L'apprenti

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On écrit généralement pour deux raisons. La première espérer être lu et la seconde être reconnu. L'écriture c'est comme la peinture, quand on expose on s'expose en demandant aux chatouilleux  [+]

Image de Eté 2016
Les chutes de neige avaient été abondantes, la couche atteignait la taille d’un homme debout. Passé le nouvel an, le temps changea. Un froid sec s’installa. Les enfants allaient patiner sur les eaux gelées des étangs. Une saison idéale pour faire provision de glace que l’on entreposait dans des caves profondes. La récolte pouvait tenir plusieurs mois conservant aliments et denrées périssables jusqu’à l’été. Le pâtissier Conrad et son petit commis s’étaient levés avant l’aube. Ils s’étaient blottis au fond de la charrette sous d’épaisses fourrures de loup. Vers l’orient, le ciel prenait les teintes annonciatrices d’un froid glacial. Arrivé au bord du lac, le cheval stoppa de lui-même. Ses naseaux fumaient abondamment, fouissant sous la neige, il espérait grignoter quelques brins d’herbe encore verts.
— Dieu, qu’il fait froid ce matin. Hep petit ! Réveille-toi. On est arrivés.
— Quoi ? dit le gosse les yeux pleins de sommeil.
— Je disais qu’il fait un froid de canard. Lève-toi paresseux ! On a juste le temps d’avaler un morceau et puis on se met au boulot, dit-il tout en secouant l’apprenti par les épaules.
Peter se redressa péniblement, s’étira dans un bâillement bruyant, sauta à terre. L’homme et son commis se dirigèrent vers un banc couvert de givre, l’époussetèrent, s’assirent lourdement. Conrad Hirsch posa le panier sur ses genoux, sortit un drap enroulé autour d’une boule de pain, y tailla deux épaisses tranches, avalèrent leur en-cas sans prononcer une seule parole, sans même se regarder, chacun s’appliquant à mastiquer avec lenteur son pain et son morceau de lard gras, amusés par les ébats de trois canards qui se baignaient dans l’unique trou d’eau qu’ils s’étaient réservé.
— J’en goûterais bien un peu, de votre eau de vie.
— Foutre Dieu ! T’es ben jeune mon gars pour boire de cette eau-là. Ça va te couper les pattes, lui dit-il vertement en lui tendant une fillette de schnaps.
— Ouah ! Que c’est fort ! dit Peter en avalant une lampée d’alcool.
— Hé là jeune homme, doucement, redonne-moi ça veux-tu ! Tu ne seras plus bon à rien si t’en bois trop.
Conrad attrapa la petite bouteille, en but à son tour plusieurs rasades, se leva en essuyant les miettes de pain prisonnières de sa barbe, claqua bruyamment de la langue par contentement.
— On n’est pas heureux ici ? dit-il à son petit commis en lui administrant une bourrade amicale.
— Sûr qu’on est heureux patron ! C’est qu’elle est bonne votre eau de vie. J’en reboirais bien un peu.
— Hé ! Comme tu y vas ! T’en auras à la pose si tu travailles bien. C’est vrai qu’elle est foutrement bonne mon eau de vie !
— Alors, vous devez être sacrément réchauffé, patron !
— Petit sot que tu es, répondit Conrad en lui adressant un regard complice. Alors, on s’y met à cette glace ?
— J’arrive patron.
— Va chercher les sacs de cuir. Je vais les enfiler aux sabots du cheval.
Peter remonta dans la carriole, prit les quatre sacs de cuir, les lança à son patron qui les chaussa au cheval. Puis l’homme empoigna la bride, s’engagea sur l’étendue gelée avec lenteur, jaugeant l’épaisseur de la glace d’un simple coup d’œil, particulièrement attentif au premier bruit suspect. Il entraînait l’attelage jusqu’à ce qu’il atteignit l’endroit voulu. La bête semblait inquiète, hennissait, hochait de la tête en tirant sur la bride. Avec l’insouciance de ses jeunes années, Peter suivait en riant, amorçait quelques glissages, tombait sur l’arrière train, s’amusait comme un gosse. Sa joie était communicative. Conrad aimait bien ce gamin, content de tout, heureux de vivre. Lui aussi aurait bien aimé faire quelques glissades sur les fesses mais ce n’était plus de son âge.
— Tu vas bien finir par te briser le cou, petit couillon, dit-il en ricanant. Ramène-toi un peu par là. Je crois que le coin est bon.
À une bonne vingtaine de mètre de la carriole, Le vieux Conrad empoigna sa vrille, perça quelques trous alignés puis engagea le fer de l’égoïne, tranchant la croûte glacée avec une étonnante facilité. À cet endroit, la glace n’était pas aussi épaisse qu’il l’avait supposé.
— Patron ! Elle est bien mince votre glace ce matin.
— T’en fais pas mon gars. C’est vrai, elle est comme tu dis mais elle pourrait bien supporter une dizaine de gars comme toi. Et puis, je t’ai déjà dit qu’on ne disait pas « votre » glace, vos affaires, votre cheval. Il n’y a que les ploucs et les rustres qui parlent comme ça. Cette glace appartient à qui veut la prendre.
