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L'antérouille

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John Lecid

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Tout a commencé chez le coiffeur.
J’appréciais son travail à l’ancienne, la taille des cheveux au ciseau, le maniement d’objets et d’appareils vintage. Des posters de jeunes visages en noir et blanc arboraient des coupes des années 50, 60 sur les murs. Et le fleuron, l’icône, le fameux fauteuil à bascule Belmont brun-rouge qui a su traverser les modes et le temps.
Situé, au RDC d’un immeuble des années 30, le petit salon de coiffure était le seul endroit habité. Le reste de l’infrastructure était vide depuis des lustres. Une auto-école et une blanchisserie semblaient prisonnières du temps comme à Pompéi. Des logos d’une époque révolue. Comme si le cours des saisons s’était arrêté.
J’avais remarqué dans le même quartier, un autre immeuble ancien inhabité. C’est étrange tout de même cette situation, pensais-je régulièrement. Peut-être un différend entre propriétaires ?
– Ça n’a rien à voir, avait répliqué le coiffeur, le jour où, fixant la plaque d’acier polie du repose-pied, je tentais d’imaginer la vie du quartier 50 ans en arrière.
L’eau de la pluie diluvienne à l’extérieur aidant à cet exercice de vagabondage.
– L’immeuble appartient à deux personnes de la même famille. Ils s’entendent très bien.
– Alors ? Pourquoi ne louent-ils pas les appartements ?
– Ils n’ont pas besoin d’argent, je penses.
Une idée me vint.
– Tant que vous détenez un bail avec eux, rien ne se passera. C’est ça ? Vous êtes proche de la retraite, ils attendent votre départ ?
– C’est possible, répondit-il sans sourciller.
– Il n’y a pas de relève ?
– J’ai un fils qui est auxiliaire de vie. Après moi, tout disparaîtra.
Je me tus. Laissant le silence propice aux confidences s’installer. J’eus une vision, celle de l’immeuble s’effondrant après son départ. Une photo noir et blanc encadrée illustrait les deux coiffeurs, pères et fils, dans le salon.
– Votre père passe encore vous voir ici ?
Il bascula légèrement ma tête de coté pour faciliter son travail.
– Non, mais beaucoup de clients me demandent de ses nouvelles.
– Ma mère le connait, elle est du quartier, enfin pas très loin.
– Comment se porte-t-elle ?
– Ça va. Elle a beaucoup perdu de sa motricité et de sa mémoire. Ça fait un moment que je ne suis pas allé la voir. Avec mon rythme de vie, je n’ai pas une minute à moi.
D’un mouvement délicat et rapide comme un magicien, il ôta la cape noire, couvert de cheveux poivre et sel. Puis, il disposa un miroir derrière ma tête pour me dévoiler son travail. Sourire de satisfaction. Ouvrage d’orfèvre, de sculpteur.
2 mois plus tard, je me rendais à nouveau chez mon coiffeur. L’immeuble délavé semblait plongé dans un repos éternel. Je me mis à imaginer ce que pouvait dissimuler chaque appartement, chaque pièce. Existait-il encore du mobilier abandonné par leurs locataires ? Des années 50, 60 ? Peut-être des cadavres dans des placards ou emprisonnés dans des murs. Je distinguais un petit vélo rouillé sans chaîne sur un balconnet bordé de barres en fer oxydé, également. Quel âge avait l’enfant lorsqu’il quitta l’immeuble ? Habitait-il toujours dans le quartier ? Difficile d’imaginer un individu observant son ancienne bicyclette sans ressentir un pincement au cœur. Dans le salon, un client était basculé en arrière sur le fauteuil. Le virtuose des ciseaux achevait son œuvre. Devant moi, un homme d’une trentaine d’années manipulait la poignée de la porte vitrée à l’intérieur. Il s’écarta en m’apercevant.
Je franchis l’espace. Un parfum suave et musqué emplit mes narines. Il semblait lire dans mes pensées.
– C’est l’odeur du Mirror... Je déteste les traces qui altèrent le temps.
Je ne comprenais pas vraiment le sens de cette remarque. Le coiffeur me fit un signe du menton en direction de l’homme.
– Bonjour, je vous présente mon fils, Benjamin. Il adore nettoyer les objets en laiton, en bronze, ça date de son enfance.
– C’est un peu comme si vous apportiez du baume à cet immeuble, répliquais-je sans réfléchir, il y a de quoi faire lorsqu’on pense que tout doit y être rouillé, à commencer par le petit vélo.
