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L'ancre et le bigoudi

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Gérald Truchot

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Lucie est coiffeuse. Elle exerce sa profession dans la petite ville côtière de La Peignère. Avec une population totale de 623 habitants, cette commune paisible de Loire-Atlantique est séparée de la préfecture nantaise par une cinquantaine de kilomètres. Les Peignèrois sont authentiques, ils vivent de la pêche et de l’usine de chambres à air. Le noyau du village compte un bureau de poste, une boucherie, une boulangerie, une épicerie, et un salon de coiffure. La connotation capillaire de La Peignère n’explique en rien la présence du salon.


La propriétaire, Madame Hoonk, citoyenne Hollandaise, est arrivée un soir de juin, une valise à carreaux rouges à la main, un étui à guitare ballotant sur ses maigres épaules et du rimmel étalé sur les joues. C’était il y a trente ans et le produit cosmétique n’était pas encore waterproof. Dans son bagage, des billets de banque par dizaine, entassés au hasard, témoins d’une fuite nocturne. Elle avait hérité du magot suite à la rencontre inopportune de son époux, trafiquant d'herbe qui fait rire, et d'un calibre .45 dans la région pariétale.


Quelques temps après son arrivée, elle achetait l’ancienne boutique du cordonnier pour la transformer en royaume du bigoudi et de la mise en plis.


Vingt-neuf années plus tard, aux alentours de midi, Lucie faisait jouer ses doigts et danser ses ciseaux sur le crâne ajouré du vieil Auguste Pournicard.


- Aaaaaah Lucie, vous faites les massages les plus divins qui soient.
- Monsieur Pournicard, vous êtes un vilain flatteur.
- Et un mauvais payeur, coupa sèchement Madame Hoonk en appuyant sur le « p » de son délicat accent néerlandais.
- Voyons Wilhelmina, ne prenez pas la mouche, je vous paierai.
- Ne vous inquiétez pas Madame, rassura Lucie de sa bouche cerise, Monsieur Pournicard ne peut plus se passer de nous.
- De vous, chère enfant, seulement de vous.


Les joues de Lucie s’empourprèrent, colorant son visage poupin. Ses doigts, longues asperges couronnées de nacres, exécutaient quelques ondulations sur le crâne d’œuf du septuagénaire. Plusieurs taches brunâtres picoraient cette calme étendue couleur sable, ajoutant du relief à cette dune arrondie. En périphérie du dôme, plantés à l’aveuglette, de rares cheveux poursuivaient leur combat quotidien contre le temps et la gravité. Absorbé dans un fauteuil trop grand pour lui, M. Pournicard s’abandonnait sous les caresses tactiles aux complexes arabesques. Les yeux clos, la bouche entre ouverte, il sentit grandir une érection fort encourageante. Depuis qu’il fréquentait le salon de Wilhelmina, il se voyait rajeunir.

- J’ai bientôt fini Monsieur Pournicard.
- S’il vous plait, non. Encore quelques instants. Je sens que ma migraine commence à se dissiper.
- Toujours cette migraine ?
- Oui. Le soleil probablement.

La porte d’entrée, assemblage de pins expatriés et d’une vitre anorexique, s’ouvrit et heurta sans considération la maigre clochette d’inox, rivée au chambranle. C’était Julien. Ouvrier à l’usine de chambres à air, maître-nageur-sauveteur bénévole et, depuis peu, coquin officiel de Lucie. Il murmura un "b’jour m’sieur ‘dame" en hochant la tête. Il effaça en deux enjambées la distance qui l'éloignait de sa coquine. Un smac bruyant, rappelant celui d’une ventouse sur un évier bouché, retentit alors que leurs lèvres se séparaient.

- Tu as bientôt fini ?
- J’en termine avec Monsieur Pournicard et on y va.

Le vieillard lança à la dérobade un sourire malicieux au jeune homme. Gonflé à bloc, il était prêt à autoriser la fin du massage. Lucie rinça les échantillons de mousses qui gambadaient sur la coquille. Elle s’empara d’une serviette aux qualités absorbantes épuisées depuis longtemps et frictionna le cuir chevelu. Auguste, l’air béat, se concentrait sur son entrejambe.


