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L'arbre du père

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K-TI

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FINALISTE
Sélection Public

Les funérailles du Père avaient duré trois jours plein. Selon la tradition africaine, les villageois alentour avaient tous apporté du bois mort. Il s’agissait d’alimenter un bûcher le plus haut qu’il fut possible. La quantité de troncs accumulés montrerait la déférence due à ce grand personnage. C’était le Père qui s’en était allé, le père de tous, le patriarche, le sage. Mais pour le jeune Tibolo, c’était juste son grand-père, son vieux Grand-Pa.
Trois jours de cérémonie du « Revoir », trois jours mi-fête, mi-deuil. De tous les villages voisins, ils étaient venus : les hommes, les femmes et les enfants. Les femmes avaient monté le bûcher, tandis que les hommes se cachaient pour pleurer derrière l’arbre où le Père se tenait d’habitude. Il semblait avoir toujours été là, quasi-nu, assis contre le tronc, dont l’écorce usée portait la marque de son dos. Tous étaient venus le voir et tous avaient reçu ses paroles de réconfort, d’encouragement. Tous étaient venus l’entendre et tous avaient vu son regard de bonté, de compréhension.
Maintenant, ils étaient là, orphelins du cœur. Il fallait accompagner le Père pendant l’ascension de la fumée en racontant au jour et à la nuit ce qu’il était. Alors, on n’en finissait plus d’entendre des rires comme des pleurs. On n’en finissait pas de relater les souvenirs, les rencontres avec le Père, ses yeux joyeux et ses paroles apaisantes.

Au crépuscule du troisième jour, il ne restait que des braises. Chacun reprit la route avec un tison. Ce feu servirait, dans chaque maison, à rallumer le foyer et aussi à maintenir éveillée la flamme du Père. Dans le soir, Tibolo partit donc, avec un morceau de bois à la pointe incandescente. Il rentrait avec une étincelle de son grand-père. Le jeune homme était seul sur le chemin, les pensées occupées de tant d’histoires entendues pendant ces trois jours. Le vent du soir, léger mais continu, attisait la braise. Quand la nuit fut enténébrée, la flamme se fit plus dense, plus lumineuse, plus têtue. Alors, Tibolo distingua son grand-père, pas le Père que tout le village connaissait et dont on cherchait les conseils. Non, son Grand-Pa, celui qui lui avait appris à garder les buffles, à guider les chèvres. Celui qui connaissait les baies dont on se régale quand le soleil assèche la savane. Celui qui trouvait les fourmis délicieuses qui craquent sous la dent. Celui qui lui caressait la tête avant le sommeil. Celui qui chantait en murmurant pour éloigner les mauvais esprits de la nuit. C’était bien lui dans la lueur éblouissante, tout petit, mais c’était bien Grand-Pa.
— Tibolo, ne pleure pas, je suis venu te revoir, petit-fils aimé de mon unique fille, pour t’offrir trois vœux. Réfléchis, réfléchis bien Tibolo, tu n’as que trois vœux seulement. Je reviendrai dans un an pour ton premier vœu.
— Grand-Pa, Grand-Pa, reviens, attends, où es-tu ?
Mais Grand-Pa ne revint pas malgré les prières de Tibolo.
Le village reprit ses occupations, toutes sauf une : on n’allait plus le soir au pied de l’arbre du Père. L’écorce commençait à cicatriser doucement, comme le chagrin de Tibolo.
Un an après la cérémonie du Revoir, alors que Tibolo allumait le foyer sous la marmite, il revit son grand-père dans les flammes naissantes.
— Tibolo, quatre saisons sont passées. As-tu réfléchi à ton premier vœu ?
— Grand-Pa, Grand-Pa, tu es revenu ! Je voudrais les yeux du chat.
— Que veux-tu des yeux du chat ? Sa vue qui perce la nuit ? Ou son iris doré ?
— Je veux l’or des yeux du chat, ainsi je pourrai voyager et voir les pays lointains.
— Réfléchis, réfléchis bien Tibolo, tu n’as plus que deux vœux maintenant. Je reviendrai dans un an pour ton deuxième vœu. En attendant, baisse tes paupières, quand tu les relèveras tu seras exaucé.
Quand Tibolo rouvrit les yeux, il tenait dans sa main une pièce d’or, une magnifique pièce d’or.
Avec cette fortune, la vie devint soudain plus facile dans la maison. Sa mère put acheter de quoi se nourrir en quantité. Tibolo fit venir de la ville des meubles tout fait. Au marché du dimanche, il acheta tout ce qui lui plaisait et même ce qui lui déplaisait. Mais, après quelques mois, il n’y eut plus d’argent, il ne resta rien de la pièce d’or et Tibolo n’avait pas quitté le village pour voyager.
Deux ans après la cérémonie du Revoir, alors que Tibolo allumait la chandelle, il vit son grand-père dans la flamme vacillante.
— Tibolo, quatre saisons sont encore passées. As-tu réfléchi à ton deuxième vœu ?
— Grand-Pa, Grand-Pa, tu es revenu ! J’ai réfléchi, je voudrais être un perroquet.
— Que veux-tu du perroquet ? Ses paroles ? Ou ses plumes multicolores ?
— Je veux le costume du perroquet, ainsi je pourrai voyager et parler avec les grands de ce monde.
— Réfléchis, réfléchis bien Tibolo, tu n’as plus qu’un vœu désormais. Je reviendrai dans un an pour ton troisième et dernier vœu. En attendant, baisse tes paupières, quand tu les relèveras tu seras exaucé.
Quand Tibolo rouvrit les yeux, il vit dans sa case une multitude de tenues : des tuniques brillantes, des pantalons damassés, des vestes festonnées, des chapeaux assortis et même des chaussures en velours cramoisi.
Ainsi vêtu, Tibolo se promenait dans le village. Il brillait mais ne recevait que des compliments des gens de peu de condition. On le regardait mais on s’écartait de lui, on ne recherchait pas sa compagnie ; il était seul à la parade. Après deux saisons, les costumes perdirent leur éclat, les paillettes se détachèrent, le velours fut râpé. Quand une année eut traversé sa vie, il ne resta que des hardes et Tibolo n’avait pas quitté le village pour voyager.
Trois ans après la cérémonie du Revoir, alors que Tibolo soufflait sur l’amadou, il vit son grand-père dans l’étincelle.
— Tibolo, quatre saisons sont passées, à nouveau. As-tu réfléchi à ton dernier vœu ?
— Grand-Pa, Grand-Pa, tu es revenu ! Je voudrais tout connaitre du monde.
— Que veux-tu du monde ? Les savoirs des humains ? Ou la connaissance de l’Homme ?
— Je veux... je veux...
— Réfléchis, réfléchis bien Tibolo. Tu as bien grandi. Pense à ce que l’or et les parures t’ont appris.
— Grand-Pa, montre-moi l’Homme.
— Tibolo, je ne reviendrai pas, c’est ton tour maintenant. En attendant, baisse tes paupières, quand tu les relèveras tu seras exaucé.

