de nom pour un oiseau ! Il aurait pu s’appeler « Liberté » ! Est-ce qu’un oiseau qui est libre et qui tutoie les nuages a une idée de la liberté ?
Pourquoi tarde-t-il tant à revenir ? Qu’est-il allé chercher chez l’ancêtre blanc, l’arbre fantôme ? Tout ça c’est de ma faute, je parle trop ! Après tout peut-être que je suis jaloux. Peut-être que je ne peux pas supporter l’idée que l’oiseau parle à un autre qu’à moi. Peut-être. Peut-être... Avec tous ces peut-être je divague, je m’enlise.

Il faut qu’il revienne, je le veux !
Toutes ces pensées étaient dans ma tête et revenaient. Tantôt l’une, tantôt l’autre... Et c’est à ce moment là que l’oiseau réapparut. Un énorme soleil rose roulait sa boule au ras de l’horizon. L’oiseau ne lui laissa pas le temps de prendre de la hauteur. Déjà il jacassait :
― L’arbre blanc n’est pas mort ! Il m’a parlé. Il m’a confié un message pour vous.
― Ne pouvait-il pas me parler directement ?
― Sans doute est-il trop malade pour vous parler directement ! Et puis, écouter la rumeur de la Terre lui prend beaucoup d’énergie. Il m’a dit ceci : « L’arbre gris n’a pas assez confiance en lui. Il ne sait pas qu’il a de grands pouvoirs qu’il exercera bientôt. C’est un arbre à vœux, il peut exaucer tous les vœux, pourvu qu’ils soient raisonnables. »
Je reçus cette nouvelle avec surprise, mais je ne pouvais pas bien y réfléchir, l’oiseau m’assaillant de questions incessantes.
― Raisonnable, je comprends ce que cela veut dire. Depuis que je suis oisillon, on me dit d’être raisonnable, mais un vœu, vous savez, vous, ce qu’il a voulu dire par « vœu » ?
― Un vœu, c’est dire dans son cœur par exemple : « Je voudrais beaucoup de feuilles pour faire une grande ombre autour de mon pied, et qui tournerait avec le soleil ! »

À ce moment je sentis de grands chatouillements sur toutes mes branches. L’oiseau fit de grands bonds de côté, s’envola, fit un cercle et revint.
― Ben ça alors ! Vous parlez de feuilles et en voici tout plein qui vous poussent ! Regardez, vous n’êtes plus un arbre gris, vous êtes tout vert. S’il vous plait dites « fruits » ; et des pommes vont pousser. Allez !
― N’allons pas trop vite l’oiseau ! Laissons à ces feuilles le temps de devenir feuilles et d’apprivoiser ce désert.
Les jours passaient, les feuilles étaient devenues bien vertes. Elles bruissaient à chaque frémissement de vent couvrant par moment le babillement de l’oiseau. L’oiseau jouait avec elles, apprenant leur langage. J’étais trop fatigué pour en faire autant.
Il faut dire que la présence de toutes ces feuilles compliquait ma vie d’arbre. Je vivais dans la crainte de les voir se dessécher et tomber toutes en même temps. Mes racines s’épuisaient à remonter du centre de la terre toute cette nourriture pour tant de feuilles voraces. L’oiseau m’en fit la remarque aussi :
― Inutile de continuer à allonger vos racines, cela ne sert presque à rien, le soleil desséchera les feuilles avant que ne remonte la sève.
― L’oiseau a raison, pensai-je tout bas. La pluie ! C’est de la pluie qu’il faut... J’avais pensé trop fort.
Un gros nuage obscurcit le ciel. Et la pluie se mit à tomber, drue, violente. Elle disparut presque aussi vite qu’elle était venue, se perdit dans les fissures de la terre qui l’absorba d’un coup. Il flotta, quelques instants, une odeur neuve que ma mémoire d’arbre ne connaissait pas.
Certaines de mes feuilles s’étaient repliées sous l’attaque des grosses gouttes de pluie et elles se trouvaient bien enroulées toutes serrées autour d’elles-mêmes. Quelques-unes se mirent à durcir et devirent de véritables épines que l’oiseau évitait quand il se posait.
― Tu n’es plus un arbre gris dit l’oiseau un matin, mais tu n’es plus non plus un arbre à feuilles, tes épines sont aussi nombreuses que tes feuilles. Il faudrait te trouver un nom :
― Que penses-tu de « Acajou » ? Non, trop riche ! Ou bien A...A... « Araucaria » ? Non ! Trop compliqué. J’ai trouvé ! ― Acacia. On t’appellera « Acacia » ! Toutes mes feuilles se mirent à bruire en même temps en entendant le nom dont m’avait baptisé l’oiseau. « Acacia, Acacia » répétait l’oiseau. Et les feuilles lui répondaient « Acacia, Acacia ». On aurait dit une sorte de canon, musique des mots, musique des feuilles. Je commençais à m’habituer à mon nom.