Le mois de mai de cette année était plutôt chaud. Vierge de nuage, le ciel rougeoyant bécotait l’horizon. Les pieds dans l’eau, assis sur de gros rochers qui en avaient portés d’autres, Lucie et Julien mâchonnait un sandwich au poulet. Une centaine de mètres en amont, le p'tit Robert rangeait ses cannes à pêche. De son vrai nom Clément Fronssac, il avait hérité de cette AOC car il parlait rarement, et souvent en citant des proverbes. Les personnes avec qui il partageait une conversation se souvenaient longtemps de la dimension surréaliste de l'échange. D'un âge indéfinissable, sa chevelure dense était assortie au crépis qui couvrait sa maison : d'un blanc virginal. Il quitta la plage de galets d'un pas mal assuré.

- Ta journée s’est bien passée.
- Pas trop mal. On a dû arrêter la chaine pendant une demi-heure.
- Ah bon ?
- Oui. Nono s’est coincé le bras à la sortie du four de séchage. Rien de méchant, juste un gros bleu.
- Le pauvre.
- Ouais.

Julien arracha une bouchée à son sandwich et s’essuya la bouche d’un revers de manche. Chevauchant avec fierté son index libre, sa chevalière rougissait face aux avances du soleil déclinant.


Alors âgé de neuf ans, Julien avait perdu son père dans un accident de travail. Ouvrier lui aussi à l’usine de chambres à air, son père contrôlait l’étanchéité entre le boyau et la valve. Au cours d’une radieuse après-midi d’octobre, alors qu’il s’affairait à suivre la cadence infernale de quatre-vingt-dix chambres à l’heure, sa chevalière glissa de son annulaire droit. Dans un réflexe, il se jeta pour saisir le lourd ornement qui plongeait entre les rouleaux motorisés. Dans sa précipitation, il plongea tête en avant dans le O mou d’un boyau suspendu à la chaîne. L’avant-bras bloqué dans les rouleaux et le cou enlacé par un boyau encore chaud, il succomba bien vite à ce tiraillement. L’ironie du destin voulue que ce jour-là, un homme qui vérifiait au quotidien l’étanchéité de boyaux de vélo, mourut d’un manque d’air.


Lucie raconta sa journée à Julien. Un vendredi comme les autres. Entre les bigoudis de Madame Honfleur, la coloration des racines de Madame Lupette et le shampooing de Monsieur Pournicard, une quinzaine de personnes avaient tutoyé l’unique fauteuil de simili cuir beige. À chaque fois, Julien restait interdit face à l’énumération des clients. Des petites flammes scintillaient au creux des iris dorés de la coiffeuse, lui rappelant l’instant d’un battement de cils, les bougies du chauffe-plat familial. Lucie aimait son travail, moins pour l’aspect créatif que pour cette chaleur humaine qui circulait dans le minuscule salon.


Leur repas englouti, ils se déshabillèrent. Les derniers dards du soleil tentèrent un ultime assaut sur leurs corps nus. Au loin, un kayakiste indiscret effleurait la surface du velours orangé de ses moulinets symétriques. Lucie et Julien se glissèrent sous le voile de l'Atlantique, la fraîcheur ambiante constella leur épiderme d’un frisson passagé. Lucie s'enroula comme un bigoudi sur le torse du nageur. Des dizaines de gouttes salées s'accrochaient sans espoir à la barbe naissante de Julien. Ballotée par les vagues, elle sentit monter une angoisse, un glaçon remontant le long de l'échine. Le regard happé par les oscillations environnantes, les eaux compactes la comprimaient ; elle était prisonnière d'un étau de mercure aux mâchoires toujours changeantes. La mer l'aspirait, la dépossédant de sa substance, comme le goujon joueur qui suçote l'asticot, le vidant de son fluide vital. Elle se laissa porter, incapable de soumettre son corps à la moindre décision, consumée par sa propre torpeur. Ses doigts devinrent insensibles, ses orteils chaussés de plombs ; anesthésiée de l'intérieur par une vapeur de glace, Lucie ouvrit la bouche, essayant en vain de se raccrocher à sa propre détresse. Elle ferma les yeux, cherchant dans l'obscurité l'étincelle de la révolte...


