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L'Américain

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Charlie Robert

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Il a la peau très rose, avec des taches brun pâle. Le visage gonflé, mal rasé, des cheveux blanc gris un peu trop longs, qu'on imaginerait mieux l'été, sous un chapeau de paille. La gueule sympathique, joviale, du barbu qui fait de la guitare.

Mais il ne sourit pas : sa bouche se tord et ses yeux se plissent dans leurs larmes.

Il doit ouvrir la porte, monter l'escalier et longer la balustrade jusqu'à son appartement ; il n'y arrive pas. La porte fait un bruit énorme, comme s'il la claquait plusieurs fois, comme s'il la balançait contre le mur – mais il n'a pas la force nécessaire. Il titube jusqu'à la rampe de l'escalier, monte une par une ses jambes qui tremblent.

Il fait une pause, le temps d'une grimace, tente de repartir : tombe. Ne se rattrape aux piliers de la rampe que pour pouvoir s'asseoir. Comme ça, en plein milieu, sur les marches : couché, presque, sur un tiers de l'escalier bien ciré, dans ce patio jaune et vert que le soleil patine. Il ne bouge pas, il ne fait rien : il est assis, les yeux dans le vague. On dirait qu'il écoute, qu'il guette – mais que peut-il entendre ?

Non : il attend simplement que retombe le vertige noir qui a emporté le patio, tout à l'heure, et le jaune et le vert, et le parquet bien ciré : quand il a assisté, aveugle, aux mouvements qui emportaient ses membres. Il attend de recouvrer la vue.

Puis il se traîne de marche en marche, et la bouteille de verre qu'il porte dans un sac plastique résonne contre les piliers de bois. Parfois il relève une figure froissée – on dirait qu'il a mal. Sa bouche s'entrouvre en un trou noir frémissant comme une vague. Mais il repart : il agrippe une de ses jambes et la déplace sur la marche supérieure.

Les pieds qu'il traîne à sa suite paraissent de bois : ce sont deux morceaux sans vie, aux couleurs douteuses, hors d'usage : deux morceaux vaguement roses, semellés d'une corne jaunâtre depuis qu'il sort pieds nus.



Soudain résonnent des pas au-dessus de sa tête, qu'il n'entend pas : il vient de se hisser sur le petit palier. Il n'a pas achevé d'y monter le bas de son corps qu'il sent le sac en plastique contenant sa bouteille lui glisser des mains. Il prend appui sur une marche pour relever la tête, retrouver sa bouteille, quand surgissent devant lui les pieds gonflés de Mary, qui s'est baissée pour récupérer le sac.
- Hey, Mary !

Elle ne répond pas. Elle relève un peu le long pagne dont elle ceinture son corps obèse et nu, prend appui sur son genou pour se relever, puis se dirige en boitant vaguement vers leur appartement. Il pose le front sur une marche.


Après un moment, il relève la tête, surpris de ne pas la voir revenir. Elle a laissée la porte entrouverte, elle ne vient pas l'aider ? Il attend encore un peu, assis sur les marches, les mains mollement posées entre ses cuisses, le dos courbé comme s'il scrutait quelque chose dans l'escalier. Mais il ne voit rien qu'un étrange visage dessiné là par le hasard du bois : le visage presque effacé, soufflé, d'un homme au crâne gigantesque et à la bouche noire.

Mary ne reviendra pas. Il reprend son souffle et tente de se relever, mais ses jambes ne le portent pas et il reste à quatre pattes. Il avance un peu comme ça, quelques mètres, puis soudain il ouvre la bouche comme pour rire et attrape la balustrade du premier étage : en s'aidant d'elle il se tire, il se cogne, mais se relève enfin, tient debout sur ses jambes, ose même quelques pas.

Et ça repart : il titube un peu, manque une fois trébucher contre une petite table de décoration, mais parvient à faire le tour du patio. Il descend même les quelques marches qui mènent à la porte de son appartement pour tomber assis sur un banc posé là devant, avec des coussins bleus.

La porte est toujours pareillement entrouverte tandis qu'il chasse le brouillard noir qui depuis qu'il s'est relevé lui souille le regard, et qu'il a ignoré pour arriver enfin là.



