L’ange de la Mort

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D'une plume plongée dans l'encre de l'âme. - W.B  [+]

Image de Hiver 2021
Qu’est-ce que le bonheur ?
Dans cette morne pénombre, la question planait sans rencontrer nulle réponse.
Qu’est-ce que le bonheur ?
Le semblant de prière se troublait au rire fou de l’ironie.
Qu’est-ce que le bonheur ?
Dans ce non-lieu entre vie et mort, je recherchais ce qui m’avait valu le sacrifice d’une vie.
Qu’est-ce que le bonheur ?
À quoi bon le répéter ? Ces mots me filaient entre les doigts comme de la fange.

Accompagnée du chant des corbeaux, une ombre familière dansait.

***

Visage sinistre et yeux creux. Les anges de la mort sont toujours vêtus de ces mêmes habits. Froideur, amertume, colère. Sous ce voile de ténèbres, leurs traits se modifient devant l’indifférence des vivants. Si un fossoyeur venait un jour à le remarquer et décidait d’en parler à son entourage, annonçant : « La statue n’a plus la même apparence ! », on lui soufflerait alors que les morts lui jouent des tours puis on lui proposerait de rentrer chez lui ; « Un bon chocolat chaud, une longue nuit de sommeil et demain, mon grand, tu auras tout oublié. »
Je m’appelle Will Derenne, et j’ai 21 ans. Ou plutôt, 121 ans, mais la statue qui habitait ce socle avant moi ne m’a jamais dit s’il fallait compter les jours de « non-vie ».
Mon histoire ? Je pourrais vous dire qu’elle est banale, il faut bien admettre qu’elle en revêt tous les aspects, mais vous pourriez me demander alors pourquoi je joue la statue ailée dans ce triste cimetière. Ah, vous qui joignez vos mains devant moi, l’air las et le cœur lourd, désunissez-les et ouvrez vos oreilles, car ce que vous vous apprêtez à me demander, vous risqueriez bien de le regretter…

