L’âme des cires perdues

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J'écris dès que je m'allonge. A cause de l'horizontalité sans doute. Je rêve des mots que j'arrange en phrases. Je musique beaucoup mes textes. J'aime le style incantatoire, je m'envoute  [+]

Image de Automne 2021

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La pièce était merveilleuse, elle exerçait la même fascination que le modèle, et la même crainte, mais elle était en cire. Il avait travaillé toute la nuit, dans les lueurs jaune d'or des veilleuses, les flammes graciles miraculeusement posées sur les terres cuites, comme de petites âmes complices de son art. Elles étaient déjà des femmes, et terriblement tentatrices, ces formes ondulantes, ces êtres subtils entre la chair et le voile. Mille fois ses mains avaient caressé le faux corps parfait de la reine, ses doigts étaient nés dans les intimités, et il savait maintenant combien elle était déesse.
L'atelier était au levant, en surplomb léger, et l'horizon s'ensanglantait lentement, dans des rouges sombres qui voulaient embrasser et retenir les obscurités partantes. Le jour viendrait, il le savait, et il fallait agir. La statue, lascive et fière, ne soutiendrait pas le soleil de midi. On entendait maintenant, à intervalles réguliers, claquer les mâchoires des crocodiles, que réveillait l'instinct matinal de la prédation. Un frisson le parcourut... Il goûta le plaisir de sa propre chair, mais il songea qu'il serait peut-être lui-même au menu s'il ne faisait pas diligence.
Il regarda son œuvre une fois encore, dans ce temps enclavé qu'il pensait posséder, tant qu'elle était inachevée. Il s'approcha au plus près, et il ne put s'empêcher de presque baiser les lèvres factices. Il crut sentir le souffle léger de la femme qui s'était tenue là la veille, durant plusieurs heures, lac improbable cerné de terres anéanties, jusqu'à ce que ses travaux fussent assez avancés. Le sculpteur n'avait pas seulement restitué fidèlement les traits de Néfertiti, il avait rendu sa grâce, cette sensation d'immortalité, ce silence cérémoniel, cette certitude incharnelle incarnée pourtant, qui préludait à la parole, à l'éloquence, à l'envoûtement. Il entendait, dans un écho infiniment lent à se dissiper, les derniers mots, provocateurs, sentencieux, royaux : « Puis-je me rhabiller ? Avez-vous fini ? Ne m'avez-vous pas assez vue ? Ne rêvez pas, vous ne m'embrasserez jamais. Mais peut-être le ferai-je, un autre jour, ou jamais, ou longtemps. J'aime votre tête ! Je sais ce que vous pensez ! Sur un plateau ou sur une pique. Vous me prêtez peu d'imagination. Il faudra que mes yeux, quoique fermés, suggèrent la pensée d'autres tortures, d'autres jeux, d'autres raffinements, si vous ne voulez pas trop tôt que je vous inflige, attaché joliment, sur les berges humides, les surprises du Nil. »
Il n'avait pas peur de la mort, mais il lui répugnait de finir dans un estomac, qui plus est sans doute reptilien. Il voulait la sépulture de son père, celle qu'il avait donnée à sa femme, et celle qu'il souhaitait pour son fils. Il prit une dernière fois le ciseau le plus fin qu'il eût, et il travailla sans paraître y toucher les paupières. Peu à peu, on devinait, sous les fines membranes, l'affleurement globulaire des yeux, leur mouvement affolé, et le foisonnement de leurs pensées. Il ne manquait que l'étincelle de vie pour que le regard se dévoilât tout à fait, et que la statue quittât sa position presque allongée, sur un coude, comme la répandraient les Romains, à table et discourant, préludant longuement à d'autres plaisirs.
La sculpture avait exactement les dimensions du modèle. Il avait dû préparer une grande quantité de ciment réfractaire et d'eau. Il se mit sans plus tarder à la confection du moule, couche par couche. Néfertiti disparaissait sous ce linceul qui deviendrait vite dur comme la pierre. Il avait l'impression de lui appliquer un baume de beauté, et, en même temps, de réaliser son sarcophage. Il percevait de moins en moins la beauté du corps, qu'il avait aimé toute une nuit, avec les yeux. Ses mains le désapprenaient, elles n'étaient plus siennes non plus, elles étaient redevenues outils, habiles certes, mais à la vie automatique. Elles étaient une fonction, quasi végétatives, comme on respire sans aucune joie ni jouissance.
