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LAURÉAT
Sélection Jury

Pourquoi on a aimé ?

Combien d'apothicaires parcourent les contes, distillant leurs remèdes frauduleux village après village ? Grâce à cette image ancrée dans notre ...

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Les sapins longilignes sur les bords de la route étirent les rayons vermillon d'un soleil qui ne tardera plus à disparaître. Le visiteur exténué accueille avec bonheur la brise légère qui souffle entre les collines.

Cela fait de longues heures que le vieil homme marche dans cette campagne brûlante lorsqu'il aperçoit enfin un village à travers la rangée d’arbres qui borde le chemin. Au crépuscule, l’endroit semble encore plus pittoresque que tous ceux qu’il a visités jusqu’à présent. Les champs de maïs, de blé et d’orge qui s’étendent jusqu’à l’orée du bois sont calcinés par le soleil. Sur les sentiers, qui serpentent entre les plantations, la terre rouge est si sèche qu’elle s’élève et tourbillonne au moindre coup de vent. Dans le ciel, aucun nuage ne permet d'espérer une pluie prochaine.

La sécheresse dure maintenant depuis presque trois ans. Pour ne pas mourir de faim, certains fermiers sont forcés de partir en emmenant leurs familles à la recherche d’une région plus familière. Mais le vieil homme a beaucoup voyagé. En quittant les campagnes arides, les villageois qui ont choisi de fuir ne trouveront que la guerre à l'est et au nord et toujours plus de pauvreté et de sécheresse à l’ouest et au sud. Jusqu’à ce que la mer les oblige à s’arrêter. Et dans les villes, qu’il a visitées en grand nombre, ceux qui autrefois travaillaient la terre pour nourrir leur pays se retrouvent rabaissés à mendigoter du pain pour ne pas voir leur famille crever de faim.

Le clocher de l'église pointe au-dessus des toits ocres. Des banderoles multicolores accrochées aux murs sur la rue principale témoignent comme prévu que la fête du village approche et le vieil homme a le sentiment que sa présence ici pourrait bien être bénéfique.

Revigoré par cette pensée, il tire doucement sur la bride et son âne se remet tranquillement en marche. Le brave animal traîne derrière lui une carriole en bois chargée de centaines de bouteilles en verre qui carillonnent à chaque nid de poule.

Le ciel s’assombrit rapidement et il fait presque nuit lorsque l'apothicaire fait halte devant l’église baroque située sur la place centrale du village. Il décide de s'installer ici. Un puits à bras tout proche fournira de l'eau pour son âne. Les quelques commerces et l'auberge situés sur la rue d'en face aideront à faire venir les curieux.

Et en effet, rapidement, une dizaine de personnes se massent près de lui alors qu’il ouvre tiroirs et volets en bois, découvrant l’étonnant contenu de sa carriole. Partout, des bouteilles en verre alignées sont disposées sur des étagères. Des bouteilles, toutes identiques, surmontées d'un bouchon en liège, contenant un liquide bleu et portant une étiquette sur laquelle sont écrits ces simples mots : « Remède contre le désespoir. »

Puis le vieil homme déroule une affiche qu’il placarde sur un des côtés du chariot disant :
— Incroyable ! Véritable remède contre le désespoir ! Fait disparaître l’anxiété et la dépression en seulement une semaine ! Vous fait oublier tous vos soucis et vous redonne confiance en vous et en votre succès ! Seulement dix écus la bouteille.

Les villageois qui gravitaient nonchalamment autour du vieil apothicaire sont pris d'un intérêt soudain pour sa précieuse cargaison et se rapprochent avidement.
Mais à peine le vieil homme a-t-il terminé de déballer ses affaires qu’un hurlement survient. Un homme sort en trombe de l’échoppe du barbier de l’autre côté de la rue. La mousse à raser est toujours appliquée sur ses joues rendues rouges par la colère.

— N’écoutez pas ce vaurien ! C’est un charlatan ! hurle-t-il en jouant des coudes pour se frayer un chemin à travers les badauds.

Une jeune femme qui se trouve là prie l’homme de s’expliquer.

