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L’amuse-gueule...

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V. H. Scorp

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Avec ma femme, nous étions partis faire une longue croisière en bateau, dans l’océan Pacifique. Je suis chirurgien dans une clinique de renom, et comme je gagne bien ma vie, chaque année, nous avons l’habitude de faire un grand voyage à bord de notre yacht. Une nuit, alors que nous approchions d’un petit groupe d’îles coralliennes, le moteur a commencé à avoir des ratés. Quelques instants après, il y a eu une énorme explosion et le yacht a été littéralement coupé en deux. J’ai été violemment projeté à l’eau. Je n’ai rien pu faire. J’ai vu le bateau en flammes sombrer à une vitesse folle puis disparaître, englouti dans l’abîme. Aucune trace de ma femme. Pas un cri ni un appel au secours. Le silence est retombé brusquement sur la surface de l’eau et je me suis retrouvé seul, perdu au beau milieu de l’océan. Pendant des heures, j’ai barboté, ballotté par les vagues, essayant désespérément de trouver un débris qui flottait auquel j’aurais pu m’accrocher. Mais il n’y avait rien. Tout avait disparu. Je sentais mes forces diminuer et je ne pouvais pas m’empêcher de penser aux requins qui devaient roder dans le coin. Dans ces parages, les eaux en sont infestées. La seule arme que je possédais, c’était mon opinel que j’ai toujours sur moi, glissé dans la poche de mon short. Je commençais à penser sérieusement que mon existence allait s’arrêter là quand j’ai entendu une sorte de clapotis derrière moi. Puis ma jambe a heurté quelque chose de dur et de râpeux, qui m’a éraflé la peau. Un rocher ! Le courant m’avait emporté jusqu’à un rocher ! Je me suis hissé comme j’ai pu et là, totalement épuisé, j’ai sombré dans l’inconscience. Quand j’ai repris mes esprits, le soleil était déjà haut dans le ciel. J’étais affamé et mort de soif. Je me suis assis péniblement. Le sang cognait fort dans mes tempes et ma vue était trouble. Il m’a fallu quelques minutes avant d’émerger définitivement. Puis, je me suis levé et j’ai scruté l’horizon. Et j’ai vu l’île ! Elle était à peine à cinq cent mètres. Elle n’avait pas l’air bien grande mais je me suis dit qu’elle était peut-être habitée. Il n’y avait personne sur le rivage mais d’où je me trouvais, j’avais du mal à bien distinguer. Et même s’il n’y avait pas âme qui vive, une fois là-bas, je pourrais peut-être trouver de quoi boire et manger. Et découvrir un moyen de me signaler à un bateau qui croiserait à proximité. De toute façon, je ne pouvais pas rester là à attendre debout sur mon minuscule rocher. Même s’il m’avait sauvé la vie. Je devais gagner cette île coûte que coûte. Pour un bon nageur comme moi, même un peu diminué, c’était parfaitement réalisable. Je décidais de m’asseoir un moment avant de me lancer. Et c’est là que j’ai aperçu l’aileron. Il était énorme et se rapprochait à grande vitesse. Instinctivement, je me suis positionné au milieu du rocher. Progressivement, j’ai commencé à entrevoir la forme oblongue sous l’eau. C’était un requin énorme, un véritable mastodonte ! Au dernier moment, il a obliqué et a commencé à décrire de longs cercles concentriques autour du rocher. Il devait bien faire cinq ou six mètres. De temps en temps, il nageait au ras de la surface et ses yeux, aussi vides que terrifiants, me fixaient longuement. Je remerciais le ciel d’avoir décidé de ne pas plonger tout de suite. Face à un tel monstre, je n’aurais pas pesé bien lourd. Même si j’avais eu le temps de sortir mon couteau ! Je n’avais plus qu’à attendre qu’il renonce et aille chercher ailleurs son repas du jour. Il se lasserait avant moi. Mais j’aurais tout intérêt à faire vite une fois dans l’eau. La perspective de le voir surgir à mes trousses était loin de m’enchanter. Longtemps, le requin a tourné autour du rocher. A tel point, que j’ai fini par m’endormir. Je me suis réveillé allongé de tout mon long sur le sol. Par bonheur, j’étais resté bien au centre de mon refuge. Je frémis à l’idée que j’aurais pu rouler et tomber à l’eau. Ou simplement avoir laissé traîner une jambe trop près du bord. Quant au requin, il avait disparu. J’ai longuement scruté la surface de l’océan, cherchant à repérer une forme ou un bout d’aileron. Rien. La soif et la faim me tenaillaient de plus en plus et je me suis dit que si j’attendais trop, je ne serais plus en mesure d’atteindre le rivage. J’ai fait