L'Aragne

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Etudes à la maison d'éducation de la Légion d'Honneur, puis au centre de formation de journalistes de Paris, a voyagé aux Antilles et en Afrique, a écrit des textes pour une compagnie  [+]

Dès le premier jour ils m’ont appelée l’Aragne. Je ne comprenais même pas ce que cela voulait dire. J’avais douze ans. C’était ma quatrième famille depuis la mort de mes parents.
La DASS me faisait changer tout le temps. Dès que j’étais un peu apprivoisée, hop ! va voir ailleurs si ce n’est pas pire. Et c’était pire.
Tout ça parce que le docteur disait que j’étais anorexique. Je maigrissais trop. Je ne supportais pas. L’assistante sociale me caressait doucement les cheveux et elle soupirait «Et si on te changeait de famille ? ».
Dans celle- ci j’y suis restée six mois. Dès que je rentrais du collège, j’allais me cacher sous la table de la cuisine, contre le mur. En riant elle disait : « Tiens l’Aragne est de retour de l’école, elle tisse sa toile ! ».C’était elle la patronne des lieux et là il n’osait pas.
Autrement il essayait toujours de me coincer quelque part. Surtout dans le couloir étroit, à la sortie de la salle de bain, quand j’étais nue sous mon peignoir. Il triturait douloureusement mes petits seins qui commençaient juste à pousser, glissait sa main entre mes cuisses, me collait sa bouche sur mes lèvres. Je hurlais dans mon silence, je me débattais, je glissais entre ses doigts.
-« C’est pour ton bien » murmurait-il, «tous les papas font ça avec leurs petites filles ».
Moi je ne pouvais pas.
Elle ? Elle faisait semblant de ne rien voir, de ne rien entendre. Ca l’arrangeait, je crois. Comme ça il ne fichait pas ses sales pattes sur elle. Je suis sûre qu’elle le détestait !
Six mois, ça a duré. Je n’en parlais à personne. J’avais trop honte. Mais je dessinais des personnages inquiétants auprès d’une petite fille toujours muette et blessée. Un jour j’ai décidé de les envoyer à l’assistante sociale. Sans un mot. Juste ma signature au bas des croquis. Elle est vite venue, ne m’a posé aucune question, m’a placée aussitôt dans un foyer d’accueil.
Discipline, vols, jalousie, bagarres, fugues, et toujours anorexique.
J’habitais un mauvais rêve où tout se trouvait à l’envers.
J’allais me réveiller un jour auprès de mes parents, assise à leur côté, dans la belle camionnette verte qui nous conduisait de marché en marché. On chantait en chœur, mon père m’expliquait la campagne, tous les arbres, les animaux, les changements de temps «Regarde ce petit nuage, le vent a tourné. Demain il pleuvra ! » et je le prenais pour un magicien.
Après on déballait la bonneterie sur les tréteaux, on déployait une immense bâche bleue au-dessus des lingeries pour dames. Les clientes se pressaient, tâtaient les dentelles, soupesaient les bonnets capables de soutenir leur forte poitrine, s’extasiaient sur les gaines extensibles et armées jusqu’aux dents, rêvaient sur les petites culottes ajourées qu’elles rejetaient vite d’une main agacée.
Mon père tenait la caisse, faisait le boniment et Maman l’essayeuse. Moi je gambadais, telle une princesse, à ma guise, saluais les chalands, jouais à cache-cache sous les cartons et les ballots d’étoffes. On m’offrait des bonbons, des gâteaux, des poupées en plastique, des billes et des ballons de baudruche...
Et puis un jour, un jour, j’étais à l’école. La directrice est venue me chercher en chuchotant quelques mots à la maîtresse qui est devenue toute blanche. Elle m’a accompagnée à son bureau, m’a fait asseoir avec précaution. Je tremblais, je pleurais, je tremblais comme si je savais déjà : morts tous les deux, dans la belle camionnette verte, écrasés par un camion fou.
J’ai gardé ce surnom d’Aragne. Il ne me déplaît pas.
Bien sûr j’aurais préféré hirondelle, parce que notre voisin, au village, habitait une vieille maison qu’il ne fermait jamais. Ses chiens entraient et sortaient en toute liberté et aussi deux ou trois couples d’oiseaux (des hirondelles de cheminées disait Papa) qui nichaient entre les poutres de la salle d’entrée. Je l’appelais Cadet Roussel. C’était un ancien moine qui vivait au contraire de tout le monde, mais moi je l’aimais bien, surtout pour les hirondelles et pour sa longue barbe grise qu’il peignait tous les matins. Il n’avait pas d’autre coquetterie.
L’aragne est solitaire et appliquée. Elle travaille avec méthode, se lance dans le vide attachée à son fil, puis dessine dans l’espace une forme parfaite. Un traquenard pour les autres, c’est sûr ! Paralyser ses proies, les garder vivantes pour les dévorer plus tard. Quelle cruauté ! Mais ce poulet dans votre assiette, voyez le s’étouffer dans le noir permanent de sa prison, avant l’ultime sacrifice et ce veau en rôti d’où vient-il ? Il n’a connu ni l’herbe du pâturage ni la tétine de sa mère. Dans le noir lui aussi, engraissé aux farines de viandes, gavé d’antibiotiques. Ne sommes nous pas bien plus cruels ?
Elle va et vient sur ses rails de soie, voyage sans jamais se perdre, revient toujours au centre, se permet quelques escapades aux abords.
L’hirondelle est plus aventureuse, elle part pour de vrai. On ne sait où. Peut être jusqu’à Ouarzazate, porte du désert au Maroc ou encore jusqu’à l’oasis du Fayoum en Egypte, ces pays d’or où je n’irai jamais.
