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L'ange et la mort

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Lucas Leverger

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Je porte mon costume taillé sur mesure pour l’occasion. Gris clair, chemise à jabot, haut de forme. Je suis beau pour la première fois de ma vie. Une sensation euphorique s’est emparée de moi dessinant sur mes lèvres le sourire béat de ceux qui ont un jour connu l’extase. Elle est divine, merveilleuse, magnifique, flamboyante... Avant même son apparition au bout de cette allée de pierre, je savais qu’elle serait exceptionnelle. Pourquoi ? Parce que je l’ai vue ! C’est interdit, la coutume n’autorise pas le futur époux à observer sa promise avant le mariage. Mais j’ai franchi le Rubicon ! Un regard rapide à la dérobée vers une porte entrouverte. Puis, j’ai fui, chassé au nom de la sacro-sainte tradition, par les autres filles ordinaires qui l’entouraient. Elles prétendaient toutes vouloir l’assister pour mettre sa robe, mais c’était surtout une curiosité perfide qui les poussait à approcher la future mariée. Que dis-je, la curiosité ! La jalousie, oui ! La vanité dont elles faisaient montre à se comparer avec la perfection faite femme, à se mesurer avec l’incarnation de la beauté, était pitoyable. Mais je les laissais à leurs tristes illusions. La voiture qui l’emportera vers l’église n’a pas de moteur, juste deux chevaux. De magnifiques pur-sang blancs, qui piaffaient d’impatience depuis plusieurs heures devant la maison de ses parents où elle s’est réfugiée pour se préparer. Les deux animaux sont chargés de tirer un antique carrosse du 19e siècle. Un moyen de transport à la hauteur de ma Cendrillon.
À présent, je dois partir. Mes amis m’entraînent vers une voiture, me poussent dedans. Je dois rejoindre le lieu sacré de notre union. Une église romane. C’était elle qui a choisi. Je n’avais rien eu à dire, c’est ainsi. Elle tenait ma vie entre ses mains et d’un simple geste de sa part, je vivais où je mourais. Lui avais-je demandé de m’épouser ? Je ne sais plus. Est-ce elle qui l’avait fait ? Mes souvenirs sont vagues. Ce que je me remémore le plus souvent, c’est son visage d’enfant, encadré par une cascade de cheveux blonds coiffés en boucles anglaises. Un ange ! Un ange qui, dès son apparition, s’est emparé à tout jamais de mon cœur de petit garçon. Elle avait cinq ans, j’en avais six. Sa famille avait emménagé dans la maison de l’autre côté de la rue. Bien entendu, nos parents ayant fait rapidement connaissance s’invitèrent pour une soirée. Un dîner entre voisins. L’ange se révéla à moi dans un halo de lumière.
Consciemment, je savais que ce ne pouvait être vrai, que les adultes se seraient moqués de moi si je leur en avais parlé. Mais je les voyais ! Elles bougeaient avec elle, légères, graciles, faites de plumes blanches immaculées. Étaient-elles uniquement le fruit de mon imagination ? C’était impossible ! Ses ailes frémissaient subtilement à chacun de ses mouvements. Pourquoi n’y avait-il donc que moi qui les distinguais ? J’ai longtemps cherché la raison, mais c’était d’une évidence simple ! Personne d’autre ne pouvait les voir, parce que j’étais le seul autorisé à la regarder sous sa vraie apparence.