...Une baignade anodine, l’eau fraîche qui s’amuse avec ses cheveux blonds. Son père l'a rejointe à la nage. D'une brasse, Lucie se blottit dans les bras paternels, son cœur imprimant une nouvelle cadence aux eaux dormantes.


Dans un sursaut, elle s'agrippa aux biceps gonflés de Julien comme à une bouée. Sous la pression, les muscles se solidifièrent et Lucie assura sa prise sur la réalité. Julien décocha un regard étonné qui lui transperça la pupille. La main carrée du nageur dégagea une mèche de cheveux qui scindait l'unité de son visage. Les doigts crépitèrent au contact du front caillé. Lucie accentua la pression de ses mains et sa poitrine s'amortit sur les pectoraux rebondis. La panique s'évapora avec les derniers rayons et le cœur de la coiffeuse calqua son rythme sur celui des vagues. Julien ferma les paupières et se posa avec gourmandise sur les lèvres moelleuses de Lucie. Il chercha sa friandise du bout de la langue alors que ses phalanges translucides dégrafaient l'attache du bikini. La jeune fille s'échoua sans résistance. Ils s’aimèrent, au gré du courant. L’astre, dans un sursaut de pudeur, éteignit la lumière.


Le lendemain, Lucie sautilla jusqu’au salon. Elle traversa les rues fades, un sourire figé aux lèvres. Les façades des maisons s’enchainaient, leurs robes délavées, leurs fenêtres ridées, l’iode grignotant les pas-de-porte. Un village fantôme, dessiné à la craie, sans relief, qu’on croyait capable de s’envoler dans le sillage de la bondissante coiffeuse. Elle croisa plusieurs connaissances avec qui elle échangea des "bonjour" polis. Lucie dépassa le ptit Robert qui sortait de l'épicerie, son panier en osier sous le bras. Elle le salua et il répondit par un grognement.



Quand elle arriva au salon, le vent léchait la devanture du frêle esquif. Surplombant la porte d’entrée, l’enseigne de bois peint tremblait face aux assauts fougueux du large. Intimidées par cette respiration bruyante, les écailles de peinture frissonnaient sur leur lit de pin où l’on pouvait encore lire en lettres rosées : Diminu’Tif.



Mme Hoonk finissait son petit déjeuner. Loin du Ontbijt traditionnel, elle noyait dans le puits de son œuf à la coque, une mouillette de pain d’épeautre endimanchée dans une feuille de lard cru. Elle souleva ses paupières gainées de vert et adressa à Lucie un sourire en guise de bonjour. La patronne libéra le bâtonnet de son bain de lipides et l'engloutis. Après deux années passées au salon, Lucie savait parfaitement qu’il était inutile d’engager la conversation avec Mme Hoonk avant qu’elle n’ait terminé sa collation matinale. Elle en connaissait les différentes étapes par cœur, pour toutes ces fois où elle était arrivée avec de l’avance. Deux tartines de pain enduites de gelée de groseille, un bol de lait chaud, un jus de pamplemousse, un œuf escorté de quatre mouillettes lardées. Pour rincer, un doigt de Calva.


Lucie suspendit son K-way au porte-manteau élimé et consulta l’agenda. Première cliente, madame Lebuchet, 9h.


Comme chaque matin, Lucie prépara son bac de lavage, rangea ses shampooings, nettoya ses peignes et sortit Tabarly, le caniche abricot de Mme Hoonk. Âgé, docile et aveugle, le canidé passait ses journées à dormir, ramassé sur un vieux coussin écossais qui somnolait au fond de la pièce. La truffe décolorée par l’action conjuguée du sel marin et de l'âge, le toutou arborait un pelage beige carton, un regard de mollusque et une haleine méphitique. Il ne quittait son trône que pour mordiller quelques croquettes de bœuf et honorer la bouche d’incendie qui montait la garde sur le trottoir. L’année précédente, Mme Hoonk l’avait ramené de Nantes après un week-end éclair. Quand Lucie lui avait demandé d’où il venait, Wilhelmina s’était refermée comme une huitre, l'œil fuligineux, les narines palpitantes comme celles du taureau avant la charge. Elle n'avait jamais reposé la question. Un jour, M. Pournicard lui avait confié que Mme Hoonk avait eu une relation ardente avec le navigateur homonyme. À la mort du vieil homme, elle aurait hérité du chien. Selon lui, pas de quoi ressusciter Hemingway.