— Je l’ai vu dans le village de Vieilleville à quelques kilomètres d’ici il y a à peine un mois, reprend l’homme et, essuyant la mousse de son visage d’un revers de la main, découvrant sa barbe à moitié rasée. Combien se sont fait berner en achetant sa mixture soi-disant miraculeuse. Vous verrez, lorsque la semaine aura passé, vous ne constaterez aucun effet et quand vous voudrez venir vous plaindre, le coquin sera déjà loin !

— Monsieur, dit le vieil homme, gêné, je ne suis qu’un modeste apothicaire qui cherche seulement à adoucir le quotidien des…

— Foutaises ! Vous n’êtes qu’un profiteur, un parasite qui se rend riche sur le malheur des autres. Notre communauté a déjà bien assez d’ennuis comme cela. Déguerpissez de notre village !

Bientôt, la colère de son accusateur se transmet aux badauds qui commencent également à l’insulter, à le pousser et qui entreprennent de le jeter hors de la place de l’église. Le vieil homme a juste le temps de se saisir de la bride et de tirer son âne avec lui. Avec l’agitation et les cris, c’est maintenant des dizaines de villageois, sur le trottoir et sur la route, aux portes et aux fenêtres des maisons, qui le conspuent et le forcent à quitter les lieux.

L'apothicaire, terrifié par les hurlements de la foule, marche à s'en rompre les tendons. Son âne, pour une fois, ne se fait pas prier non plus et trottine même un mètre devant lui. 

Alors qu’il atteint la sortie du village, après avoir dépassé le dernier candélabre, il se retrouve rapidement plongé dans le noir total. Les badauds s’étant lassés de le poursuivre, il avance maintenant seul sur le chemin poussiéreux, au comble de l’épuisement. Ce n’est pas la première fois qu’il subit la vindicte populaire de la sorte mais, pour une raison qu’il ignore, il est, ce soir, particulièrement las, découragé et honteux de son sort.

Traîné par son âne plus que poussé par ses propres pas, il aperçoit, un peu plus loin, au bord de la route, la lueur d’une flamme qui irradie à travers les fenêtres d’une ferme. Partagé entre la crainte d’un nouvel esclandre et la faim qui le tiraille, il décide finalement de s’approcher et de toquer à la porte. Un homme à la carrure imposante, aux cheveux bruns et au regard étonnamment familier, lui ouvre promptement et l’accueille de bon cœur. Après avoir écouté le récit de sa mésaventure, il l’invite même à souper avec sa femme et ses deux fils.

— Quel que soit votre forfait, lui dit-il posément, aucun homme ne devrait être traité de la sorte. Mangez, nous parlerons ensuite.

L'apothicaire déguste avec gourmandise pommes de terre, choux et poireaux, se délecte d’un excellent pain et boit avec délice le vin qu’on lui propose.
Puis, après que ses fils et sa femme ont quitté la table, le fermier lui demande :

— Vos remèdes sont-ils efficaces ?
— Jusqu’ici je n’ai trouvé personne qui en ait tiré un quelconque bénéfice, avoue le voyageur ne trouvant pas le courage de mentir à son hôte.
— Mais alors pourquoi continuez-vous à les vendre ?
— Je suis un vieil homme et tout ce que j’ai dans la vie c’est ce brave âne et cette carriole pleine de potions. Depuis un temps que je ne saurai compter, je marche de village en village et vends ces bouteilles. C'est ma seule et unique source de revenus.
— Comment créez-vous ces remèdes ? Vous devez avoir une officine quelque part ?
— Je ne créé pas ces remèdes moi-même, dit-il, embarrassé. Je les vends et lorsque j’ouvre la carriole une nouvelle fois, un autre jour, ceux qui avaient été vendus la veille sont à nouveau là.

L’apothicaire fronce les sourcils comme s’il était aussi perplexe que l’est le fermier qui l’écoute.

— Par quel prodige ?
— J'avoue ne m'être jamais posé la question. C'est un fait que j'ai accepté.
— D’où venez-vous ? demande ce dernier.
— Je… je ne sais pas.
— Dans quel endroit vous sentez-vous chez vous ? Par exemple, où êtes-vous né ?
— Je ne me souviens pas.
— Mais vous avez bien grandi quelque part ? Insiste-t-il. Vous devez bien avoir de la famille ?