***

15 octobre 1884, Le Mans. Un bébé fripé et beuglard sort du ventre de sa mère.
— Son nom ? 
— Will, répond la mère, à bout de force.
Une fessée injustifiée, déjà on lui apprend la vie, et on le tend à sa mère. Elle le trouve moche, mais elle l’aime, comme un sculpteur ne peut se résoudre à détruire l’œuvre sur laquelle il n’a que trop perdu son temps.
Deux mois plus tard, petit Will bave sur tout ce qu’il peut attraper de ses mains potelées. Trop jeune, et surtout trop occupé à rendre visqueux tous les objets de la maison, il ne comprend pas que son père enchaîne les boissons pour oublier qu’il va perdre son travail, et vide à tour de bras les bouteilles pour oublier qu’il boit.
Ce travail, le père de Will le perd une semaine plus tard. Mais son cher alcoolique de père est aussi un idiot, et voulant en une dernière tentative essayer d’assurer la vie de son fils et de sa femme, il joue et perd l’ensemble de son argent au Craps, faute de quoi il se suicide dans les toilettes sales d’un casino illégal, entre chopes de bière et cigares. De quoi soigner sa sortie.
La maman de Will est triste, bien sûr, elle se déshydrate aussi vite en pleurant qu’en crachant sur la tombe de son défunt mari. Mais elle n’est pas faible femme, et elle redresse ses manches en enchaînant les petits travaux. Le matin au marché et l’après-midi à l’imprimerie.
Pendant plusieurs années, rien ne vient troubler la vie pas si tranquille du petit Will et de sa maman. Le bébé baveux est un jeune garçon frêle qui rit fort, il a 10 ans et va à l’école. Sa mère a prolongé ses heures de travail à l’imprimerie, elle rentre tard et le fait garder par les vieux voisins à l’étage. Ils sentent la moisissure et la tendresse, Will les aime bien et ils le lui rendent au mieux.
14 ans. Will arrive, avec un peu de retard à l’âge où il veut ce qu’ont les copains. Avec la fougue de sa jeunesse, il va en toucher deux mots à sa mère. Caprice, pleurs, colère. La maman de Will craque, elle lui met une gifle bien pesée puis lui fait un câlin. C’est le dernier dimanche qu’ils ont passé ensemble. Sa chère et tendre mère travaille d’arrache-pied pour offrir à son capricieux morveux l’objet qu’il désire tant. Deux mois plus tard, il ne le veut déjà plus, mais celle qui l’a porté pendant 9 mois et supporté pendant 14 ans et plus ne le lui apportera de toute façon pas ; elle meurt d’une insuffisance cardiaque due au surmenage.
Will se retrouve orphelin, il est recueilli par les voisins qui sentent encore plus la moisissure et sont désormais moins tendres qu’ils ne sont gâteux. Malgré tout, il n’a plus qu’eux, alors il les aime.
Désormais, il ne veut plus ce qu’ont les copains, d’ailleurs il n’a plus de copain, et il déteste tous ceux qui ont ce qu’il n’a pas, par principe. Quelques mois plus tard, il pousse même un de ses camarades du haut de l’escalier. Le jeune ne meurt pas, mais il est paralysé à vie. Will est viré de l’école et sous la demande du vieux couple qui ne vivra pas encore longtemps, il va chercher un travail. Il travaille sur les lignes de chemin de fer, et après ses 16 ans, le vieux couple meurt. Will déteste un peu plus le monde, il méprise un peu plus la vie, il se voile un peu plus de haine.
Deux ans plus tard, il rencontre son seul et unique ami, Alphonse. Ce dernier est instruit, laconique, il aime les livres et déteste ce monde, les deux accrochent tout de suite.
Dès que Will ne travaille pas, il rejoint Alphonse à la bibliothèque, et ce dernier lui montre ses livres préférés. Comme il n’aime pas le monde qu’il voit, il se nourrit de celui qu’il ne voit pas, et se plonge dans les livres occultes, les différents mythes et les légendes. Will se passionne pour cet autre monde à son tour, et ensemble ils s’en instruisent jusqu’à l’ivresse.
Will fête ses 19 ans. Alphonse est là, il lui a choisi un gâteau qu’ils mangent le rire au cœur. La bière est bonne, elle coule à flots. Après une nuit bien arrosée, Alphonse part, il ne reviendra pas. Le lendemain, Will découvrira qu’une voiture a renversé son ami qui, soûl comme une grive, n’a pas entendu l’automobiliste arriver.
Comme son père lorsqu’il était plus jeune, il se tourne vers la boisson. On l’a viré de son travail qu’il n’arrivait de toute façon plus à exécuter, alors il vole dans les bars et fouille les poubelles des restaurants. Un soir qu’il est trop gris, il se rend au cimetière le plus proche, une bouteille à la main. Will saccage des tombes, écrase des fleurs, vomit sur une croix… Il hurle sur ses morts, il les pleure, il les appelle… Pour toute sa maudite vie, il honnit la possible divinité qui se joue de lui, qui le dépossède, qui le malmène. Lorsqu’il se retourne, une de ces statues austères, un ange de la mort, semble le regarder de haut. Brièvement, cela lui revient, il avait lu dans l’un des livres qu’il dévorait avec Alphonse que ces statues renfermaient des âmes incomplètes, destinées à répondre aux souhaits des vivants s’ils leur demandaient. Son ami en avait roulé les yeux au ciel de manière si théâtrale que Will s’était demandé si ses globes oculaires allaient réellement revenir à leur place initiale. Tout ce qui ne correspondait pas à la vision sinistre qu’il avait de la vie n’était pour lui qu’un ramassis de crucheries.