Le caniche, l’arrière-train secoué de tremblements, lézarda la borne rouge d’un jet d’urine saccadé. Satisfait d’avoir pu, un jour encore, lever la patte, il retourna mollement s’effondrer sur son coussin. Dans la rue, le vent avait perdu de son intensité. Une petite brise gambadait sur les crépis pour accompagner l’ascension du soleil. Madame Lebuchet trouva l’instant opportun pour faire son entrée.


- Mesdames, bonjour. Comment allez-vous ?
- Très bien, merci madame. Laissez-moi prendre votre veste.
- Merci ma petite. Alors, toujours amoureuse ?


La jeune femme s'illumina comme un phare et se faufila pour suspendre la veste moutarde imprégnée de santal. Les yeux flirtant avec le carrelage, elle invita Mme Lebuchet à prendre place sur l’assise du bac à shampooing. Plongée dans la lecture du Télé7jours de la semaine, Mme Hoonk ignorait superbement les deux protagonistes.


- L’eau n’est pas trop chaude ?
- Elle est parfaite. Absolument délicieuse.
- Merci.
- Vous n’avez toujours pas répondu à ma question.
- Excusez-moi, mais...
- Ne vous en faites pas, je n’ai pas pour habitude de colporter les secrets que l’on me confie.
- C’est à dire que... ça ne fait que trois mois qu’on se fréquente.
- Mazette ! Vous m’en voyez désolé. Je pensais que cela faisait plus longtemps. Evidement, l’amour n’éclot pas en si peu de temps.
- Oui, bien sûr...
- Vous savez, j’ai mis plusieurs années avant d’apprécier vraiment mon mari. C’était un beau parti. Bien que l’expression soit malhabile dans son cas. Il possédait un physique assez commun. Il est mort à quarante-neuf ans dans un accident de chasse.
- Je suis désolée Mme Lebuchet.
- Il ne faut pas, c’était une détestable habitude.


Mme Lebuchet passa en revue ses années de mariages, ses trois enfants magnifiques, l’abnégation quotidienne dans son rôle d’épouse parfaite, le décès de son mari et son héritage dérisoire dilapidé dans des investissements douteux. Parmi les placements financiers de M. Lebuchet, une authentique maison de campagne, murs en pisé, vue sur l’océan et chauffage au bois. À la mort de monsieur, madame Lebuchet vendit la propriété familiale et vint s’installer à La Peignère. Pour la première fois de sa vie elle aperçut un soleil mauve se réfugier dans les plis timides du grand bleu. Elle découvrit aussi les briques de lait UHT, les transports en commun et l’amitié.


Quand Mme Lebuchet quitta le salon, Mme Hoonk finissait juste le programme télé du jeudi.


La matinée s’enroula sur la pendule, engoncée dans son cadre de coquillages locaux. Les aiguilles se chevauchaient, découpant les heures au fil des minutes. Les bigoudis roulaient, les ciseaux sectionnaient les pointes dans un claquement feutré. Les mèches fleurissaient en pétales écarlates dans la prairie capillaire de Mme Peyrrieux. Suspendue à son magazine, Mme Hoonk réprima un long bâillement.


À midi, Julien attendait Lucie devant le salon. Assis sur le capot de sa Polo vert pomme, il croisait les bras sur ses pectoraux de Cavaillon. Son T-shirt nénuphar moulait ses muscles comme des petits pois blottis dans leur cosse. Lucie s’accrocha à lui et leurs lèvres claquèrent. Sans un mot, ils s’installèrent dans le minuscule habitacle acidulé. Le moteur se réveilla d’un tour de clé et brisa le silence de la rue. La tache colorée quitta le village monochrome, vrombissant comme une coccinelle accroc à la chlorophylle.


Sur la route qui les menait à Nantes, Lucie raconta sa matinée passionnante au salon, l’épisode Mme Lebuchet, la couleur de Mme Peyrrieux et la mise en plis de Mme Courduse. Les mains de Julien blanchirent sur le volant à l’évocation de Mme Lebuchet.

