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L’amour

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Francesca Fa

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J’ai conscience du caractère plus qu’odieux, plus qu’épouvantable à vos yeux, de ce que je m’apprête à confesser. Je sais que beaucoup de personnes « saines » et bien-pensantes vont me juger, hâtivement, pour me condamner sans retour. Je n’espère d’ailleurs aucun pardon. Pour ce qui me concerne, je ne me juge pas, et donc ne me condamne ni ne me pardonne. Je suis seulement trop épuisée pour continuer. La situation que je vis étant inextricable, je choisis ce jour de la révéler, avant d’y mettre fin.

Cette situation, dont je sais que peu d’humains la vivent, pourrait se résumer en quelques mots : « J’aime démesurément. Je ne peux admettre la séparation. Jamais. » Voilà pour le résumé. Mais je me dois de développer, je vous dois des explications car parmi vous se trouvent des familles dans l’attente d’un proche qui, sans qu’elles le sachent, me fut proche, et ces familles éprouvent une peine, peut-être une angoisse dont je suis responsable. Dois-je préciser involontairement ? Ce qui reviendrait à dire innocemment.

Cela a commencé il y a un an. Je venais d’emménager dans un quartier discret du dix-septième à Paris où je ne connaissais personne. Sans vouloir remonter trop loin, j’ai été seule toujours. Pourquoi, comment, peu vous importe, mais sans doute une présence fraternelle m’aurait-elle aidée à me consolider tout au long de ces trop longues années de foyers et de fausses familles. Des années de faux sentiments. J’ai exécré le sentiment, voyez-vous, je n’y ai jamais cru. J’ai évité tous les contacts autant que j’ai pu. Dès que j’ai été autonome, j’ai voyagé, j’ai fui.

J’étais installée depuis peu quand l’un de mes voisins se présenta un soir, le vingt-trois octobre exactement, pour m’emprunter du café. Je ne peux toujours pas dire son nom aujourd’hui, son nom qui me fait mal, si mal encore, mais vous trouverez les coupures de presse. Il était prof de philo, il était jeune, il était foudroyant. Cela je ne le compris pas, je le sentis, je paniquai. Il entra tranquillement, regarda les cartons, proposa son aide. Je n’avais pas de café et n’arrivais pas à le mettre à la porte. Il était drôle aussi, qualité rare. Il proposa d’aller chercher une bouteille de vin, je ne sus pas refuser, hypnotisée, déstabilisée. Une heure plus tard, incapable de me défendre, je le laissai me prendre dans ses bras. La nuit fut sublime, absolument sublime. Comme doit l’être une première nuit. Comme devrait l’être la vie. C’est au matin, quand il voulut me quitter, que tout se détraqua. La fac, son travail, oui bien-sûr, c’était important, mais était-ce réel ? Instinctivement, calmement, j’ouvris un tiroir qui contenait un petit revolver jamais utilisé, et tirai sans même le regarder. Je l’atteignis en plein cœur, ce qui me fit penser que c’était écrit depuis toujours.

Je me retrouvai ainsi avec le corps de cet homme, dont je comprenais enfin que je l’avais trop aimé, étendu sur mon lit dont les draps se teintaient de rouge, confirmant mon geste. J’avais aimé. Le merveilleux évènement de ma vie s’était finalement produit, en dépit de mon horreur d’aimer. L’âme en désordre et le corps ordonné, je restai contre lui, un long temps effacé du calendrier, à envisager les solutions à un problème totalement nouveau pour moi. Je ne pouvais pas me séparer de lui. Mes mains aimantées caressaient son visage, ses cheveux, elles l’auraient fait cent ans, mille ans, sans jamais s’interrompre, sans ressentir la moindre lassitude. Ma bouche embrassait chaque centimètre de ce visage depuis toujours attendu, pour toujours en moi gravé.
C’est très naturellement, c’est-à-dire sans même y avoir réfléchi, que je le transportai dans la baignoire, où je découpai des morceaux de lui, que je fis cuire. Vous vous demandez comment cela fut possible. Moi-même je j’ignore, je le mangeai, je le dévorai. Je n’agis pas ainsi pour dissimuler son cadavre, non, je devais le garder avec moi, en moi. Le garder pour toujours. Le plus difficile était de découper, mais je suis assez forte. Toute une semaine je me nourris de lui. Je jetai les restes à la poubelle, comme on jette des restes à la poubelle, la gardienne ne remarqua rien. Quand on interrogea les gens de l’immeuble deux semaines plus tard, je répondis que je ne l’avais jamais vu, on me crut. On ne fouilla même pas les appartements.

Je ne pensais pas recommencer. J’avais aimé un être unique, je continuais de l’aimer, ce n’était pas reproductible, ou duplicable. Cependant je sentis très vite l’intense besoin de retrouver son goût. Le goût de sa chair. Le désir de lui me revenait, me dévorait. Je m’en défendis désespérément, avec pour seul argument que, ne pouvant le retrouver physiquement, je ne devais pas davantage le trahir. Je me l’interdis. Hélas, ma raison en quelques jours apprivoisa l’idée de réitérer cette belle folie d’aimer. Et de nouveau je fus contrainte, un mois plus tard, d’aimer un homme charnel et d’en emplir mon corps, sans m’encombrer de sentiments.