Derrière la porte il y a Mary, assise à sa table, qui travaille. Elle a rangé la bouteille dans le placard du haut, parce qu'elle sait que ça lui fait mal de lever les bras.

Elle ne le regarde pas quand il pousse enfin la porte, qui s'ouvre en hoquetant comme s'il lui donnait des petits coups successifs – chaque fois trop faibles. Il s'appuie sur la poignée comme sur une béquille, prend de l'élan pour aller attraper la table, et de là espère accéder à son fauteuil.


Qu'il atteint enfin, dans lequel il s'apprête enfin à s'effondrer, le temps de réussir à se tourner pour s'asseoir, quand soudain il réalise :

- La bouteille ?

Mary ne répond pas. Elle est penchée sur un livre, elle prend des notes.

- La bouteille ?

Il n'arrive pas à élever la voix. Il ne s'entend même pas. Le vertige noir lui prend à la fois les yeux et les oreilles ; il faut qu'il s'asseye, il faut qu'il se reprenne, il faut qu'il aille chercher la bouteille. Mais soudain le sol lui claque les genoux : il est tombé. Mary n'a même pas redressé la tête.

- Dans le placard.

Il faut qu'il se relève. Il tente de se mettre à quatre pattes mais ses genoux sont deux œdèmes. Alors il attend, couché sur le carrelage tacheté de différents tons de roses, jusqu'à un rose brun qu'on dirait sale. Il cherche des visages, mais les formes se brouillent et partout subsistent des gouttes noires.

- Mary ?

Elle s'obstine à noter quelque chose dans son carnet, les yeux vissés sur la page piquetée de mots noirs, comme s'il n'était pas là, couché par terre, à la supplier – elle écrit.

- Mary ?

- Dans le placard.

- Mary ?

- Dans le placard.

- Tu... ?

- Dans le placard, je te dis : vas-y, va la prendre, bois.

- Tu veux... ?

- Dans le placard. Non je ne veux pas, prends-la toi-même, je ne peux pas.

- Tu écris ? Elle écrit... Mary écrit !

Il a relevé la tête et la regarde maintenant avec le même sourire noir qui avait troué sa bouche, tout à l'heure, quand il titubait dans le patio

- Arrête, s'il te plaît.

- Tu écris, Mary ?

- Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi tu... ? Oh, et puis merde.

Mary se penche, appuyée sur les accoudoirs de son fauteuil, et se lève malgré la douleur qui lui irradie la jambe depuis la hanche. Elle va jusqu'au placard, elle l'ouvre, elle attrape la bouteille. Il continue à lui sourire mais elle ne le regarde pas. Elle pose la bouteille sur la table.

- Mary, ma jolie Mary.

- Arrête.

- Mary la belle, Mary la sirène, tu te souviens ? Mary les cheveux de feu, le corps de liane, la bouche qui aspire.

- Arrête, Richard, ça suffit.

La joue sur le carrelage, les yeux fermés désormais, il chantonne.

- Mary beauté, Mary soupirs, Mary l'amour.

- Je range la bouteille.

- Non, Mary jolie.


Richard a rouvert les yeux. Il regarde autour de lui, espérant trouver à sa portée un meuble qui l'aidera à se mettre debout. Mary s'est rassise à sa table ; elle note quelque chose dans son carnet.

Elle écrit en appuyant fort sur son stylo, et elle caresse du plat de la main les pages qui s'empilent, qui gonflent son carnet. Elle se souvient de Mary de feu.


Aujourd'hui elle est extrêmement grosse. Elle ne se coiffe pas, attache vaguement ses cheveux gris trop longs avec un élastique. Elle ne s'habille pas, circule entourée d'un large pan de tissu – qui laisse imaginer qu'elle est nue là-dessous, car certaines fois elle retient le pagne juste à temps, pour le rajuster sous ses aisselles.

Elle sait qu'elle est laide, mais sous son enveloppe de peau flasque déformée par les plis, les rides, les boursouflures, il y a toujours Mary de feu.