- Toujours à se mêler des affaires des autres celle-là.
- C’était pas méchant.
- Oh mais c’est jamais méchant. Elle est juste incapable de tenir sa langue. Tu peux être certaine que tout le monde sait maintenant qu’on sort ensemble.
- Et c’est... ça te dérange ?
- Oui. J’aime pas que les gens parlent de moi, c’est tout.
- Tu sais, je crois qu’elle fait ça pour se sentir moins seule.
- Et bien qu’elle se sente moins seule avec d’autres, moi j’ai déjà donné.

Julien avait employé un ton qui n’autorisait pas de réponse. Il passa son pouce sur la chevalière, effaçant un peu plus les initiales gravées. À la radio, Obispo susurrait des mots en – our à une certaine Lucie. Les paroles énigmatiques froncèrent les sourcils de la coiffeuse.


C'est pas marqué dans les livres,
Que le plus important à vivre,
Est de vivre au jour le jour.
Le temps c'est de l'Amour...

À part le Télé7jours de Mme Hoonk, Lucie ne lisait pas. Elle pensa qu'Obispo avait bien raison : inutile de lire pour connaître l’amour. Rassurée par cette pensée profonde, elle se carra dans son siège, une fine courbe sur les lèvres. Elle se cacha le menton dans le décolleté de son débardeur alors que son ventre diffusait une vibrante chaleur. Elle sentit une certaine ivresse, bercée par une houle d’émotions. Par la fenêtre, elle vit passer un champ de tournesols ; le cou tordu, les pétales épanouis, le cœur sombre mais offert à la lumière. Dans cette petite voiture verte, elle voyait la vie en jaune.


Ils arrivèrent à la piscine Jules Verne et Julien stocka la Volkswagen sur le parking zébré de blanc. En passant la porte vitrée, Lucie se demanda encore pourquoi le bâtiment portait le nom du romancier. Il y a quelques mois, lors de sa première visite, elle avait imaginé qu’un gigantesque calamar évoluait dans le bassin olympique. Enfant, son père lui lisait les exploits du capitaine Nemo et de son Nautilus avant le coucher. Une fois la lumière enfin muette, elle plongeait sous les draps de coton et donnait des ordres à son équipage. Ses aventures étaient intenses, les monstres marins affreux et les membres du navire impeccablement coiffés. À vingt mille lieux sous la couette, le sommeil était le plus sournois des dangers.


Julien plongea en direction des vestiaires alors que Lucie s’engageait dans les gradins. Il y avait peu de spectateurs assis sur les fauteuils bleus. L’odeur du chlore et de la javel lui sauta aux visages et satura ses sens. Dans le grand bassin, des nageurs s’éclaboussaient avec frénésie. Les yeux aspirés par de grosses lunettes, leurs corps bosselés, prisonniers dans des combinaisons alvéolées, ils ressemblaient à des mouches se débattant dans l’eau du bain. Les bras puissants fouettaient le fluide avec rage, chaque gifle semblait plus violente que la précédente. Sans rancune, après chaque affront, le liquide venait se blottir à nouveau contre les formes ondulantes des athlètes. Lucie ferma les paupières un instant : elle entendit au loin, les gargouillis de vidange du lave-linge de sa mère. Comme un train arrivant en gare, le bruit se rapprochait avec une lente certitude...


...Allongée dans un lit d’hôpital, elle baigne dans une blancheur qui la rassure. Un goût de plastique inonde sa bouche et son bras droit lui fait mal. Le plafond lui sourit, de multiples écailles fissurent la peinture crémeuse. Sur la petite table de formica, un timide bouquet de coquelicots étanche sa soif dans une carafe tachetée de calcaire. À côté, une boîte cylindrique exhibe ses entrailles : confiseries au caramel, bonbons translucides et autres sucettes emmanchées. Quelques rais de lumières flirtent avec les lamelles du store et viennent s'oublier dans les draps plissés. Lucie parcourt les reliefs du coton, immaculés par des neiges éternelles. Elle inspire avec plus d’ampleur, une légère douleur lui rappelle pourquoi elle est alitée. Ses yeux se perdent dans le liquide stagnant dans la carafe...