Je venais de rencontrer Maurice, un chirurgien réputé, pas très respectueux de la personne humaine, entre autres qualités. Ce fut facile. D’instinct je sus le séduire, me faire inviter à dîner. Il trouva heureuse l’idée d’un restaurant végétarien, la soirée fut banale en même temps qu’excitante au-delà de ce que j’avais imaginé. Il aimait l’éclat de mes yeux quand je le regardais, mon appétit de lui grossissait chaque fois que je posais sur son visage le visage aimé du prof de philo, ah, je ne tenais plus en place. Y repenser me donne encore le frisson. Il me raccompagna, ce fut une belle et bonne nuit, et je bus mon café sur son corps encore bien chaud. Mon frigo de nouveau fut plein pour une semaine. Je songeai également à une expérience intéressante. Sur mes hibiscus trop ternes à mon goût, je versai un peu de son sang, ils devinrent rouge éclatant. C’est une pratique que j’ai conservée par la suite, avec toujours le même succès. Ce qui tend à démontrer que l’homme est bon aux plantes autant qu’aux femmes.
Mais pas seulement. Ce n’est pas le plus facile, cependant je dois encore vous expliquer que le chirurgien était plutôt nerveux, enfin sa chair était nettement moins savoureuse que celle du prof, aussi ne parvenant pas à en finir avec lui, j’achetai un doberman. Visiblement Bercère apprécia cette abondance de bons morceaux, m’évitant ainsi d’encombrer la poubelle de paquets suspects.
J’entends vos cris horrifiés, autant par le récit de mes crimes que par mon absence de remords, je ne peux y répondre, dans l’attente soit du néant, soit d’un jugement qui alors, oui, sera divin, et que je ne crains pas. Dans ce cas, soyez rassurés, le procès est imminent.

Depuis donc près d’une année, chaque mois un homme disparaît à Paris. A l’instar des vrais criminels, je conserve les articles qui m’offrent les photos de mes onze amants, réunis dans un album que j’aime à feuilleter, m’attardant toujours sur le premier, mais enfin je les ai tous aimés, et aucun ne m’a quittée. Je leur donne vie chaque jour jusqu’au jour de leur mort effective, qui est celui de la mienne. Si la mort se plaît à nous voler des êtres chers, au moins l’aurai-je contrainte à partager. C’est une victoire dont je suis fière, sans doute la seule victoire dans ma courte vie.

Bercère et moi faisons de longues promenades au parc, où il fait peur à tous les enfants, c’est vrai qu’il est impressionnant, magnifique aussi, on peut dire qu’il est bien nourri. Moi-même, toute cette année, j’ai affiché la mine rayonnante d’une femme follement amoureuse, ce qui ne m’était jamais arrivé. Aujourd’hui, rien ne va plus.

Le récit de mes neuf autres nuits ne vous apprendrait rien. Toujours à peu près le même scénario. Il vous suffira d’ouvrir l’album pour reconnaître Carlo, comédien, Julien, étudiant en théologie, Henri, gynécologue, René, pâtissier, il était venu avec des gâteaux, Charles, poète, Jean-Louis, procureur, eh oui, j’ai même mangé du proc, une erreur, mais quel séducteur. Il faut encore mentionner Michele, un sculpteur italien, Georges, chargé de mission à Amnesty International, il banda mou d’ailleurs mais il était si doux, et enfin Romain, écrivain magnifique. Tous furent adorables. Nous avons été très proches, eux de moi et moi d’eux. Nous sommes mêlés pour l’éternité. Que vous l’acceptiez ou non.

En dépit de cet amour chaque mois réinventé, me voici donc au moment où il me faut renoncer, ce qui déjà devrait vous mettre en joie. Mais lorsque je vous aurai dit que l’ennemi est en moi, vous exulterez, vous y verrez le signe d’une justice déjà divine. Rien de moins sûr. Il y a certes rivalité, que je ne sais interpréter, mais ne tombez pas trop vite dans ce piège grossier. Qui vous dit qu’un mortel se trouve en faute au regard des dieux au seul motif qu’il a aimé ce que les dieux aiment tant ? Qui vous dit que jamais vous ne me ressemblerez ?

Mon corps, qui toute cette année me donna quitus sans jamais protester, a pris le parti opposé. Depuis bientôt trois semaines je vomis du sang, jour et nuit. Au début c’était peu, quelques gouttes, puis en l’espace de trois ou quatre jours un verre entier, et à présent, à présent c’est monstrueux. Je ne peux plus manger, pas même boire. Je ne dors plus. Ces spasmes qui me tordent tout entière, ces transes, la fièvre, voudraient-ils m’annoncer l’enfer ? Ah ah ! Si au moins j’y croyais !