Puis, nous avons grandi. Nos morphologies évoluaient, mais les ailes ne disparaissaient pas. Au contraire, elles s’adaptaient pour s’harmoniser avec ce corps de fillette qui se métamorphosait en celui d’une d’adolescente, perdant de ses rondeurs enfantines pour gagner en courbures féminines. Cette entité de lumière continuait à entretenir chaque jour, un feu ardent dans mon cœur consumé. Ce n’était plus qu’un organe froid, renaissant à la vie à chacune de ses apparitions, agonisant à nouveau lorsque l’ange s’éloignait. Enfin, nous sommes devenus adultes. Les ailes avaient fini par disparaître. Peut-être ne m’autorisait-elle plus à les voir ? À mesure que le temps passait, mon regard d’enfant évoluait pour celui d’un homme et mes yeux convoitaient d’autres zones de son anatomie. Les raisons qui entretenaient le brasier dans mon cœur à présent calciné n’avaient plus les mêmes origines. Elles avaient transité de l’adoration vers le désir. Mais en avais-je le droit ? Pouvais-je désirer le corps d’un ange ? Chaque jour était une proximité douloureuse. Comment lui dire ? Comment lui faire comprendre ? Comment trouver les mots qui pourraient justifier mes envies, mes bassesses d’homme ? Cette convoitise charnelle n’était que l’expression d’un triste besoin physiologique qui explosait lorsqu’elle apparaissait dans mon champ de vision. Que quelqu’un m’aide ! Comment parle-t-on d’amour physique à un être de lumière ? Que mon cœur lâche ! Je ne vis que pour elle ! Je ne suis que par elle !
Je tourne la tête et reprends brutalement contact avec la réalité. J’entends mon voisin me dire qu’il fait un temps merveilleux. Et alors ? Rien sur cette petite planète ne saurait égaler la magnificence de l’ange. Je suis assis dans cette voiture qui file tout droit vers l’église. Elle s’arrête. Je descends. Les invités sont là. Je n’en reconnais aucun. Leurs traits sont imprécis, juste des ombres. Je gravis le perron de l’édifice religieux et passe les portes. Face à moi, une allée de grosses dalles plates usées par les siècles. Elle est bordée par des rangées de bancs en bois polis par les années. Au bout, l’autel de pierre devant lequel elle prononcera ses vœux, scellant à jamais notre destin. La lumière qui pénètre par les vitraux capture des particules de poussière qui dansent en suspension dans l’air. J’avance en traversant ces lueurs blafardes. Des ombres imprécises sont déjà assises et affichent de vagues sourires qui ne sont qu’immondes grimaces en comparaison du sien. Je m’installe et fais preuve de patience. Je me retourne pour regarder vers l’entrée de l’église. Du monde continue d’affluer pour prendre place dans les bancs. Qui sont-ils ? Est-ce elle qui a autorisé leur présence ? Pourquoi ? Elle et moi, n’était-ce pas suffisant ? Pour quelle raison faire venir toutes ces ombres ? Je ne dis rien. Je n’en ai pas le droit. Elle décide et je me tais ! C’est la seule façon d’aimer un ange. Plus que quelques minutes.
Enfin, les cloches sonnent. J’entends le bruit des roues ferrées du carrosse sur la route et celui des sabots des chevaux. Encore quelques secondes. Elle apparaît. Mon cœur qui se remet brusquement à battre dans ma poitrine m’envoie une décharge douloureuse comme une électrocution. Je manque de tomber. Mes jambes flageolent. J’ai du mal à respirer. Elle est enfin là, au bras de son père. Ils remontent ensemble l’allée, sous les regards admiratifs des ombres venues assister à la cérémonie. Elle irradie de lumière. Je suis prêt. Elle me sourit. Elle est si belle que je n’y survivrais sûrement pas. Je fais un pas vers elle... Soudain, je suis immobilisé. Je tourne la tête. L’homme à côté de moi a posé une main sur mon épaule et me dévisage bizarrement avant de m’obliger à reprendre ma place. Je cherche mon ange du regard. Elle passe devant moi en m’ignorant totalement et se dirige vers l’autel. Je prends violemment conscience qu’un autre l’y attend. C’est un cauchemar ! Un enfer ! Alors c’est vrai, je ne serais que le témoin ? Mon cœur vient d’exploser. Au secours ! Aidez-moi ! Et puis non, c’est inutile, parce que maintenant, j’ai cessé d’exister. D’ailleurs, je la vois. Elle est là. La mort m’est apparue, à quelques mètres de moi. Je n’attends plus qu’un signe de sa part pour l’accompagner. Mais curieusement, au lieu de m’inviter à la rejoindre, elle désigne du doigt celui qui se tient devant l’autel aux côtés de mon ange. Je devine son message. Si je veux que tout soit comme avant, je vais devoir lui livrer cet usurpateur.
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