Lucie sursauta. Elle venait d'entendre "Plot 5, Julien Delmare". Encore vaporeuse, elle chercha le nageur. Coiffé de latex, les yeux vitrés sous les lunettes et le sexe moulé dans l'élastomère, Julien décontractait ses muscles par de rapides tremblements erratiques. Malgré la chaleur ambiante, Lucie frissonnait. Sa peau d'habitude si câline avait l'aspect d'une moquette défraîchie. Ses iris noyés de bleu répondaient à l'appel de la piscine. Dans un claquement sourd, les athlètes plongèrent et le bassin les avala avec gourmandise. De son regard humide, Lucie suivit la course, distinguant avec peine les barbotages de Julien. Étrange compétition d'escargots, coquille terne sur le crâne, sillon mousseux et vitesse anémique. La coiffeuse remonta d'un éclair la fermeture de son gilet. Les masses déchiraient l'unité aqueuse en une cicatrice informe, aussitôt évanouie. Un ballet disgracieux de papillons à l'agonie, armés du seul squelette de leurs ailes déchues, comme si les membranes s'étaient dissoutes dans l'acide du réservoir. Dans un dernier mouvement grotesque, Julien arracha la victoire, son bonnet rouge, cerise perdu sur une mer de cellophane.


...Le lac derrière la maison, un soir de juillet après le diner. Une baignade anodine, l’eau fraîche qui s’amuse avec ses cheveux blonds. Elle est allongée sur la l'étendue mouvante, ses yeux bleus battant des cils pour chatouiller les cieux. La surface ondulante la maintient en suspension, son corps d'enfant semble plus attiré par les étoiles naissantes que repoussé par l'élément marin. Même le vent n'ose pas troubler cette horizontale. Il regroupe son troupeau de cumulus et les guide vers d'autres pâturages mordorés. "Tu sais ma puce, si tu continues à fixer le ciel avec ces yeux-là, il va finir par rougir." Son père l'a rejointe à la nage. D'une brasse, Lucie se blottit dans les bras paternels, son cœur imprimant une nouvelle cadence aux eaux dormantes. Elle entend son souffle, un Mistral dans les oliviers, puissant et erratique. Contre son torse, elle entend une branche craquer...



Julien salua l'ersatz de public, une coupe argentée à la main. Des gouttelettes chlorées dévalaient son corps gonflé et venaient mourir sur le tissu qui ne cachait plus rien. Les muscles sculptés par l'effort, Julien ressemblait à une barbe à papa géante, parfum javel. Lucie quitta les gradins, toujours parcourue du même frisson. Elle chavirait, sous la marée de ses souvenirs, face aux roulis de son avenir. Elle accosta près des ficus en pot à côté de l'entrée. La porte automatique s'ouvrit, libérant l'air chargé de senteurs antiseptiques. Lucie respira enfin.

- Un chèque de cinq cents francs, ça valait le coup quand même ?
- Oui, et une jolie coupe.
- Merci d'être venue.
- C'était super !
- Il faut que je passe à la FNAC, je dois acheter un livre pour ma mère.
- D'accord, je t'attends dehors. Je me sens un peu fatigué.
- Tu veux pas rentrer ?
- Tu sais bien, les livres et moi... je préfère la compagnie du soleil.
- Comme tu veux.

Julien gagna le flot humain qui disparaissait dans le bâtiment à la devanture ocre. Lucie s'éloigna de quelques mètres et s'assit sur une chaise en PVC à la terrasse bondée d'un bar. Les bras croisés sur sa poitrine adolescente, elle cherchait un peu de chaleur dans cette nasse bigarrée. Dans son champ de vision, les passants se croisaient sans se voir, le regard fixé sur un point imaginaire. Certains papotaient, d'autres marmonnaient, seuls, pour ne pas être contredits. Les greffés de l'oreillette discutaient dans le vide, l'amas de plastiques comme unique alibi d'une hypothétique vie sociale. La cathédrale Saint-Pierre sonna seize fois. Plusieurs pigeons bedonnants s'envolèrent, leurs plumes accordées au diapason de la cloche. Lucie imaginait les gens comme de grosses sucettes, leurs corps inutiles, submergés dans la masse. Seules les têtes chamarrées émergeaient du flot continu, oscillant mollement. Elle pensa aux volatiles, les balancements saccadés de leurs cous, en quête perpétuelle d'équilibre. Le soleil avait chassé les derniers stratus et mordillait à présent les sommets en terrasse de la cathédrale. Des entrailles du bar, la voix de Brel tentait de s'échapper d'une chaîne hifi assemblée en Chine.