Ce fut cette musique qui rebondit de pierre en pierre dans le désert et qui, sans doute, atteignit la région où vivaient ces hommes dont l’oiseau m’avait parlé. La rumeur se répandit que, dans le désert de pierre, se tenait droit un arbre parasol et qu’une ombre rafraîchissante tournait tout le jour autour de son tronc.
De campements en campements, les hommes se mirent en route. Ils allaient chercher le sel beaucoup plus au Sud et accueillaient avec bonheur cette nouvelle d’une halte possible au milieu du désert de pierre.
Et bientôt, moi, l’arbre du désert de pierre et baptisé « Acacia » par le bavard Moula Moula, je vis arriver la grande caravane qui formait une ligne presque continue depuis le désert de sable.
Les hommes s’asseyaient à mon ombre à l’heure où la chaleur fait trembler les pierres, et repartaient après un long repos. Leurs bouches faisaient beaucoup de bruit et Moula Moula m’apprit à décrypter leurs salutations. Il me fut bientôt aisé de les comprendre et j’appris beaucoup de choses d’eux, et sur eux.

Moula Moula voletait toujours de branche en branche et s’agitait comme à son habitude en évitant de se piquer à mes épines. J’avais repris espoir avec toute cette agitation à mon pied pour moi si nouvelle, habitué à ma solitude minérale. La plaie béante de mon tronc ne grandissait pas et semblait même se refermer. L’oiseau se réjouissait avec moi de ma santé retrouvée. Il lui arrivait parfois de s’en aller quelques jours, et je n’étais plus ni jaloux, ni inquiet.
Au retour de l’une de ses escapades, Moula Mouale était accompagné d'un autre oiseau. Je sus bientôt que c’était la compagne qu’il s’était choisi. Elle aussi avait entendu la rumeur de mon existence et elle m’en fit la confidence. Elle avait la gorge délicatement rosée et je l’aimais sur-le-champ.

D’autres oiseaux, surgis de nulle part, nichèrent et se reproduisirent dans mes branches. Et j’étais tout bourdonnant des pépiements et des histoires. Pépiements des oiseaux et histoires des hommes : ma solitude n’était plus qu’un vieux souvenir.

PRIX

Image de Printemps 2015
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Champolion · il y a
Une réflexion profonde ,pleine de tact et de pudeur sur de graves sujets,sous l'apparente légèreté d'un conte pour enfants
Un petit bijou,finement ciselé
Mes voix
Champolion

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Cannelle · il y a
Merci Champolion pour votre joli commentaire
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Julien1965 · il y a
C'est superbe. Un régal dans ma nuit étoilée par vos mots. Merci infiniment de m'avoir communiqué l'existence de ce texte. Et dernière chose, vos dialogues sont très bien tournés. Bravo !!! Bravo !!!
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Cannelle · il y a
Merci Julien. Ravie que mon piaf bavard vous ai plu
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Mome de Meuse · il y a
Je découvre avec bonheur votre merveilleux arbre... Comment n'ai-je pas entendu plus tôt, votre oiseau bavard?
Un moment de lecture enchanteur.

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Cannelle · il y a
Merci Mome, le compliment me touche beaucoup
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LaNif · il y a
Très très joli conte, bien écrit de surcroit. Bravo !
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Cannelle · il y a
Merci LaNif. Contente que Moula Moula ait fait votre connaissance !
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JACB · il y a
En ce moment j'ai plein d'oiseaux aux mangeoires et dans les nichoirs. Je suis ravie d'avoir fait connaissance de votre arbre à oiseau. Il parle et Me parle beaucoup, merci pour ce délicat moment de lecture Cannelle.
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Cannelle · il y a
Merci JACB, d'être passée par là. Je suis sensible au compliment
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Gabriel Epixem · il y a
Joli conte. Bravo.
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Cannelle · il y a
Merci beaucoup d'être venu rencontrer mon arbre et mon oiseau bavard
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Marie Quinio · il y a
Un très joli conte !
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Cannelle · il y a
Merci Marie, contente que Moula Moula vous ait séduite
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Gigi Laville · il y a
J'ai adoré !!
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Artvic · il y a
Merci à vous d'être passée dans des commentaires!! je n'aurai pu lire votre sublime nouvelle de votre style d'écriture percutante!! je vote !
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Chantal Noel · il y a
Quelle jolie découverte que ce conte qui donne de l'espoir !
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Cannelle · il y a
Merci beaucoup Chantal pour votre lecture
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