Il terminait la dernière passe de recouvrement, quand le premier rayon de soleil atteignait le bord de la formidable baie de son atelier. Il se souvint du premier sphinx qu'il avait taillé dans la pierre même, sans l'artifice industrieux des cires perdues. Il avait fallu casser les murs, car le gigantisme d'Akhénaton réclamait des blocs qui imposaient l'idée des millénaires. Au franchissement de l'arche, il s'était toujours attendu à entendre le battement d'ailes de la bête, et à la voir s'envoler, fracassant le jour, le temps et la mort. Mais Pharaon avait été souvent là, accompagnant cet être, mi-féminin, mi-masculin, jusqu'au piédestal où, monumental, il regarderait éternellement le désert.
À la fin de l'après-midi, le moule était suffisamment solidifié. Il avait préparé l'or, en fusion dans la forge, et son sang en son corps n'était pas moins brûlant. Il commença à le verser par les canules. Au fur et à mesure de l'opération, la cire fondait, et en vapeur s'échappait par les évents, tandis que le métal la remplaçait. C'était comme si Néfertiti expirait sa chair, dans la jouissance des fluides, et mourait infiniment, dans l'aise de l'amour. L'évanescence se prolongea de nombreuses heures, puis, dans un dernier spasme, dans une dernière tension aussitôt relâchée, ce fut fini. Il sombra alors dans l'inconscience, épuisé.
Son rêve le mena, par un désert sans bord, où seule la variation d'une roche trompait la monotonie des sables, dans une oasis idéale. Elle était ovoïde, les dattiers nombreux étaient bleus, et ils approchaient les étoiles. Il n'aurait su dire si elles en étaient les fruits, ou si elles venaient s'en régaler, insectes ailés multicolores, qui s'étaient figés, avant de fondre sur leur festin choisi. On entendait, qui descendait des rames des palmiers, une musique tribale, ancienne, plus vieille que les premières pierres élevées d'Égypte, le tambour et la flûte étroitement enlacés. On percevait les glissements des pas, alternativement précipités et lents, d'une danseuse. Un air épais, embaumé, lui caressait le visage, par ondes successives, suivant le même rythme que la mélopée dansée, qui acceptait la mélancolie, puis la refusait. Un chant montait, sans mots, très beau, qui disait la beauté de la femme, et sa maternité. Les yeux de Néfertiti flottaient, ici, et là, là-bas maintenant, au-delà des frontières de l'oasis, et sa coiffe détachée emplissait le ciel.
Le Soleil se moquait de lui. Tu as assez dormi, tu as assez rêvé, ta réalité, ta vie t'attendent, et l'effort du jour. Lève-toi, ouvrier, et va à ta tâche ! Il se leva, et alla au moule. Il était froid. L'or était solidifié à l'intérieur. Il prit son maillet et heurta avec précaution la carapace de l'étrange bête. Elle se brisait lentement, et, peu à peu, apparaissait la sculpture définitive. Tu prétends que je donne éclat à ta création ! Adresse-toi à ma cousine la Lune, et cache-moi cette horreur ! La reproduction était fidèle au modèle de cire. La pose et les traits de la reine étaient immortalisés. Aucun détail n'était gâté. Pourtant la réalisation n'était pas réussie, car aucune âme n'irradiait de cette fausse Néfertiti. La statue demeurerait muette pour l'éternité, dans le musée du néant, car il faudrait la refondre.
Il ne comprenait pas ce qui s'était passé. Comment le charme immatériel de la reine de cire avait-il pu s'évaporer ? Et s'il était quelque chose, pourquoi ne s'était-il pas transmuté en or ? Il avait beau frotter le métal méthodiquement ou comme un fou, rien n'émanait des profondeurs, qu'un vague éclat terni par l'effort industrieux de l'artifice. Que dirait-il à la femme, à l'épouse de Pharaon, à la grande, à la parfaite Néfertiti ? C'était là le mauvais miroir qu'on lui présentait ! Où était sa jumelle ? Mieux valait le poison que le Nil ! Le grognement d'un hippopotame précipita sa décision. Dans l'intimité des rois depuis longtemps, il avait eu accès à l'arsenic. Il s'en versa une dose dans une coupe, et s'apprêtait à la boire quand on vint. Amset, son plus fidèle esclave, lui annonçait que la reine était morte brutalement, sans qu'on sût comment. Il fut tenté de la rejoindre immédiatement, ses lèvres s'humectèrent du liquide mortel, il pensa à son rêve de la nuit, à l'oasis, aux étoiles, à la mort, comme à un joyau plus grand encore qui illuminait les obscurités, mais il ne but pas. Il ne renoncerait pas à sa tâche.
Il demanda à Amset de lui apporter des blocs de cire. Il se remettrait au travail au couchant. La reine en or serait le modèle des formes, et pour l'âme, il puiserait en lui, car elle était tout son rêve.