On n'oublie rien de rien.
On n'oublie rien du tout.
On n'oublie rien de rien.
On s'habitue c'est tout.

Un serveur en forme de virgule vint s'enquérir de sa commande. Elle demanda un Perrier tranche. Lucie voulait une boisson qui ne manque pas d'air, où chaque gorgée se rapprocherait d'une respiration. Une ultime lampée de liquide amniotique. L'employé du bar déposa le verre sans précaution sur la table de métal. Quelques bulles se détachèrent de la paroi et vinrent crever à la surface...



...Lucie est allongée sur un divan sans dossier. Un traversin de velours soutient sa nuque filiforme. Son regard accroche le plafond blanc, océan de néant qui dévore ses pensées. Assis à sa droite, un médecin, un de plus. Il pose des questions sans attendre de réponse, des phrases sans ponctuation, des mots amputés de leurs accents. Il griffonne sur un bloc de papier à spirale quand Lucie ouvre la bouche. Elle entend par la fenêtre entr'ouverte que des oiseaux s'amusent dans les arbres. Elle aimerait jouer avec eux, mais le plafond et les questions l'écrasent. Le docteur lui parle de son père, du lac, de culpabilité. La peinture ondule et coule lentement vers elle. Des gouttes crémeuses se détachent et viennent picorer son visage comme des taches de rousseur. Les paroles du psychiatre éclatent dans le cabinet, pareilles à de grosses bulles de savon. Le rectangle livide recouvre Lucie tel un linceul, étouffant son dernier cri.


Julien s'assit face à elle. Il déposa un sachet plastique à côté du verre. Lucie, la rétine tatouée de bulles citronnées, afficha une moue empreinte d'interrogation et Julien, d'un hochement de tête, l'invita à ouvrir le contenant. Sous sa prison de polymère, le visage habillé d'ombres d'un Pascal Obispo presque souriant. Sur fond noir, réunis en un baiser platonique, les mots Obispo et superflu. Un titre succinct, révélateur d'une certaine lucidité du chanteur. Les fans y verraient de l'humilité, les autres de la clairvoyance. Les lèvres de la jeune fille fléchirent et ses doigts dévêtirent religieusement le disque compact. Elle feuilleta le livret dédié à l'artiste superflu.

- Merci. Ça me touche beaucoup.
- C'est pour m'avoir accompagné aujourd'hui.
- Ça m'a fait plaisir.
- Je sais.
- Pourquoi ce disque-là ?
- En venant, au moment où la chanson est passée à la radio, tu as caché ton menton dans ton col.
- Et alors ?
- Tu fais toujours ça quand tu aimes quelque chose.
- Ah bon ?
- Oui. Devant les Z'amours par exemple. Quand tu lis le Télé7jours de Mme Hoonk, quand tu écoutes Cabrel. Sur les galets, quand tu regardes le soleil se coucher...


Lucie referma la portière dans un chuintement d'éponge essorée. La petite voiture repartit en feulant et disparut derrière une maison crayonnée. De loin, elle ressemblait à une miniature Majorette. Lucie gravit les quelques marches de chêne qui la séparaient de son studio, d'une foulée si légère que le bois resta endormi. "Je passe voir ma mère pour lui donner son livre et j'arrive", avait dit Julien avant de la déposer. "Je suis crevée, ça te dérange si on se voit que demain ?", avait répondu Lucie, l'œil zébré de rouge. "Comme tu veux, on se voit demain, je passe te chercher vers neuf heures. Prends ton maillot." Elle posa son sac sur le lit défait et ouvrit le Velux. Une odeur de tuiles chaudes titilla ses narines. L'océan accueillait pour une nuit encore son amant enflammé. Devant cette toile vacillante, Lucie revit Julien brandissant sa coupe, le regard pointé sur elle. Lucie remonta le Tshirt sous ses lèvres, elle sentit sa gorge se nouer. Dans l'éclat du disque solaire, le sourire de Julien, déformé par la courbe de son trophée comme dans un miroir de fête foraine. Un goût dans sa bouche se précisa, celle de l'eau du lac, tant de fois avalée, presque autant recrachés...


