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Elle ne s’envola pas pour Honolulu, et savoura l’enivrante jouissance de la vengeance !
Il l’attendit quatre heures durant à l’aéroport, rempli d’inquiétude !
Patienta-t-il réellement ? Il ne se manifesta pas. Seul, un SMS, le lendemain, insultant, la sortit de sa rêverie matinale.
Clara avait longuement hésité avant d’acheter son billet. Deux ans après leur séparation tumultueuse, pourquoi soudainement réapparaissait-il, et lui demandait-il de l’épouser ? Très intuitive, cette femme aux antennes déployées sentit s’infiltrer en elle l’ombre familière du doute. Elle appela James qui sut, comme à son habitude, trouver les mots pour la pacifier. Il vivait seul depuis plusieurs mois. Sa parole légère, volubile, se voulait exagérément rassurante. Il avait réalisé combien son inconduite amoureuse avait ruiné leur vie commune, et avec le temps, s’était reconstruit. Clara était "son destin, sa muse, son ancrage ". Il ne pouvait trouver la sérénité auprès d’une autre.
Clara cédant au chant des sirènes, accepta de partir, mais ne souhaita pas résider chez James par crainte d’y ressentir les soupçons se réveiller. Elle connaissait cette pulsion instinctive qui lui faisait fouiller là où se terraient les preuves de son inconduite. Il trouva sa décision saugrenue ; aucune femme n’avait été invitée dans sa nouvelle demeure. Il préparait leur nid d’amour, impatient de l’étreindre. Ses paroles lénifiantes achevèrent d’inquiéter Clara, qui, troublée, sentait une sourde appréhension l’enserrer. Une angoisse, ô combien familière, venait la piquer de ses dards ! Et puis... Aimait-elle encore cet homme ?
Clara était nostalgique de leurs moments intenses, créatifs et lumineux, si souvent anéantis par les démons tentaculaires qui le rattrapaient, et la ravageaient. Dévorée par l’incertitude, un mail y mit un terme, quatre jours avant son départ. Abruptement intitulé « La vérité », signé Flore, son contenu justifia ses doutes. À défaut de l’émouvoir et de la déstabiliser, Clara le lut comme une invite à ne pas se déplacer, un avertissement ultime. Une fin de partie.
Le rêve vola en éclats. Le masque tomba. La vérité, brutale, la délivra de l’emprise qu’il avait exercée sur elle durant toutes ces années.
Après avoir pleuré, attendu, renoncé, puis à nouveau espéré l’insensé, Clara était enfin libérée. Cette femme, dont elle connaissait le nom, lui révélait que James n’avait jamais rompu avec elle. Flore était rentrée d’Hawaï quinze jours auparavant, et s’apprêtait à y retourner pour l’épouser, lorsque, coup de théâtre, elle reçut une notification de rupture la veille, qu’elle lui transféra. James lui avouait que l’unique femme jamais aimée avait toujours été Clara. Sa carrière américaine, mise à mal par ses nombreuses forfaitures, s’effondrait. Son associé exigeait qu’il s’inscrive dans une ligne droite au risque de se séparer de lui. Or, Clara était le seul être qui pouvait lui donner cette verticalité dont il avait besoin. « Nous avons passé du bon temps ensemble, restons amis, nous avons encore tant à partager » lui proposait-il avec son outrecuidance habituelle. Flore énumérait les aides multiples prodiguées à James après que Clara l’eut quitté. Aveuglée par son amour, elle le nourrit, le servit, l’entretint ! Et ce qui aurait dû être temporaire se poursuivit jusqu’au départ de celui-ci pour Hawaï. Totalement dévouée aux besoins de ce prince presque charmant, hypnotisée par ses mots d’amour, Flore, à l’instar de Clara, occulta les coups de téléphone anonymes reçus la nuit par des rivales en pleurs, au bord du suicide et les copies de courriers explicites qui dénonçaient l’infamie de cet homme amène, aux yeux si doux. Flore voulait en finir avec cette vie de tromperies et de leurres :
" Je n’en peux plus. Si vous aimez encore James, et désirez lui redonner une chance, je vous souhaite d’être heureuse. Je vous devais la vérité ".
Clara, intuitivement, n’eut pas de doute quant aux intentions de Flore. Cette femme trahie ne mentait pas. Elle lui répondit aussitôt : " Pouvez-vous me communiquer votre portable ? "
Tous les stratagèmes dont il avait usé s’effondraient, dévoilés. Les pièces du puzzle se mettaient peu à peu en place. Après un échange téléphonique courtois, les deux ex-rivales se rencontrèrent. Très vite, la solidarité féminine chassa le désespoir, et en termina avec le tragique. Un lien immédiat se tissa, réparateur. Clara et Flore se découvrirent, et découvrirent comment cet homme tant aimé les avait trahies et bafouées jusqu’à leur adresser des mails dont la prose et les promesses étaient identiques ! Expert en copier-coller, les courriers comme les femmes étaient interchangeables !