En s’en rappelant, il rit, fort, à s’en tordre les boyaux, et en un dernier gloussement, qui s’apparente à une toux de mourant, il s’arrête net, et lui lance sa bouteille en pleine tête.
— Ah, foutue statue, comme ça tu peux réaliser des vœux ? Prends plutôt ça ! Tu ne vaux rien, cette vie ne vaut rien !
Et ayant craché ces mots de sinoque alcoolisée, il s’apprêtait à partir. Pourtant, quelque chose le retient. Là, juste là, à cet instant, il aurait juré que la statue lui souriait. Évidemment, il était soûl, et comme un soûl qui sait qu’il l’est, il se met une bonne paire de gifles, histoire de se réveiller, puis part à grands pas, laissant, derrière lui, les tombes et offrandes saccagées, et le verre brisé de sa bouteille au pied de la statue qui souriait, d’un sourire toujours plus grand, et toujours plus sombre…
Dès ce jour-là, et comme si la statue lui avait fait passer toute envie de boire, Will a abandonné l’alcool et gagné une nouvelle obsession. La statue. Sa vie ne tourne plus qu’autour d’elle. Jour et nuit, il ne cesse de se demander si ce qu’il a vu, ou cru voir, est vraiment lié à son ivresse. Bien sûr, d’un point de vue extérieur, cela semblait irréel, et pourtant… cette sensation n’était rien de ce que l’alcool lui avait fait vivre au cours de ces deux dernières années. Il eut beau reprendre le livre dans lequel il avait lu ce passage sur les anges de la mort, seule leur capacité à réaliser des vœux pour se libérer des chaînes que leur impose le caractère incomplet de leur âme y est écrite.
Quelques jours plus tard, il y retourne alors. Le cimetière ainsi nettoyé semble avoir perdu toute trace de son passage, tout souvenir de cette nuit. La statue est bien là, à l’emplacement précis où il se remémore l’avoir vue. Les éclats de verre ont en revanche disparu de son socle, de même que son sourire de ses lèvres – ou n’a-t-il jamais été ? Mais lorsqu’il l’approche, il ressent comme une poigne de marbre lui serrer les poumons. Il relève les yeux vers la statue. Aucun sourire. Mais là, à la place de ses yeux creux, une boue épaisse, comme de la lave noire, se mue et reflète les rayons argentés de la lune, imitant les pupilles dilatées d’un démon. Une voix sépulcrale résonne dans sa tête : « Quelle boisson viens-tu me servir, cette fois ? », et maintenant, le démon sourit. Will en a un haut-le-cœur, mais le choc le prive de toute action ; il reste juste là, tremblant, béat, devant cet ange noir qui lui sourit, menaçant, bien qu’impuissant, du moins le pense-t-il. C’est une statue, après tout… N’est-ce pas ? Oui, mais une statue qui sourit, une statue qui lui parle, une statue qui lui écrase les poumons et dont les pupilles brillent de toute leur noirceur. Will a un mouvement de recul, du moins il le croit, parce que ses jambes ne lui obéissent pas. « Tu peux réaliser des vœux ? ». Il n’a fait que le penser, mais déjà la statue lui répond : « Si tu es prêt à m’abandonner ton âme, tu peux en avoir trois. Deux pour ta vie, un pour ton cœur. ». Il pèse et sous-pèse ses mots sans les comprendre. Qu’est-ce que cela change, il mourrait de toute façon. Mais la statue ne répond plus ; elle attend, pire, elle le sonde. Il sent son corps habité d’une présence qu’il n’a pas invitée en son sein. Éreinté, agacé et effrayé par cette intrusion, il répond comme pour mettre fin à ce désagréable échange. Ses lèvres sont cotonneuses, mais peu importe, jusque-là il n’avait eu qu’à penser. Ce serait trois. Trois vœux pour son âme. Il n’a que faire de cette chose, de toute façon ; quand il en aura fini, elle pourra bien en faire ce qu’elle veut. Il la lui laissera volontiers. Cette vie ne l’a que trop désolé. Trois vœux. Ce sera son dernier coup de grâce avant de, littéralement, rendre l’âme. Quant à ce qu’il souhaite… Soit, ce sera son premier vœu, et s’il ne souhaite plus renoncer à la vie, tant pis, il en profitera au moins jusqu’à être trop vieux pour le regretter.
Le lendemain, Will se lève dans la poussière de son semblant d’appartement, les rayons du soleil s’immisçant comme tant de vers incandescents par les volets délabrés.
Une odeur de café plane dans l’air. Pourquoi cela ? Il ouvre ses yeux fatigués, deux globes lui rendent son regard. Devant lui, la silhouette effacée d’une femme au sourire morne se dresse. Ses pommettes sont creuses, ses lèvres sont fines et gercées, ses rides donnent une impression fantasmagorique sur son visage maigre, mais il la reconnaît. Cette figure, c’est celle de sa défunte mère. Son vœu. Il ne se rappelle plus être rentré la veille, la seule chose dont il se souvient, c’est avoir formulé son premier vœu, sans réellement y croire. Mais elle se tenait là, sa mère, sa tendre, sa chère, son adorée mère était là, devant lui, lui souriant ; il en était ému malgré la tristesse de son sourire. Pourquoi cette triste expression sur son visage osseux ? Peu importe, pour l’instant, il a retrouvé sa mère. Celle qui n’était plus est revenue d’entre les morts pour lui donner l’amour qu’il n’avait pas fini de recevoir. Et rien d’autre ne comptait. Will, redevenu comme un petit garçon, se redresse, il enlace sa mère. Froid. Il a un mouvement de recul. Elle le retient. Elle est gelée. Ses griffes s’enfoncent dans le dos de son bien-aimé fils. 