— Bon sang de bon Dieu, qu’il fait froid, dit-il en soufflant dans ses moufles de cuir. Prends cette scie et remplace-moi un instant, il faut que j’aille pisser.
— Soyez prudent patron, ne vous gelez pas votre bazar !
— Me geler mon bazar. Non mais celui-là !
Le commis riait et sciait avec la vigueur de ses quinze ans. Conrad s’éloigna, passa derrière la charrette, ouvrit son pantalon et soulagea sa vessie. Il dirigeait son jet abondant et fumant toujours vers le même endroit, lâchant avec une ostentation notaire un pet retentissant qui ne manqua pas de déclencher l’hilarité du son commis.
— Vous allez effrayer les corbeaux.
— T’apprendras, espèce de gros balourd d’ignorant que tu es, que pisser sans péter c’est comme un défilé sans trompettes, dit Conrad en secouant énergiquement sa verge.
Autres rires en cascades du gamin quand brusquement, Conrad entendit un craquement, puis un bruit d’eau. En se retournant, il aperçut le gamin disparaître sous la glace, comme ça en un instant. Le cheval se cabrait, affolé par le danger immédiat. Puis ce fut au tour de la charrette qui chavira sur l’arrière, entraînant le cheval dans son engloutissement. Conrad se précipita sur les rênes, eut à peine le temps d’ôter la bride, tira de toutes ses forces pour retenir l’animal. À son tour, il sentit le sol se dérober sous ses pieds. Il avait de l’eau à mi-cuisse, une eau glaciale, mordante qui atteignait son ventre. Saisi par l’extrême rudesse du froid, Conrad suffoqua. La panique s’empara de lui. Il s’agrippa à la crinière, sauta sur l’encolure. La bête avait des gestes fous et des hennissements aigus. En un instant, la situation tourna au drame. L’animal n’arrivait pas à remonter sur la glace qui se brisait sous son énorme poids. « Dans quelques instants tout sera trop tard » se dit le pâtissier affolé. À grands coups de gueule et de cravache, il força l’animal à se redresser puis à avancer. L’homme et la bête se frayaient un chenal jusqu’à ce qu’enfin, ils prirent pied sur la berge, transis de froid, pétrifiés par la peur. Ils écumaient comme des feux de forge.
Puis le silence. Plus rien ne bougeait à la surface des eaux noires. Quelques plaques de glaces partaient lentement à la dérive. Conrad fut saisi d’un violent tremblement. Il fallait qu’il se mette à l’abri, se réchauffer au plus vite s’il ne voulait pas mourir de froid. Il détela la carriole, regrimpa sur sa monture et partit au grand galop vers la ville. L’air hivernal lui cinglait le visage, accentuant l’horrible sensation de froid qui mordait ses entrailles et ses poumons. Ses vêtements étaient durs comme du carton. Le cheval soufflait, écumait, ses naseaux fumaient comme marmite sur le feu. Conrad pleurait à chaudes larmes.
Le lendemain, le pâtissier trouva son cheval allongé dans le box, les yeux remplis d’une grande frayeur. Conrad resta près de lui jusqu’à sa fin en lui parlant doucement comme s’il avait parlé à un enfant, lui caressait les naseaux brûlants de fièvre, le remerciait pour l’avoir sauvé d’une mort certaine, quand Elisabeth entra.
— Dis, Grand-père, est-ce que notre cheval va mourir ?
— Hélas, oui ma chérie. Il a pris un grand coup de froid
— Tu crois qu’il va aller au ciel ?
— Bien sûr qu’il va y aller ! Au ciel des chevaux.
— Et les enfants, est-ce que tu crois qu’ils vont au ciel quand ils meurent ?
— Il y a un paradis pour tout le monde, pour les chevaux comme pour les hommes.
— Eh bien moi je sais que le paradis, ça n’existe pas. C’est parce qu’on a peur de mourir qu’on pense qu’il y en a un.
— Qui t’a dit cela ma belle enfant ? Te voilà bien assurée !
— Je le sais, dit Elisabeth avec aplomb.
— Je crois que tu dis des sottises. Tu ferais mieux d’aller jouer avec tes poupées.
— Je m’en fiche de mes poupées ! C’est pour les filles les poupées.
— Tu n’es peut-être pas une fille ?
— Si Grand-père ! Mais je préfère jouer avec les garçons. Ils sont plus drôles.
— Comme tu voudras, seulement fais-moi la promesse que jamais, tu ne parleras à personne du paradis comme tu l’as fait et que tu ne penseras plus à la mort. C’est normal de mourir mais tu es encore trop jeune pour t’en préoccuper.
— Oui Grand-père ! dit Elisabeth en haussant les épaules, mais moi je mourrai avant d’être grande.
— Je te trouve bien étrange ce matin. Tu ne sais pas de quoi tu parles.
— Si, renchérit-elle. Dieu c’est des mensonges qu’on raconte aux enfants et aux gens comme nous.
— Vas-tu te taire enfin ! dit Conrad ulcéré. Quelle mouche t’a piquée pour être aussi effrontée ? Par le Diable et tous les saints du paradis, j’en ai assez entendu. Va dans ta chambre. Tu y resteras jusqu’à l’heure de midi. Quelle foutue gamine fais-tu là ! Nom de nom de... nom de... quel culot cette jeunesse qui croit tout savoir !