quelques mouvements pour me chauffer les muscles, en prenant de longues inspirations, puis j’ai coincé la lame de mon opinel entre mes dents et me suis positionné pour plonger. Au moment où j’allais basculer dans l’eau, l’aileron a surgi à cinquante mètres de là et a filé droit vers moi. Je me suis récupéré in extremis et suis revenu me planter au milieu du rocher. Saleté de requin ! Il me guettait. Je mesurais néanmoins la chance que j’avais eue qu’il se manifeste avant que je sois dans l’eau. Trois minutes de plus et je finissais en charpie, lacéré dans son énorme gueule. D’évidence, il avait décidé que je finirais au fond de son estomac et il n’allait pas me lâcher de sitôt. Les heures ont passé. J’étais rongé par la soif et la faim. A trois reprises, j’ai tenté de rentrer dans l’eau. Deux fois, l’aileron a émergé avant même que je ne plonge. La troisième fois, j’avais à peine fait dix mètres quand il a crevé la surface de l’eau. J’ai eu juste le temps de faire demi-tour et de remonter sur le rocher ! Alors j’ai décidé d’attendre. Peut-être qu’un bateau passerait à proximité. Le lendemain matin, le courant a ramené quelques débris du yacht contre le rocher : une dizaine de morceaux de bois calcinés, un bout de corde, le reste d’un transat et la boîte en teck dans laquelle je range mon tabac et mes pipes. J’adore tirer deux ou trois bonnes bouffées après le repas. La boîte était intacte. C’était un miracle qu’elle ait survécu au naufrage. Je l’ai ouverte. De l’eau s’était infiltrée à l’intérieur mais mon beau briquet en argent fonctionnait encore. Alors j’ai décidé de faire un feu, en espérant qu’on me repérerait. Avec mille précautions, j’ai récupéré le bois qui flottait, m’attendant à chaque instant à voir l’énorme gueule du requin surgir brusquement de l’eau, puis j’ai disposé le tout à sécher. Après quelques heures, j’ai mis le feu au tas de bois. Il a pris difficilement, puis une fumée âcre et noirâtre est montée en lourdes volutes vers le ciel. Si on ne me repérait pas avec ça, c’est que j’étais maudit. Mais je l’étais. Le lendemain, j’étais toujours seul sur mon rocher, de plus en plus affamé et déshydraté. Personne n’était venu à mon secours. Aucune voile à l’horizon. Pas même un petit canot à moteur ou une pirogue. Et le requin était toujours là. De temps à autres, j’apercevais sa silhouette immense et menaçante croisant entre deux eaux. Mais je ne pouvais plus attendre. Je n’avais plus qu’une solution. Il restait encore quelques braises du feu que j’avais fait la veille et j’avais mon opinel. Je n’avais plus le choix. Il fallait que j’agisse avant qu’il soit trop tard.
Quand j’ai enfin atteint la plage, ma cuisse me faisait atrocement souffrir. Mais la plaie ne s’était pas rouverte et c’était l’essentiel. Au loin, je distinguais l’aileron du requin qui tournait autour du rocher. Je l’avais eu, cette ordure ! J’avais réussi à le rouler ! Allongé sur le dos, reprenant ma respiration, je découvris au-dessus de moi des palmiers chargés de noix de coco. Et devant moi, échouées sur le sable, il y avait deux grosses bonbonnes remplies d’eau douce qui avaient échappées au naufrage du yacht. Sauvé ! J’allais m’en sortir ! Mais à quel prix ! Le plus dur, ça n’avait pas été de couper ma jambe avec l’opinel. J’avais attaqué juste dessous mon genou. Mon tibia m’avait donné du fil à retordre mais j’en étais venu à bout. Je ne m’étais évanoui que deux fois. Grâce au bout de corde que j’avais récupéré dans l’eau, je m’étais fait un solide garrot autour de la cuisse, limitant considérablement l’hémorragie. Plonger mon moignon à vif dans les braises m’avait fait hurler à me rompre la voix. Mais là encore, j’avais tenu bon. En revanche, jeter mon mollet sanguinolent le plus loin possible vers le large avait été un véritable crève-cœur. Mais le requin avait foncé droit dessus.
Et ce n’est qu’à ce moment-là que j’avais pu plonger.

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Elena Hristova · il y a
ah mon dieu quel suspens, la chute laisse présager une suite mouvementée, cela ne manque pas de sel ni de soubresauts, merci Scorp!
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V. H. Scorp · il y a
Merci beaucoup et bonne soirée!
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V. H. Scorp · il y a
Merci pour votre vote. Très bonne soirée!
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Patricia Burny-Deleau · il y a
BRRRRRR
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