...La grimace de son père, rictus de douleur qu'une crampe a figée dans les eaux et le temps. Son corps disparaît, happé par le fond. Elle veut le garder, elle s'accroche et agite les jambes pour revoir la lumière qui les attend pour jouer. Ils descendent, au ralenti, un voile les enveloppe alors que la brûlure se diffuse dans leurs poumons. Avant de perdre connaissance, Lucie sent la main de son père qui se détache de la sienne.



Le lendemain à neuf heures, Julien était au studio de Lucie. Après avoir frappé à la porte, il entra dans la pièce. Dans ce décor aux teintes pastel, il ne manquait que la jeune fille. Sur le bureau, Obispo suffoquait sous la gangue d'un post-it rose. Une écriture d'écolière s'entortillait sur le carré parfait.


Julien. Merci d'avoir été mon ancre pendant tout ce temps. J'aurais voulu rester, mais la chaîne n'était pas assez solide. Prends bien soin de toi. Lucie.


Sur les galets, le p'tit Robert s'accrochait à sa gaule, la pupille tendue sur le bouchon de liège. Le minuscule canot s'agitait en surface, pas encore décidé à plonger. Ses rides de nylon restaient figées, se nourrissant avec envie des embruns alentour. Sa main immobile agrippait la canne comme si elle étouffait une vipère. Le siège de toile qui soutenait ses fesses osseuses avait depuis longtemps dépassé son espérance de vie théorique. Julien vint s'asseoir à côté, jambes tendues, bras à l'équerre. Dans le prolongement de l'océan, sous la trajectoire du soleil. La marée avait beau se démener, elle ne monterait jamais assez haut pour emporter sa douleur. Il sortit Obispo de son sac à dos et le lança, entre bleu clair et bleu foncé. L'objet décrivit une courbe plate et s’abîma sur une innocente vague. Julien voulut pleurer, mais il abandonna, face à toute cette étendue salée.


Le bouchon frémit. D'un geste incisif, le p'tit Robert ferra et le liège s'envola. Devant la nudité froide de l'hameçon, il grogna après avoir craché dans l'eau. Il répétait ce rituel à chaque échec, rendant l'océan responsable. Il manœuvra son instrument avec précaution et déposa le crochet dans sa paume. Il empala un asticot juteux sur l'acier, la gaule coincée entre les genoux. Une goutte perla sur les anneaux de la larve et roula sur l'index crevassé. Le vieil homme catapulta l'appât dans les eaux gourmandes puis, il se tourna vers Julien : "La vie n'est qu'une longue perte de tout ce qu'on aime".
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Pour poster des commentaires,
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Lilou · il y a
Sens pointu de l'observation qui définit avec justesse l'authenticité et la précision
dans le jeu des mots. Belle histoire sentimentale, frêle et fragile comme Lucie; j'en
ressens encore les embruns du large.
Belle évasion!!!!
de la part de Manou

·
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Gérald Truchot · il y a
Merci à tous pour votre soutien.
·
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GA EL Marzin · il y a
Merci Jessa,
J'ai bien aimé. Je t'avoue que je suis particulièrement friand de tes ruptures. Je trouve que cela donne un petit côté éthéré, propice à la justesse des sentiments.

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Lilou · il y a
Merci Gégé ....
pour cette belle surprise !
Beau récit, belle histoire, belle écriture digne de la belle personne talentueuse que tu es.
Une fan inconditionnelle .
un énorme MERCI, je suis fière de Toi mon fils.

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Sandrine Hergic · il y a
Merci Gérald pour ce très bon moment de lecture. Je suis fan de tes écrits et t'encourage à continuer... MERCI
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Gérald Truchot · il y a
Bonjour. Merci pour votre lecture. Je suis ravi que l'histoire de Lucie vous plaise. A bientôt.
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Doria Lescure · il y a
Bonjour Gérald,
dans ce récit, il y a un ton, il y a du rythme, il y a une histoire. C'est émouvant, bouleversant, fluide et bien écrit. Lucie garde son mystère jusqu'au bout et cette histoire, tranche de vie d'un personnage ordinaire, m'a embarquée par ses accents sincères et justes. merci pour ce très bon moment de lecture !

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