Près de la cheminée, la femme et les deux jeunes enfants du fermier lui sourient avec tendresse. Mais le vieil homme n'y répond pas. Ses pensées sont bien trop troublées.

Qui est donc ce fermier qui lui pose des questions que lui-même n’a jamais eu l’idée de formuler ? Malgré des efforts pour se rappeler ses origines, son enfance, la ville où il a grandi, sa mémoire demeure désespérément vide et aucune image ne lui parvient.
Il se tient la tête, tout est embrouillé dans son esprit. Comme s’il s’éveillait d’un long rêve dont les contours s’évaporaient.

— Je suis désolé, dit-il en se levant et ne se dirigeant vers la porte. Je ne me sens pas bien. Je dois partir.

Le fermier a beau protester, lorsqu'il se lève pour le retenir, le vieillard est déjà dehors. Prenant son âne avec lui il marche d’un pas rapide et s’éloigne aussi vite qu’il le peut de la ferme. Dans l’embrasure de la porte, le jeune fermier le regarde s’en aller, navré de le voir quitter son toit de la sorte.

Après de longues minutes, le vieil homme se rend compte que, dans sa hâte, il a pénétré sans le vouloir dans le champ du fermier, et qu’il se trouve maintenant au milieu de ses cultures.
Et là, d’un seul coup d’œil, à la lueur de la pleine lune, il constate avec effarement l’état dans lequel se trouvent les plantations. Tout est sec, pourri, cramé. Partout où il marche les récoltes ont été détruites par la sécheresse.

Et pourtant l’homme a partagé son pain avec moi, se dit-il. Il a partagé avec moi la soupe qu’il aurait donnée à ses enfants. Il m’a fait profiter d’un feu dans lequel il brûlait certainement ces épis de blé secs qui ne sauraient donner de la farine.

De prime abord, la générosité du fermier ne lui avait pas sauté aux yeux. Mais il sait maintenant que c’est un homme plus démuni encore que lui-même qui lui a offert l’hospitalité.

Alors, en regardant ces champs pour lesquels il a toujours eu une compréhension inexpliquée, il lui vient une idée. Puisque l’eau manque, se dit-il, je n’ai qu’une seule façon de rembourser ma dette auprès de cette noble famille.

Et c’est alors que le vieil apothicaire ouvre un à un les volets de sa carriole, se saisit des précieuses bouteilles contenant le remède et, en sifflotant et en chantonnant, les verse, l'un après l'autre, dans les sillons, sur les cultures, dans tous les champs qu’il peut trouver aux alentours de la ferme. Même son âne, autrefois si paresseux, fait montre d’une vigueur nouvelle à accomplir cette tâche.

Et lorsqu’il a terminé, le vieil homme exténué sourit comme il ne se souvient pas l’avoir fait auparavant. Voulant féliciter sa bête de somme d’avoir exécuté cette besogne aussi efficacement, il se tourne vers l’animal et y trouve un homme à la place. Un vieillard très grand au visage émacié et à la barbe blanche comme la neige.
Et certains de ses souvenirs, qui lui étaient interdits jusque-là, commencent à remonter à la surface.

— Sorcier ! balbutie-t-il.
— Bonsoir, mon vieil ami.
— Je te reconnais...
L'apothicaire peine à parler. Une indescriptible émotion lui serre la gorge.
— Je vois que tu as fait bon usage du cadeau que je t'ai fait autrefois, dit le grand mage en contemplant, amusé, le tas de bouteilles vides qui jonche le sol.
L'apothicaire, abattu, tombe à genoux, les bras ballants.
— Je suis désolé, marmonne-t-il. J'ai pourtant fait ce que tu m'avais demandé. J'ai distribué ce remède partout où mes pieds m'ont porté, mais je crois bien qu'il n'a guéri personne.
Mais le sorcier accueille son désarroi avec un sourire.
— Vieil homme, ne reconnais-tu pas là ton succès ? 

