L’âne qui voulait chanter

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Poussée par mon entourage, je me suis lancée dans la rédaction de petites histoires qui font sourire. J'espère qu'elles vous plairont également et que vous aimerez mes idées loufoques, mes  [+]

Image de Printemps 2020

« Anatole, l’âne à tôles. Pour ne pas s’en prendre, il faut savoir quand s’arrêter et quand poursuivre. Et ne pas faire l’âne »… Voilà, c’est à peu près dans ces termes que tous ou presque le taquinaient parce qu’il était adorable, mais comme tous les ânes, il demeurait un peu têtu. Anatole était gentil, prévoyant, aidant et à l’écoute… Oui, très à l’écoute même. Il avait une oreille – et même deux – fortement entraînée et pouvait être attentif à n’importe quel murmure, sifflement ou même frôlement. Dès que l’air se déplaçait et atteignait ses sensibles oreilles, l’âne gris les remuait, relevait la tête et humait ce qui l’entourait. Il savait alors exactement d’où provenait le bruit, quelle était sa nature et si un danger pouvait survenir. Anatole avait une oreille presque parfaite. C’est la raison pour laquelle il appréciait tant la musique.
Quand il était au pré, il écoutait les oiseaux, fermait les yeux et se laissait emporter par les petites notes aigües lancées par les mésanges, les rossignols et autres passereaux qui composaient plus haut dans les arbres et les cieux. Puis soudain, transporté par cette douce musique, il respirait profondément et s’efforçait de les accompagner. Tout à fait au courant des harmonies les plus adaptées, Anatole mettait tout son cœur à chanter avec eux à la tierce ou à la quinte. Mais, alors qu’il savait entendre et comprendre les sons, l’âne mélomane n’avait en revanche rien d’un ténor ou d’une basse de concours. Il possédait en outre une voix… épouvantable ! Dès qu’il voulait produire une note, c’était un véritable tonnerre de cris disgracieux qui sortaient de sa gueule et les oiseaux effrayés s’enfuyaient à tire d’ailes. L’équidé savait braire, certes ; mais il ne savait pas chanter.
Anatole reconnaissait qu’il ne chantait pas très bien, mais se persuadait que cela ne durerait pas et qu’il fallait se montrer patient. Il se remémorait son enfance et celle du petit humain qui l’accompagnait alors au pré ou au marché et qui jouait avec lui. Il lui cassait littéralement les oreilles avec sa petite voix très haut perchée. Toutefois, avec le temps, le petit se fit homme et sa voix devient fort agréable et très chantante. Ce même humain qui encore aujourd’hui lui donnait un abri pour l’hiver, chantait et jouait du violon. Lorsqu’il était enfant, Anatole eut souvent envie de casser son violon tant le bruit qui en sortait était inaudible. Mais, plus le temps passait et plus cet humain devenu grand savait tenir l’archet et tirer des sons mélodieux de cet instrument de torture. L’âne avait donc confiance et se disait que s’il avait fallu du temps à l’humain pour apprendre à maîtriser la musique, lui aussi parviendrait un jour à chanter convenablement. Il devait s’entraîner et savoir attendre le grand jour. Aussi se mettait-il à brailler souvent au milieu de son pré ou dans son étable, seul ou accompagné. Les autres animaux l’écoutaient et tentaient soit de l’encourager, soit de le décourager. Ils n’étaient ni méchants ni sympathiques, mais essayaient surtout d’être lucides. Ils souhaitaient pour la plupart qu’Anatole ne soit pas malheureux, mais pas au détriment de leur santé ou de leur bien-être, car les cris d’Anatole pouvaient s’avérer vraiment redoutables.
Alors que les cochons supportaient les petites chansons quotidiennes d’Anatole, les chats, le chien et les volatiles eux, ne parvenaient pas à s’y habituer. Anatole essayait donc, dans la mesure du possible, de ne pas faire ses vocalises quand ils étaient à proximité. Cependant, les progrès n’étant pas audibles et l’âne s’entêtant à continuer, le corbeau vint s’entretenir avec lui. Il lui tint à peu près ce langage :

Anatole, mon cher ami
Je vois bien que jusqu’ici
Tu n’as pas sorti un son
Qui puisse faire une chanson

Moi qui suis un volatile
Je trouve ça bien futile
De vouloir persévérer
Sans résultat avisé

Je n’ai jamais eu de voix
Douce comme de la soie
Et n’ai jamais croassé
Que du rap ou du reggae

Change donc de hobby
Essaie la photographie
La peinture ou la cuisine
Qui sont bien moins assassines

Que les notes alarmantes
Que tu brais mais non point chantes
Ou travaille tes cordes vocales
Dans une bonne vieille chorale

Si les musiciens de Brême
Savaient jouer des instruments
Qu’ils improvisaient des thèmes
Avaient beaucoup de talent

Ils ne chantaient pas en chœur
Ne possédant pas de voix
Ni l’âne, ni même le chat
Ne firent un jour cette erreur

Toutefois on me l’a dit
Les humains et leurs amis
Qui ne savent pas chanter
S’adonnent au karaoké

Tu devrais tester sans doute
Y’en a un sur la grand route
Qui fait chanter en plein air
Les enfants comme les grands-mères

Tout le monde y participe
Qu’on chante juste ou qu’on chante mal
Parfois c’en est pathétique
Mais l’ambiance est conviviale.