Quand Tibolo rouvrit les yeux, il se tenait au pied de l’arbre, dépourvu de vêtement sauf un pagne sur ses hanches. Les villageois aperçurent le nouveau Père et l’on sut que la sagesse était revenue dans le sourire de Tibolo.

PRIX

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Guilhaine Chambon · il y a
C'est une bien jolie nouvelle, une très belle écriture. J'ai voté. Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale et si le cœur vous en dit de visiter ma page. Belle journée
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Thara · il y a
Mon vote pour avoir aimé votre nouvelle !
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Samuel Lhâa · il y a
Très joli conte. Aimerez-vous Vertigo ? 4min de philo et d'humour mélangés.
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/vertigo

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Sabbe · il y a
Je n'ai pas le don d'écrire des contes. Celui-ci est beau et plein de sagesse. Bonne chance pour la fin. Mon vote.
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Marie Guzman · il y a
parfois quand les auteurs comme ce monsieur ne répondent pas, j'imagine des scénarii toutes plus rocambolesques les unes que les autres ... que l'on est sous une loupe comme des petites fourmis et qu'il est un géant ou qu'il est coincé dans un froissement de taules en train de regretter de ne pas avoir émis le moindre son ou encore qu'il est parti à l'étranger et qu'il est retenu par les FARCS ou les forces armées d'un quelconque pays traumatisé par les polices, milices et autres joyeusetés du genre... ça ne m'empêchera pas de voter pour sa nouvelle que j'ai adoré ... et si ça se trouve il est au pied de cet arbre sagement en attendant de léviter (^^)
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Arlo · il y a
Vote confirmé de la part d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème " à l'air du temps" sélection été. Bonne chance à vous et bonne journée.
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Utilisateur désactivé · il y a
Ou "comment apprendre la sagesse". Je vote pour
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Marylene1951 · il y a
J'aime et je vote...Marylène
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Angel · il y a
Joli conte +
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Margueritte C · il y a
J'avais beaucoup aimé et j'aime encore toujours.
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