L’apothicaire regarde alors autour de lui et voit la magie opérer. Partout où se porte son regard, les épis de blé, d’orge et de maïs se relèvent, les feuilles de choux et de salade, les fanes de carottes, de pommes de terre et de haricots verdissent et reprennent de la vigueur. En quelques instants, les cultures ont repris des couleurs et du volume et c’est maintenant des champs en pleine santé que le vieil homme a sous les yeux.

Le sorcier fait un grand geste de la main semblant désigner les alentours.

— Et ne reconnais-tu pas là ta ferme ? Et tes champs ? Et tes bêtes ?  Et dans cet homme qui t'a ouvert sa porte, ne vois-tu pas une partie de toi que tu n'as pas su écouter naguère ?

L’apothicaire se sent complètement perdu. Et à la fois, c’est comme s’il naissait à nouveau. Les souvenirs de cette vie qu’il a perdue lui reviennent. Il regarde ses mains, et ce sont à nouveau celles d’un jeune homme qu’il voit. Ce sont celles d’un fermier. Et il se souvient que son esprit a toujours été celui d’un fermier.

Il reconnaît cette famille qui vient de partager son pain et sa soupe avec lui. Il se rappelle de cette fameuse nuit où un vieillard émacié est venu frapper à sa porte, et la charité qu’il lui a impitoyablement refusée. Il se souvient de cette sécheresse terrible qui avait terrassé ses champs et son cœur. Cette sécheresse qui avait transformé sa vie en enfer. Et ce voyage qu’il avait entrepris pour quérir l’aide de ce sorcier. Un sorcier qu'il implorerait de trouver une solution à son désespoir.

Il se rappelle de tout.
 
— Te souviens-tu du jour où tu vins quérir mon aide ? reprend le sorcier. 
— Cette sécheresse... Mes récoltes...
— Mon ami, ne reconnais-tu pas ce vieil apothicaire à qui jadis tu refusas l'hospitalité et qui ne put t'aider en retour ? Ma leçon fut de changer ton destin avec le sien.

Et alors qu’il s’approche lentement de lui, tout en disparaissant à son regard, le sorcier, qui n’est plus qu’un souvenir, conclut :

— Toi qui a reçu la charité et qui, en retour, a fait preuve de charité, ne reconnais-tu pas là le véritable remède contre le désespoir ?

Dans l'embrasure de la porte, la lueur des braseros dessine le contour d'une femme et de ses deux enfants. Une femme dont les grands yeux noirs lui déchirent le cœur. Une femme qui attend le retour de son mari à la maison. Et des enfants, qui se languissent de prendre à nouveau leur père dans leurs bras.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Alice Didier · il y a
Bonsoir et vraiment bravo !
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Adjibaba · il y a
Félicitations! Prix ampleur mérité. Vous avez fait une très belle production simple et originale à la fois. Je vous accorde à écrire davantage car c'est un réel plaisir de vous lire.
C'est ma première participation, merci de consulter mon oeuvre en compétition et de voter également si elle vous plaît : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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MathiasMoronvalle · il y a
Félicitations pour votre prix, un joli conte d'apothicaire...
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Victoire du Peuple · il y a
Joli 😀
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ASSMOUSSA. · il y a
Short à bien fait de vous recommander j'aime bien très bien écrit bravooo !
Puis-je vous inviter à me lire dans la catégorie des nouvelles, "jeunes écritures" (Ma petite histoire écrite en vers rimés et si cela vous plait, de voter) ?
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour ce prix du jury, Victoire !
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Fred Panassac · il y a
Félicitations pour votre Prix du Jury, bien mérité !
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Caroline Rota · il y a
Bravo Victoire ! Et merci pour l’émotion....
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Caroline Rota · il y a
Bonjour Victoire
Peut être aimerez vous découvrir L’absence, dans les TTC ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/labsence-6
Je vous souhaite une très belle année...
A bientôt !
Caroline

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Odile Duchamp Labbé · il y a
Un grand Bravo à vous Victoire et bon Noël
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Farida Johnson · il y a
Félicitations! Votre nouvelle mérite amplement sa place.
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