Comme l’aragne j’arrange ma toile dans les compartiments seconde classe. Je prends de l’espace avec mes deux gros sacs. Je m’installe, je déballe le contenu de ma vie voyageuse.
-« Tu pues, l’aragne » m’a dit un jour un contrôleur, « tu pues ! ». Eh ! oui, je pue un peu, on ne se lave pas tous les jours dans les halls de gare et sur les lignes de banlieues. Et puis il y a les affaires dans les sacs. A force d’être ballottées nuit et jour, d’un quai à l’autre, ça a fini par prendre des odeurs de mouillé, de lavette, de pain rassi, de salle d’attente de fin de nuit, quand les cigarettes éteintes se noient dans le vomi, des odeurs de gens aussi, parce que là, j’en rencontre des gens, en tous genres, en tous modèles !
Dans mon coin du wagon je les vois arriver, chargés de leurs si précieux bagages, énervés comme des puces sans chien. Ils me jettent un œil étonné puis dégoutté je crois...Parce que vite ils cherchent une autre place. Moi je prends un air bête et vague, je souris doucement. Je les aime déjà, tous ces gens occupés et importants. Je les plains aussi : ils paraissent si malheureux. Pas un sourire, pas un mot entre eux, comme des étrangers, pire des ennemis.
S’il y a trop de monde, il faut bien que je range mes sacs, que je me pousse un peu. Les derniers montés sont trop contents de l’aubaine malgré l’odeur !
Ils se plongent dans leur journal, dorment à moitié, bougent sans cesse. Moi je suis calme. Comme autrefois dans la petite camionnette verte. J’ai envie de chanter, je fredonne. Je me sens invulnérable.
Même les gares de banlieue me paraissent gaies. Il y a toujours quelque chose à voir, à deviner, à rêver. Je regarde par la fenêtre les paysages qui surgissent comme des décors de théâtre en deux dimensions, cartons-pâtes colorés et fragiles, puis ils sautent dans le noir du wagon, se répercutent sur les vitres, s’étirent en choses molles, multiplient les soleils, au-dessus des maisons cramoisies que la vitesse éteint comme des bougies. Et tout se rallume aussitôt. J’avance dans ce tableau qui n’a jamais de fin. On apostrophe des pans entiers de collines, des étangs sournois dans le reflet intime de leur humidité où j’aurai peut-être envie un jour de me couler, des façades d’immeubles écrites en cunéiformes avec des silhouettes confuses, figées dans l’attente de ce train là, pour ensuite reprendre leurs occupations dans l'uniformité du quotidien...
Lui et moi, moi et lui, nous avalons les tringles de rails, les poteaux télégraphiques, les quais mal éclairés de stations inconnues, parfois quelques voyageurs égarés, assoupis sur un banc, des juments hennissant, inquiètes de leur poulain, et toujours les toits rouges, frais et luisant comme des gâteaux qui finissent par me donner la nausée.
Tout est déjà vu, tout disparaît aussitôt, pour réapparaître au loin, nouveau et pourtant familier, comme sur un manège emballé.
Plus tard à la fin du voyage, je vomirai en vrac des troupeaux entiers de génisses, des haies de peupliers, des moulins à quatre branches, des phares étalés en bandelettes sur les routes, des blocs de béton habités de dormeurs inconnus, des tuiles cassées, des passages à niveaux, des flots de rivière et je les écrirai...
Ce soir, c’est Paris Port-Bou. Le plus long fil de l’aragne. Parce qu’après c’est l’étranger. Il faut des papiers, de l’argent...
A Angoulême j’irai me dégourdir les jambes. Vingt minutes de marche sur les quais, c’est mon jogging de minuit.
Ce que j’aime c’est le voyage. On est là et déjà ailleurs. Toutes les rencontres sont de passage. On se parle, on se raconte, on se confesse, on se quitte. Et on ne se reverra jamais. Sans cesse sur un fil de rail, je monte et je descends, glisse au travers des paysages et des gares aboyeuses. Demain je me faufilerai à bord du Talgo huit heures trente cinq en gare de Perpignan. Arrivée Genève dix sept heures quarante quatre. A Chambéry tout juste le temps de prendre la correspondance pour Lyon. Puis peut être direction Le Havre via Paris...
Est-ce que je prendrai une proie cette nuit dans ma toile ? Finira-t-elle par s’endormir contre mon épaule, après avoir essuyé ses larmes versées sur elle-même ?
Celle ci est toute jeune, anorexique j’en suis sûre, comme je l’étais, elle fume, elle fume, elle tremble, elle feuillette un carnet. Je vais lui offrir un bonbon à la menthe en lui souriant. Je lui dirais deux ou trois paroles anodines, des banalités d’usage. Elle ne saura pas que je l’aurai ferrée !
Ma piqûre venimeuse ce sont mes bonbons à la menthe. C’est ainsi que je piège, en partant de l’anodin, de la surface, et peu à peu je parviens à l’essentiel... On descend au profond, on y plonge, dans l’intime de ses yeux, de sa vie, de son être J’emberlificote ma proie de prévenance, je la déroute un peu pour mieux la libérer de ses peurs et de ses rancœurs. Elle pourra tout dire à cette pauvresse négligée et insignifiante, aux odeurs douteuses, à cette épave des sleepings. Rien ne paraîtra demain. On pourra même la quitter sans lui dire adieu.
Parfois il y a des réticences, des reculs, des rebuffades, des échecs. Toute une nuit pour livrer combat. Mais souvent elle s’abandonne, m’avoue ses angoisses, ses faiblesses, ses blessures... Je plane, je m’abîme avec elle, je pleure et je ris, je partage tout. Je l’aime et elle m’aime ! Je suis si bien !
Je suis l’humanité tout entière !
Quelle autre vie pourrait me donner de tels bonheurs ?
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