À l'approche de minuit, elle était de nouveau là, avec les mêmes lèvres qui voulaient être embrassées et qui l'interdisaient : « Qu'as-tu fait ces deux derniers jours ? Qu'ai-je fait moi-même ? Je ne me souviens de rien. C'est comme si j'avais dormi tout le temps, comme si j'étais morte, et me voici, dans ma beauté, et ma puissance. À genoux, vénère-moi, je suis ta reine, c'est moi qui t'arrache au néant ! Poursuis ton œuvre jusqu'à son terme, et peut-être tolérerai-je ta présence une partie de l'éternité. »
Au matin, il refit un moule pour la statue de cire, puis, au soir, il refondit la statue d'or. Le métal en fusion fut à nouveau versé par les canules, et les évents firent leur office comme la première fois. Cependant, son épuisement fut plus grand. Comme sa déception le lendemain. La reine décoffrée ne disait mot, son âme partie.
L'or fut refondu maintes fois. Il ne renonçait pas, mais ses forces faiblissaient. Sa joie était cette heure qu'il s'accordait avec la reine de cire, un soir sur deux. La pensée des lèvres, leur tentation, les mots doux, terribles, audacieux, étaient l'élixir qui le prolongeait un peu.
Mais vint le dernier soir... Il savait que la mort était au bout de cet essai-là, l'ultime tentative pour sauver l'âme de Néfertiti. Il s'approcha un peu plus près des deux arcs rosés de la bouche, qui semblèrent alors s'avancer. Il crut voir la nacre des dents, sentir le souffle de vie, deviner le désir de la femme. Ils se donnèrent un baiser, le créateur, la créature, la cire presque chair, la vie presque mort. Le sommeil de l'amour le prit.
Au réveil, il mena l'entreprise, une fois encore, de la terre réfractaire jusqu'à l'or. Il n'eut pas le temps de totalement détruire le sarcophage. Lorsqu'Amset le découvrit, seule la tête royale apparaissait qu'embrassait le maître. Une lumière étrange régnait. Le soleil n'avait pas encore inondé l'horizon, et les cieux noirs ne jouissaient pas de se mêler aux premières couleurs. Non, mais la plénitude heureuse était en l'atelier, et s'approchant des deux corps, le serviteur aurait juré les avoir entendus doucement gémir.
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Annabel Seynave- · il y a
Un bon texte, une idée originale, c'est bien situé dans l'époque et c'est très bien écrit.
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Alexis Garcia · il y a
Pour tout révéler, ce texte est né après la visite d'une exposition d'art d'un ami illustrateur, Michel Cadiere, féru d'histoire et de mythologie.
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Mireille Bosq · il y a
Voilà bien un texte pour moi, historienne (je dois souligner que l’on a droit à ce titre que dans deux occasions : lorsque l’on est étudiant dans la matière ou agrégé. Je ne fais plus partie de la première catégorie et je ne suis pas agrégée . je le soutiens, le sentant inspiré par des lectures et des visites de musées. Pour l'originalité de son sujet, donc.
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Ginette Flora Amouma · il y a
L'oeuvre et son maître racontée avec raffinement .
Une parfaite et mortelle fusion .

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Carl Pax · il y a
Une écriture soignée et délicate qui décrit de façon poétique la folie de l'artiste amoureux de son modèle et toujours insatisfait. Il y a de très belles images.
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Alexis Garcia · il y a
J'ai l'obsession d'écrire comme on compose un morceau de musique, avec un soin que je voudrais comparable.
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JAC B · il y a
Une écriture riche pour un sujet original où le maître sculpteur dialogue avec son oeuvre, et son modèle Néfertiti . C'est parfaitement documenté (techniquement et historiquement), l'exaltation et l'exigence aux franges d'un amour funestement dévoué rendent hommage à une icône et l'image dans la phrase de chute offre une éternité, c'est très beau. Je like Alexis.
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Alexis Garcia · il y a
Je me suis effectivement documenté, techniquement surtout !
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Chantal Sourire · il y a
Les tourments d'un artiste perfectionniste, un beau texte sur les affres de la création !

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