À ces mots Anatole se figea et réfléchit. Mais oui, le karaoké, ça c’est une idée ! Puisque tout le monde y chante, on ne pourrait pas y refuser un âne.
C’est ainsi qu’il s’enquit d’essayer ce nouveau divertissement et demanda à son humain de bien vouloir l’y accompagner. Son humain était gentil et jugea qu’il ne risquait rien à l’emmener manger une pizza à la roquette et tenter une ou deux chansons des années 80.
C’était le Printemps. L’air était doux et les patrons du restaurant-guinguette-karaoké les accueillirent avec gentillesse. Installé à une table en terrasse, l’animateur expliqua aux clients qu’ils étaient tous les bienvenus pour chanter. Il rappela le principe du karaoké selon lequel les paroles des titres sélectionnés défilaient sur l’écran pendant que la bande-son déroulait et que la vedette du soir interprétait la chanson dans un micro. Anatole braquait ses yeux pétillants de plaisir sur l’animateur et agitait la queue en rythme au fur et à mesure que les pop stars faisaient leur show. La roquette sur la pizza était croquante et parfumée à souhait. Les humains chantonnaient plus ou moins bien et quand la mélodie était fausse, l’âne soufflait très fort et tapait du sabot sur le pavé de la terrasse. Anatole mourait d’envie d’essayer, mais si le micro ne lui faisait pas peur, il craignait cependant de ne pas réussir à lire les paroles à l’avance et de ne pas tout prononcer comme il le fallait. En effet, lorsqu’il chantait il imitait les oiseaux et si le langage humain était facilement compréhensible, il n’était pour le moins pas évident à articuler pour un âne.

Anatole avait les jambes flageolantes et le trac s’empara de lui lorsque l’animateur annonça son tour… de chant. Il redoutait qu’on se moque de lui. Mais c’était son tour et il avait toute la scène pour lui. Il devait y aller. Son humain avait volontairement choisi une chanson à la tessiture de son âne, en anglais – car les animaux sont multilingues c’est bien connu – et déjà, tous les clients applaudissaient pour encourager cet animal mélomane qui osait se lancer. Anatole avait demandé que l’on règle la hauteur du micro sur pied puisqu’il ne pouvait le tenir avec ses sabots et prit une grande respiration dès que l’intro de « Paranoid » démarra. Il battit la mesure du sabot droit puis ouvrit largement la gueule pour vomir tout à coup le champ lexical entier des Black Sabbath, à la manière d’Ozzy Osbourne.

Stupéfaits, les clients du restaurant se figèrent. Ils lâchèrent négligemment leurs couverts dans leurs assiettes et fixèrent Anatole en restant sans voix. Certains voulaient se boucher les oreilles ou fuir, d’autres étaient pétrifiés mais tous restèrent de marbre quelques secondes. Puis, après que le premier couplet soit passé, les avis divergèrent ; certains se mirent debout et chantèrent avec lui, d’autres éclatèrent de rire, d’autres se remirent à manger et beaucoup recommandèrent à boire. Ils n’avaient jamais vu ni entendu un équidé au poil ras chanter du Rock ! L’humain qui accompagnait Anatole finit par se lever, prit un second micro et l’accompagna sur le dernier couplet. Ce fut un véritable succès !

À la fin de cette interprétation magistrale, la salle entière était debout et applaudissait. Le patron apporta une bière et une seconde pizza à la roquette à l’âne au vibrato de granite, offertes par la maison. Il assura aux deux convives qu’ils pouvaient revenir quand ils voulaient ; une attraction de cette qualité ne pouvant que ramener davantage de clients dans son établissement.

Quelques semaines plus tard, Anatole avait repris « War Pigs » et beuglé sur « Shout at the devil » des Mötley Crüe. Il était devenu la mascotte du karaoké qui prenait parfois l’apparence d’un rendez-vous de bikers et était dorénavant la star incontestable du journal local. Anatole voulait chanter et faute d’avoir trouvé sa voix – qui elle demeurait atypique – il avait trouvé sa voie. Si on ne le complimentait pas sur la qualité de sa voix toujours plus proche de celle de la Castafiore que celle de Roberto Alagna, ni sur la justesse des mélodies qu’il reprenait, on vantait en revanche le formidable jeu de scène et la prédisposition de l’âne à interpréter des titres heavy metal. Quand il se produisait, on buvait de la bière. On ressortait les vieux cuirs, les santiags, les clous et les chaines et on en redemandait.

*****

Aujourd’hui encore le restaurant-concert rebaptisé « Chez Anatole » vous propose ses pizzas, ses salades, sa musique « live » et son karaoké. Mais pour voir et entendre la vedette aux grandes oreilles, pensez à réserver !

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VERONIK DAN · il y a
Magnifique, une imagination débordante je n'étais pas encore sur short au moment de votre Anatole mais je sais que j'aurais donné toutes mes voix pour lui. Je suis en admiration. Merci beaucoup pour ce partage. Amicalement VERONIK.
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Les Histoires de RAC · il y a
Hô, comme votre commentaire me touche ! Vous êtes adorable ♫ N'hésitez pas à critiquer toutes mes "âneries" car LE CHEVAL QUI VOULAIT DES BASKETS devrait vous plaire également ☺☺☺ A bientôt Veronik et bonne semaine ♫

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