Conrad demanda au pasteur s’il était possible de dire une messe pour son cheval et si cela avait été déjà fait. Le pasteur refusa sous le prétexte que les animaux n’avaient pas d’âme et qu’il serait certainement plus judicieux, en ces temps de disette et de guerre, de le manger. Conrad fit enterrer son cheval dans son petit carré de terre juste à côté du cimetière, se recueillit longuement sur sa tombe en se demandant si réellement les animaux avaient ou non une âme, assuré que son bon vieux cheval devait en avoir une. Le lendemain, Conrad, sa petite fille Elisabeth, le pasteur accompagné du bourgmestre et de quelques villageois se rendirent à l’étang prier pour le salut de l’âme de ce pauvre Peter. La couche de glace s’était déjà reformée. C’est seulement vers la fin de l’hiver qu’on retrouva son corps. Il avait le visage détendu, les yeux mi-clos et la bouche entrouverte. On aurait dit qu’il souriait encore. Quand soudain, la bouche se déforma, s’agrandit, les joues se boursouflèrent comme si quelque chose grandissait, voulait en sortir. Les mâchoires se desserrèrent, laissant apparaître la tête d’une belle anguille. Tel un étron lisse et sans fin, l’animal glissa lentement hors de la bouche, fila vers la berge, disparu dans les eaux noires de l’étang.

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Bichette · il y a
Nouvelle lecture sans publicité cette fois.
De la part de Merise, toujours.

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Georgio · il y a
Un grand merci à Nastasia B. Merci d'autant plus sincère pour son compliment exempt de contrepartie.
Bien amicalement

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Nastasia B · il y a
Très beau texte.
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Utilisateur désactivé · il y a
Parce que j'aurais voulu l'écrire... Mon vote en souhaitant bonne chance à ce texte. Il le mérite.
De mon coté, c'est court, un poème, une fable : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-coq-et-l-oie

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Denis Lepine · il y a
joli texte, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Georgio · il y a
Merci, c'est le meilleur compliment que j'ai reçu. Bien à vous
eorges

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Alain Maréchal · il y a
Parce que cela m'a plu...
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Keith Simmonds · il y a
Une belle écriture pour une histoire bien menée! Bravo! Mon vote! Mon poème,UN LINCEUL BLANCHI, est en FINALE pour le Prix Haïkus d’Hiver 2016 et il est le préféré de la plupart de mes lecteurs. Il ne nous reste que quelques heures avant la finale. Alors, je vous invite à venir le soutenir si le cœur vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/linceul-1

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