Le père et le fils cessèrent leur ouvrage.
– Tous les appartements, les mobiliers ont une histoire à raconter. Il existe aussi des endroits qui ont connu le désespoir, la tristesse, la mort. Comme vous le dites si justement nous perpétuons la vie de cet immeuble, lâcha le coiffeur, penché de près vers la nuque du client un rasoir à la main. C’est une forme de nostalgie.
Fidèle aux habitués, il continuait à exercer malgré son âge avancé au lieu de goûter à la retraite. 1 an plus tard, je profitais d’un rendez-vous en fin d’après-midi pour retourner voir le salon. J’avais quitté la ville pour mon travail. Ce n’était plus un établissement de coiffure. J’étais triste. Je me rapprochais et à ma grande surprise je reconnus le fils. Je fis un signe de la main. Je poussais la porte.
La conversation tourna autour du départ en retraite de son père et du nouveau bail signé avec les propriétaires des lieux pour son activité. J’en profitais pour déclarer que j’étais un agent immobilier. D’ailleurs, la situation en jachère de ce foncier demeurait une aberration pour un professionnel comme moi.
– Laissez tomber, croyez-moi, beaucoup de vos collègues se sont cassé les dents, à vouloir savoir le pourquoi du comment.
Mes yeux s’illuminèrent, j’eus une vision. L’auxiliaire de vie s’en aperçut et comprit que je ne lâcherais jamais l’affaire.
– C’est un peu comme un dossier non classé pour un inspecteur, il y pense sans arrêt, ajoutais-je.
– Je vois.
– J’aimerais tant visiter les lieux. Vous auriez les coordonnés des propriétaires pour organiser ça ?
– J’ai mieux que çà, j’ai les clefs, lâcha-t-il en soupirant.
J’ai annulé mon rendez-vous et également scellé mon destin à jamais.
– Puisque je sens que rien n’arrêtera votre soif de curiosité, je vais vous accompagner dans l’immeuble. Nous allons faire le tour et entrer par une coursive derrière.
Lorsque nous pénétrâmes dans l’antre et que le cliquetis de la clef refermant la serrure se fit entendre, la voix de mon guide se modifia. Elle était plus formelle.
– En vous engageant dans ces lieux, vous acceptez de ne toucher à rien et de ne rien dévoiler de ce que vous allez voir. J’espère que vous êtes vacciné contre le tétanos.
Ça ne laissait rien présager de bon. Le timbre de sa voix était inquiétant. Je n’aimais pas du tout cette ambiance. L’accès qui donnait à l’extérieur était à présent fermé à double tour.
– Montez.
– Malgré la pénombre, je distinguais un petit couloir. Au sol s’étalait une mosaïque.
Pouvais-je encore faire demi-tour ? Je ne sais pas. Mu par une curiosité d’enfant, je poussais la porte et pénétrais dans la pièce. Je ne fus pas surpris de voir du mobilier, je m’y attendais. Des draps blancs recouvraient les chaises, les canapés comme si les locataires étaient partis en vacances. Une odeur de moisi embaumait les lieux. Je m’approchais de la fenêtre côté rue. Dans le voile diffus de la lumière, je distinguais une forme sur un fauteuil en osier. Des vêtements, je crois. Brusquement, un bruit mécanique, comme un jet de parfum de synthèse pour les toilettes parvint à mes oreilles. Mes yeux s’accoutumaient à la pénombre à présent. J’eus le temps de voir un corps figé dans le fauteuil avant de sombrer dans l’obscurité de l’immeuble.
– Ne pas attirer l’attention des voisins...
Une personne s’exprimait à côté de moi. Mes paupières pesaient des tonnes. Je réalisais que je venais de dormir. Mes yeux s’ouvrirent par saccades. Lumière crue. Un dispositif en aluminium comme celui des dentistes trônait près de moi. Une odeur de formol inondait la pièce. L’auxiliaire de vie parlait tout seul.
– Ah, vous voilà ! Bienvenue ici. Je ne sais pas si vous avez entendu tout ce que je disais.
J’étais revenu dans son cabinet. Comment m’avait-il transporté ? Il était à genou en train d’ouvrir un carton d’où jaillit un appareil électronique.
– C’est un humidificateur d’air, je viens de le recevoir. Il était réservé pour un de mes patients, mais je crois qu’il va pouvoir attendre un peu.
– Je vous jure que je ne dirais rien de ce que j’ai vu.