— Rejoins-moi.
On dirait la voix éteinte d’un noyé. Cette odeur qui s’échappe de sa bouche… C’est de la terre.
— Rejoins-moi. Je suis si seule, là où tu m’as laissée.
Deuxième mouvement de recul, Will panique, ce n’est pas sa mère. Mais elle… La créature ne veut pas le lâcher. Elle enfonce toujours plus ses ongles terreux dans la chair de son fils, son Will, pour qui elle a donné jusqu’à son dernier souffle en essayant de le satisfaire. À elle. Il est à elle. Elle ne le lâchera pas, elle ne le lâchera plus. Il lui appartient corps et sang, cœur et chair. Will essaie de s’en défaire, comme pris dans des sables mouvants, il s’embourbe. Il est sur le point de perdre connaissance. Sa mère essaie de le tuer, de le ramener avec elle, l’emmener, à ses côtés, là où elle appartient depuis ce fatidique jour et à jamais… Dans le monde des morts. Plus qu’à demi conscient, Will pense à la statue. Elle s’est payé sa tête, sa mère est revenue, mais ce n’est pas ce qu’il voulait. Sa mère est revenue, mais elle n’est plus elle-même. Ce vœu, il n’en veut pas. En retrouvant sa mère, il voulait retrouver la vie morose, mais tout de même heureuse de sa jeunesse. Cette vie semble perdue à jamais.
Ses mains sont engourdies, ses membres sont douloureux. Déjà, il sent la vie le quitter. Le spectre est bien plus fort qu’il n’en a l’air et, pris ainsi par surprise, Will n’arrive pas à lutter. Il est sur le point de rendre à son tour son dernier souffle. Peu importe, sa vie n’a été que misère depuis la mort de sa mère, elle l’est redevenue après celle de son ami, elle ne sera plus que cela dorénavant. À quoi bon s’accrocher ? Là, sur ce qu’il croit être ses derniers instants de souffrance, il sent les rayons du soleil s’intensifier. Un voile de poussière s’élève, danse macabre, quelque chose anime les membres que déjà il ne sent plus. La même sensation que la veille, lorsque la statue s’infiltrait dans son esprit. « Ton deuxième vœu ? ». Il sentait qu’on le raillait, il aurait voulu détruire centimètre par centimètre cet ange de la mort qui le narguait. Il voulait son âme ? Soit, il prononcerait ses trois vœux. Pour le moment…
Sa mère se brisa en poussière sous ces yeux à demi-ouverts. Il ne la reverrait plus. Dans le silence de son appartement, la bouilloire sifflait. Le dernier repas que sa mère lui avait préparé brûlait. Will passe une main dans son dos, des perles de sang tombent lentement jusqu’à ses draps blancs. Juste comme cela, il avait donc épuisé son premier et son deuxième vœu. Et pour quoi ? Un semblant de bonheur ? Ce qui est perdu l’est à jamais. On ne peut retrouver ce que l’on avait avec ce qui n’est plus. C’est la leçon que Will avait dû recevoir ce jour. Toute la journée, il resta là à considérer ce qu’il avait demandé à l’âme incomplète à laquelle il avait promis la sienne. Il savait qu’il ne rêvait pas, parce que son corps était resté douloureux des heures et que les ongles de sa mère avaient laissé sur sa peau un mélange de terre et de sang, qui séchait désormais sur son lit. Il lui restait donc un vœu. Mais la vie, déjà insipide, avait perdu ses dernières couleurs. Il ne voulait plus vivre dans sa douleur, et il ne pouvait récupérer ce qu’il avait eu de bonheur, alors à quoi bon continuer ? Will se creusait la tête. La statue lui avait fait comprendre qu’elle ne le laisserait ni vivre ni mourir, tant qu’il n’aurait pas rempli sa première part du contrat. Les trois vœux, donc… Et il lui en restait un.
La nuit déjà arborait une lune haute. Resté sur son lit la journée durant, Will réfléchit. Si sa vie ne pouvait être retrouvée, et s’il ne souhaitait vivre encore dans la douleur, quel choix lui restait-il alors ? Les heures fuyaient. Un dernier vœu. Un dernier espoir de vivre, tout en méprisant la vie, un dernier espoir d’être heureux, tout en méprisant les moments d’indifférence, et le chagrin. À deux heures du matin, il se leva, enfila son manteau miteux, et sort. À deux heures vingt-sept, il arriva au cimetière. La statue était là. Il savait que c’était ridicule, mais il avait le sentiment qu’elle l’attendait. Et, déterminé, il s’en approcha. « Tu auras ce que je t’ai promis. Mais tu ne te joueras plus de moi. » Ses pensées atteignirent l’ange de la mort. Cette figure de marbre aux ailes prises dans le lierre et aux yeux de démons, il la fixa sans ciller. « Tu veux mon âme ? Je te la donne. Mais j’ai une dernière demande et tu vas l’exécuter. » Un silence, un soupir, le sang fusait dans ses veines. « Je veux vivre et prendre de l’âge uniquement les jours où je suis heureux. »
Le jour où il avait prononcé ce vœu, il avait 21 ans. La prochaine fois qu’il ouvrira les yeux, il en aurait 84 et serait sur son lit de mort.