Elle peine à marcher, doit s'appuyer au mur, ses jambes sont comme des poteaux, mais il y a Mary de feu dans le balancement de son cul énorme, surnaturellement rebondi et farceur, tandis qu'elle boite jusqu'à l'angle de la rue. Mary de feu dans les frétillements de son corps quand elle écoute de la musique et s'imagine danser. Mary de feu quand elle ferme les yeux et s'endort, quand plus rien qu'elle n'existe.



Mais Richard s'est relevé, presque : il s'appuie d'un bras sur la table et essaie d'attraper une chaise. Sans se retourner Mary en pousse une dans sa direction, puis resserre son pagne et attrape une couverture qui traîne.

- La bouteille, aide-moi Mary d'amour.


Elle referme la porte derrière elle et s'appuie sur la rampe jusqu'à l'escalier qui mène à la terrasse. Elle respire fort, elle a vite trop chaud, mais elle monte sans s'arrêter – arrivée en haut elle s'appuie quelques minutes sur l'évier, sans rien faire, pour souffler ; elle a jeté la couverture par terre, une couverture qui n'a pas besoin d'être lavée, qui a été lavée il y a exactement trois jours, quand elle a eu besoin de sortir respirer.

Elle frotte une couverture à la brosse, parfois un tapis, et elle s'applique bien. Elle reste là des heures : elle ajoute du savon, elle fait mousser, elle commence à rincer – il faut prendre le temps de frotter, les poils sont imbibés. Et ça dure, souvent assez longtemps pour engager une conversation, parler un peu de la vie.


- Et vous, vous voyagez ? Vous travaillez ici ?

- Non, on est là depuis un an, on est bien ici.

- Ah oui, c'est bien Cuenca.

- C'est une ville extraordinaire. Et les gens d'ici sont tellement... J'ai rencontré une amie, là, dans la boutique du coin : tous les dimanches elle nous prépare un poulet, un gros poulet de ferme, comme ça, et des petits beignets d'ici, je ne sais plus comment ils les appellent. Elle est merveilleuse. Elle m'a offert ces boucles d'oreille, à Noël. Comme ça, un cadeau, pour faire plaisir... C'est merveilleux, cette ville est merveilleuse. Quelle chance nous avons ! C'est merveilleux de faire ça tant que vous êtes jeunes ! Voyager, c'est ce qu'il faut faire dans la vie. On a vu plus de cent pays...

- Cent pays ?

- C'est merveilleux : les cultures, les rencontres, l'amour qu'on peut donner partout, autour de soi, à tous ces gens, l'amour qu'on reçoit.

Elle ferme à peine les yeux, le temps d'un frôlement, regarde vers le ciel :

- C'est merveilleux, c'est extraordinaire... Bonne vie, vous deux ! Bons voyages, bonnes rencontres.

- Merci, vous aussi. Buenas tardes.

- Et l'Argentine ? Vous y êtes allés ?

- Non, pas encore.

- C'est merveilleux l'Argentine ! Ah ! L'Argentine !

- Oui, oui, on va y aller.

- Et le Pérou ? C'est tellement beau, le Pérou, les Péruviens, merveilleux.

- Oui, aussi, c'est prévu. Buenas tardes.


Elle continue à frotter, elle voudrait les retenir, leur dire que la vie c'est beau, qu'il faut découvrir un maximum de choses, rencontrer un maximum de gens, que la vie c'est ça, c'est le voyage, c'est les surprises de tous les jours.
Mais ils sont redescendus.

Elle continue pourtant, pour elle, parce qu'elle sait qu'elle a de la chance d'être ici, à Cuenca, que les gens du quartier sont merveilleusement gentils, qu'elle est bien, au soleil, à frotter cette couverture qui sent bon le savon. Que c'est comme ça, la vie, qu'il faut profiter de tout, ne rien imaginer.



Quand elle pousse la porte de l'appartement, mouillée de sueur et les cuisses collées au tissu de son pagne, elle voit que Richard a réussi à s'asseoir dans son fauteuil et qu'il boit à la bouteille.

Elle va poser la couverture sur le lit, puis se servir une assiette de beignets cuisinés par son amie. Elle est bien. La lumière du soir est douce et Richard a les yeux dans le vide.

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