– J’en suis certain, n’ayez crainte. Vous avez eu un malaise vagal. Savez-vous que certaines personnes sont prêtes à payer des fortunes pour obtenir quelques années de présence de plus sur cette terre ?
– C’est vous le propriétaire, c’est ça ?
– Oui.
– Je ne veux plus rien entendre.
– Vous êtes tous les mêmes, vous êtes avides de rémunérations, peu importe l’histoire d’un bâtiment, des gens qui y résident, du moment que vous percevez votre commission.
– Vous avez tué cette personne ?
– L’homme dans le fauteuil en osier ? Non, il est décédé de mort naturelle, c’est mon oncle.
– Mais, sa place est dans un cercueil !
– Il y serait oublié depuis longtemps, alors que là, momifié, il continue à vivre dans l’esprit des proches. Vous commencez à comprendre ?
– Vous maintenez son souvenir, rien de plus.
– Mais, non, les gens croient qu’il vit encore.
L’homme posa ses outils. Et croisèrent ses bras.
– Nous avons des centaines de personnes dans ce cas dans la région. Des êtres, délaissés par leurs familles, leurs voisins. Les vieux comme on les appelle. Lorsqu’ils ne succombent pas, desséchés par une canicule ou par la solitude, ils sont voués à la disparition par oubli. Je les connais, je suis auxiliaire de vie. Je fais un pacte pour certains d’entre eux. Une forme de vengeance pour ceux qui attendent leur mort pour l’héritage. Le jour où je les retrouve décédés, je les momifie. Le processus naturel de décomposition peut être altéré par des variations de l’hydrométrie. C’est pourquoi je maintiens un taux d’humidité minimum dans la pièce du défunt. La durée de la prestation est proportionnellement équivalente au montant de leur compte en banque. Comme le sang dans les veines, une foi tarie, les autorités rappliquent comme les insectes.
Ceux qui ne peuvent se permettre de rester dans leurs logements sont placés dans des immeubles vides de leurs quartiers avec quelques affaires personnelles. Nous passons récupérer leur courrier. Certaines momies sont oubliées depuis des lustres, mais nous les conservons tout de même. C’est une question d’éthique.
– Pourquoi me dites-vous tout ça ? Vous n’allez jamais me faire partir d’ici vivant !
– Vous ne comprenez pas, nous ne sommes pas des meurtriers, nous maintenons l’âme des défunts présents dans l’esprit de ceux qui les connaissaient, qui les appréciaient. On ne vit qu’à travers les yeux et la pensée des autres.
– Qu’attendez-vous de moi ?
– Acceptez de nous aider en trouvant des immeubles à racheter, c’est de plus en plus difficile et nous vous offrirons des commissions conséquentes ainsi que la gestion des appartements sous contrats.
– Et si je refuse ?
– Réfléchissez à la vie de ceux qui sont isolés. Leur existence oxydée comme les barreaux de leur balcon. La boite de conserve ouverte de raviolis ou des ustensiles de cuisine dans l’évier, compagnons funestes du trépas. L’oubli comme la solitude est un virus qui rouille. Nous sommes l’antidote.
– J’étais prisonnier dans une partie de mon cerveau, incapable de raisonner. Tout était fantastique et irréel.
– Il serait peut-être temps de penser à votre mère, ne croyez-vous pas ?
– J’opinais du chef sans parler.
– Alors, pourquoi ne pas aller la voir ?
Je pris une grande respiration en guise de réponse
Allez chez elle. Libérez-la de l’oubli dans lequel vous l’avez tous emprisonné, laisser là partir.
Je n’arrivais plus à me concentrer. Je balbutiais.
– Vous... Elle est ?
L’homme acquiesça d’un signe de la tête.

Un drame de la solitude des personnes âgées s’est joué à Barthones dans les Alpes Maritimes. Une octogénaire a été retrouvée morte mardi dans son appartement, près de 14 mois après son décès. Les pompiers l’ont trouvée assise dans le canapé de son salon, momifiée.

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Image de Lammari Hafida
Lammari Hafida · il y a
Pénible! Bien écrit et bien mené! +1 Je vous invite à lire et soutenir mon poème en finale http://short-edition.com/oeuvre/poetik/voyage-24 et merci!
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Qui est le monstre dans cette histoire ? Est-il humain de laisser sa mère si longtemps seule sans prendre aucune nouvelle ?
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Isab · il y a
Ca fait froid dans le dos...
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