***

2 décembre 1968. Will ouvre difficilement les yeux. Il se sent à bout de force, endolori, mais heureux. Il sait qu’il est sur le point de partir. De quitter cette vie. Et pour la première fois, il ressent une très grande satisfaction. Il regarde autour de lui, et il est surpris de voir qu’il n’est pas seul. Là, à son chevet, il voit une femme âgée dont les années n’ont de toute évidence pas pu atténuer la beauté. Elle a l’air très triste, et aussitôt Will veut la serrer dans ses bras. Il y a deux autres personnes, un homme et une femme, plus jeunes que la dame qui ne retient plus ses larmes. Ils ont l’air tristes, eux aussi. Will les considère. Ils sont plus âgés que lui, à son âge réel, et doivent avoir entre 45 et 50 ans. La femme enlace un homme qui doit avoir la vingtaine. Il pleure aussi. Will ne les connaît pas, ou plutôt ne les reconnaît pas, mais pourtant il sait qu’il les aime. Son bonheur le quitte, il se déteste de l’avoir ressenti. Il ne veut plus partir. Il veut rester. Il essaie de se lever, il veut revoir l’ange de la mort, il veut lui dire qu’il ne veut pas partir, qu’il ne veut pas lui laisser son âme. Il veut lui dire qu’il veut vivre et qu’il veut aimer. Qu’il veut évoluer avec ses êtres et apprendre à leur donner son amour. Qu’il ne veut plus se cacher du malheur, mais se battre pour son bonheur. Il a eu tort, ô combien il a eu tort… Il croyait que le bonheur viendrait à lui s’il fuyait la douleur, mais en faisant ainsi il a simplement renoncé à le chercher. Rien ne vient à nous si on ne va pas à sa rencontre. Il s’est trompé. Il a vendu son âme. Ces personnes, il aurait pu les aimer, il aurait pu, il aurait dû être heureux à leurs côtés. Ce qu’il voit là, c’est ce à quoi il a renoncé. Son bonheur le quitte, et au fur et à mesure qu’il se dissout comme du sel dans l’eau, l’ange démoniaque apparaît. Il veut le chasser, lui dire qu’il veut revenir à ce jour où il lui a lancé cette bouteille en pleine tête. Il ne referait pas la même erreur, il ne lui promettrait pas son âme, il ne… Mais déjà l’ange est penché au-dessus de lui. Ah, ce sourire ! C’est le même que ce jour-là, mais plus grand encore. Ses yeux brillent de la couleur qui animait les prunelles de Will. Il est en train de l’aspirer… Sa vie, non, son cœur ? Quelque chose de plus complet, encore, le quitte. Son âme. L’âme incomplète de la créature aspire une partie de la sienne et puis… Tout se fait pénombre.
Quand Will se réveille, il n’y a plus d’ange de la mort, plus de lit, plus de personnes chères qui pleurent autour de lui… Il y a juste un paysage familier. Des tombes grises, de mauvaises herbes, des fleurs fanées… Et autour de ses ailes… Ses ailes ? Du lierre. Tout est sombre, tout est brumeux, il ne peut pas bouger… Il a froid. Diable, ce qu’il a froid. Ce froid, Will le connaît. C’est celui, sépulcral et immuable… du marbre.
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