Clara fut, durant un temps, saisie d’épouvante, déracinée d’elle-même, atomisée. L’objet de mort était la duperie, révélée à la lecture de ces envois. Trahie et occise dans les tréfonds de son être, elle sut en son âme qu’elle était libérée de lui et de sa boue. La vérité avait surgi, crue, sans fard. James n’avait eu de cesse de la travestir, mentant constamment sans vergogne à ces femmes. Clara était consciente qu’elles avaient été plus que deux à avoir été leurrées. Elle accepta enfin d’avoir échoué, et lâcha prise.
Le voile des illusions se déchira. Clara put alors accoucher du poison qui l’habita ces années durant. Sa rivale en fut l’instigatrice, mais également la sage-femme, précipitant avec brutalité un processus qui la délivra. Elle révéla à Flore qu’après leur rupture, James n’avait eu de cesse de la rappeler. Ils se voyaient le week-end et certains soirs.
Flore comprit alors le sens de ses absences mensongères réitérées !
James affirmait à Clara que cette dernière l’hébergeait de temps à autre quand il ne pouvait plus courir après le dernier métro pour se rendre à son studio de Pigalle où il résidait depuis leur séparation. En retour, Flore n’exigeait rien, heureuse d’avoir un homme à ses côtés ! Il mentait avec une telle conviction que Clara s’était parfois surprise à le croire... Tout en sachant intimement qu’il y avait certainement méprise, et qu’il ne changerait pas ! Pourquoi s’escrimait-il à noyer la vérité ? Il lui mentait pour mieux l’enchâsser dans ses serres, pour mieux la maîtriser et la posséder. Il la voulait à lui, prophétisant constamment que cette séparation était une mise à l’épreuve pour tester leur amour. " Je ne peux être entier sans toi ", lui répétait-il quand il la sentait s’éloigner. Elle accueillait ses paroles comme une déclaration. Mais elles n’étaient cependant qu’appât pour la dominer et la circonvenir davantage. James savait emprunter au vocabulaire de l’autre, mimer sa façon d’être. Son instinct animal et délétère décelait avec une aisance surprenante les ouvertures nécessaires à ses tendances prédatrices. Il avait, toutes ces années durant, réussi avec maestria à endormir Clara, possédant à merveille les techniques du saupoudrage pour la divertir de ses doutes. Il avait su l’envelopper, entonner les mots qu’elle souhaitait entendre, lui sourire de toutes ses dents bien alignées et carnassières :
" Tu crées tes propres croyances limitantes, réveille-toi, ma chérie, le danger n’est pas omni-présent ! "
Machiavélique, redoutable caméléon, James maîtrisait, de façon consommée, l’art du camouflage et de la manipulation. De son doux regard candide et velouté, il excellait à retourner les situations, pauvre victime d’une société cruelle, abandonné, disait-il, à trois ans, par une mère encore adolescente quand elle le mit au monde. Son histoire, sordide, digne de " Sans famille " était-elle réelle, remaniée ou alors affabulée. Le saura-t-on jamais ?
Une phrase hanta Clara, obsédante. Un soir de grande intimité, après avoir partagé un joint, ils prirent un bain ensemble. Ils aimaient cette simplicité fusionnelle apaisante ! C’est alors que James prononça cette affirmation fatale, mais sincère, la seule, peut-être, pendant les six années que dura leur relation: "The only truth is that I never tell the truth ", " La seule vérité est que je ne dis jamais la vérité ".

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Utilisateur désactivé · il y a
Je vous retrouve sur SE Martine ! Ne me dites pas que votre texte a été refusé pour concourir, je ne le trouve qu'en libre. Je suis ravie de vous lire à nouveau après "Mon père au loin" qui m 'a bouleversée sur MBS. Reprendre sa liberté est souvent très, très, très... difficile et vous l'avez parfaitement démontré. Merci et bravo pour ce très agréable moment de lecture.
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Dominique Itzkovitch · il y a
Je retrouve les mêmes qualités rares que j avais trouvées dans le livre de Martine ,Mon pere au loin..à savoir,une finesse d analyse,,peu étonnante de la part d une psychanalyste, une écriture sensible et avec le souci du mot juste,..bravo
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Dominique Trotignon · il y a
Une très belle écriture qui illustre magnifiquement le titre
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Liliane Sloimovits · il y a
excellent...
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Daniel Corrot · il y a
Excellent. Félicitations.
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