A la veille du douzième coup d’horloge de cette première année, je me sais au terme de ma vie. Ma douzième nuit d’amour sera solitaire, mais j’emporte en moi, avant que d’être fuie, mes amours infinies. Je suis dans ma dernière fuite.

Je n’ai pas nourri Bercère aujourd’hui. Je sais que demain matin au plus tard, le sentiment de reconnaissance qu’il éprouve pour moi n’exercera plus aucun contrôle sur sa faim féroce. Vous ne retrouverez pas grand-chose de moi. Ce sera la trace exacte de ce que j’aurai été sur la terre.





1998


De mon "futur" recueil L'Amore
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette superbe peinture de cet amour ancré dans la
brutalité et la cruauté! Éblouissant comme texte! Mon vote!
Mes deux haïku, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES sont
en FINALE pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir
les lire et les soutenir si le cœur vous en dit! Merci d’avance!

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Michèle Thibaudin · il y a
Elle a trouvé la solution idéale et radicale, pour ne jamais souffrir de la séparation!!!!!!!!!!!! +1
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Francesca Fa · il y a
Radicale, oui ! mais, comme j'ai dit plus bas, quand on aime on ne rompt pas !!! Merci et bienvenue Michèle, tous mes textes ne sont pas saignants, j'espère vous revoir ...
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Utilisateur désactivé · il y a
Ce texte est impressionnant : vous avez beaucoup d'imagination ! Bravo pour ce texte original et très bien écrit. On prend un réel plaisir à vous lire. Je vote symboliquement.
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Francesca Fa · il y a
Merci Marie, j'espère ne pas vous avoir découragée, à bientôt ...
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Utilisateur désactivé · il y a
Mais non ! Je partage votre avis : complètement. Je fais comme je peux, avec les moyens du bord (sans F.B). J'ai les yeux rouges comme un lapin albinos... Jamais je ne recommencerai. A bientôt. Pas de souci !
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Lammari Hafida · il y a
Cruauté impressionnante! Bien mené! +1 Je vous invite à soutenir mon poème en finale http://short-edition.com/oeuvre/poetik/voyage-24 et merci!
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Francesca Fa · il y a
Merci de votre visite Lammari Hafida (quel est le prénom ?) je passerai chez vous, promis
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Lammari Hafida · il y a
Hafida et merci
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MissFree · il y a
Captivant ce récit! Aimer jusqu'au plus profond de ses entrailles...
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Francesca Fa · il y a
L'amour est fou vous dis-je ! Merci Miss d'être passée, j'espère pour vous régaler !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Elle qui ne voulait pas aimer, aime les hommes, à toutes les sauces et logiquement elle finira par mourir d'avoir trop aimé.
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Francesca Fa · il y a
J'aime beaucoup "à toutes les sauces" !! Merci Patricia ... et bon appétit ...
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Guy Bellinger · il y a
L'amour fou version cannibale. C'est du malsain de chez malsain mais non sans grandeur. André Breton et ses copains auraient apprécié, ce me semble.
Moi, je suis devenu plus sage : depuis le jour où je me suis dis : "Végète, aryen !" j'ai rendu les clés Hannibal Lecter et je ne tombe plus amoureux que de belles plantes nommées Violette, Marguerite eu Véronique. Elles poussent à présent en moi et leur sang vert s'est mêlé au mien pour toujours.

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Francesca Fa · il y a
Merci merci cher Guy pour la grandeur, pour André et ses potes ! Aurais-je forcé le trait ? J'étais à l'époque frappée par un article sur des crimes cannibales, tous commis par des hommes et j'ai voulu m'imaginer dans la situation en inversant les rôles, et en dehors de l'amour je ne voyais pas de mobile... Le résultat m'a moi-même étonnée ! À présent je vais essayer ton régime bio moins risqué !
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Guy Bellinger · il y a
Le trait forcé ? Je ne crois pas. Tout me semble possible quand il s'agit de l'être humain, homme, femme, enfant, vieillard, critique littéraire ou cinématographique...
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Baleantour · il y a
Délicieusement cruel !
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Francesca Fa · il y a
Un(e) adepte ?
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Sauvagere · il y a
Cannibale par excès d'amour ! Impressionnant...
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Francesca Fa · il y a
Quand on aime, on ne rompt pas ... enfin ...
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Jean-Luc Ithié · il y a
Superbe texte qui m'a captivé jusqu'au bout ! En revanche, un peu inquiétant quand on est un homme ! Je me demande si l'une de mes anciennes compagnes... oups ! J'ai un frisson ! Je dois chasser cette idée sordide...
Bien que, finalement, ce soit plutôt vexant de croire que je ne courais aucun risque : insipide ? Mauvais amant ? Quelle tristesse !
Au passage, je note les références ! Je suis curieux de nature... ;-))

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Francesca Fa · il y a
Oui Marc, en effet j'avais publié ce texte sur un blog en 2007 ou 8 et un ami avait commenté "hmmm dois-je accepter de dîner avec toi ...?" ... A vous de voir Marc ! Quoi qu'il en soit la vie est un risque permanent ... Merci et à bientôt dans nos textes
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