L'amante

il y a
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Lazare vient de partir. Je n'ai pas grand chose à vous raconter, je ne connais de lui que le bout de ses dix doigts. Il vient souvent me voir la nuit, il me tape dessus avec frénésie, il a  [+]

Image de Hiver 2015
Il referme la porte et la trouve allongée sur le lit, les yeux fixés sur lui. Sa robe rouge rappelle le pourpre de ses lèvres, sa chevelure blonde s'étire jusqu'à sa poitrine où ses mains sont négligemment posées. Il lui jette un regard gêné furtif, s'approche, se tient près d'elle ; il replace une mèche de cheveux et caresse son oreille bleue. Sous ses doigts, le coton de son vêtement se froisse lorsqu’il la soulève. Alors il la déshabille avec délicatesse, sa peau marquée n’a que peu changé. Une fois ses bijoux retirés, il la couche sur le dos et relève sa tête. Par pudeur, il cache son sexe. Quelques rayons filtrent à travers les nuages, traversent la pièce et éclairent sobrement son visage diaphane. Il la nettoie doucement en massant ses cuisses, ses bras, et ses joues, ce qui lui donne l'expression du rire. Il suit la procédure, observe ses pupilles et effectue la vérification de son identité, serre sa main froide qu'elle refuse de lui donner. Il pratique une incision à l’artère humérale puis lui injecte les formaldéhydes et le méthanol qui se répandent dans son corps tandis qu’il masse les endroits où se forment des caillots. Il sectionne la veine jugulaire pour drainer les fluides avant de suturer.

Après l'avoir rhabillée, il range ses instruments et s’applique désormais à faire disparaître les bleus et les traces laissées par son départ. Les indices sont nombreux, les ecchymoses sont autant de cachets déposés sur la chair rigidifiée dont il s’évertue à restituer l’apparence relâchée. Cette rigidité lui rappelle la fixité des peintures, le corps devient un modèle éternel dont la dernière image habitera l’esprit des proches jusqu’à ce qu’ils prennent sa place. Manège des vanités que d’être séduisant dans l’au-delà, mais les parents, mais les amis et les enfants, gardent en mémoire la dernière apparence convenable d’une fille, d’une amante ou d’une mère. Vivante par le sourire si délié, si fortuné du bonheur qui éveille ses yeux mi-clos. Son visage lui est familier, il contemple sa beauté et sa photographie : le même instant figé. Elle n'est pas la première qu'il considère avec attention, immobile une minute, il présume que son regard prend aussi bien soin d'elle que les autres. Il dégage son cou raidi pour attacher son collier, glisse sa bague à l'annulaire et fait maladroitement tomber ses boucles d'oreille sous le lit.

La lumière blanche du ciel neigeux se dépose sur son visage ; par un jeu de reflet, il croirait la voir sourire. Le vent souffle et fait battre la fenêtre tandis que son pouls est à l'arrêt. Sous la neige, Paris semble se prémunir de toute vie, se protéger des formes fortes de l'existence, les bourrasques soulèvent et emportent les flocons qui meurent sur les carreaux. L'azur est masqué sous un blanc inexpressif et voilé, il sort les boucles d'oreille de sa poche et les ajuste, elles s'accordaient avec l'azur de ses yeux. Son travail ne consiste pas à mentir, à l’embellir, à la rendre vivante ou éternelle, à nier le temps et la nature. Il doit dissimuler, effacer, abriter les affirmations de sa mort derrière le plâtre puisque le visage du décès se propage sans limite. Il couvre sa peau d’une poudre odorante, laissant le soin à tous les sens d’être trompés par l’apparente absence des signes de décomposition. Il donne aux visages un air songeur, ils dorment couverts par les pleurs de leurs proches. Son investissement émotionnel dans le travail est rare car il côtoie habituellement des inconnus qui le resteront à jamais. Sans pouvoir restituer la vie ni avoir voulu lui accorder une seconde chance, il s’attache à sculpter un visage qui fasse croire qu’elle s’est noyée dans un instant extrême de bonheur. À nouveau sereine, ses doigts sont réunis et prient pour un salut déjà amorcé.

Il est inhabituel qu’il soit invité à la cérémonie, la plupart des convives préférant nier son action et celle de la nature. Il imagine déjà le regard perdu du mari, celui embué de ses enfants, dans le vide des parents, se fixer sur lui lorsqu’il sortira de la chambre. Il se pare souvent d’un air grave, d’homme qui vient d’accomplir sa besogne. Cette fois, il sait qu’il ne pourra pas partir sans dire un mot, ni même échapper au discours du prêtre, de la mère, de la sœur, des cousins, des amis du mari. Il a longtemps hésité avant de se refuser à lire son oraison funèbre, y voyant plutôt qu’un hommage, une provocation. Il a pensé à la confession mais a finalement préféré laisser cela aux dévots qui se persuadent d’une possibilité de rédemption. Il entend le bruit des pleurs se propager jusque sous la porte et emplir la chambre qui a plus souvent connu leurs éclats de rire. Il méconnaît un corps tant de fois parcouru et usé par des mains illégitimes dont la douceur n’a pas su consoler les peines ni soulager les douleurs. Une femme aimante et aimée autrefois animée par un désir qui vient d’atteindre sa limite. Une amante aux soupirs de saintes et aux cris de fées, une mère respectée à la vie rangée, une épouse aux atours multiples. Aucune de ces femmes ne transparaît derrière les contours de ce visage, chacun y verra la disparition de celle qu'il a connue. Sa dernière pensée se pose sur les souvenirs partagés comme seuls legs, sur les attentions amoureuses comme héritage. Depuis, sa rupture et sa fuite lui ont fait éprouver une trahison qui ne saurait s'absoudre dans un aveu. La satisfaction d'être le dernier à s’être occupé d’elle restera le gage de son affection. Il regrette certains de ses gestes, lui confesse des non-dits. Peut-être aurait-elle préféré ne jamais le connaître ; peut-être n'aurait-il jamais dû la quitter. Avant de partir, avant de la rendre à ses proches, il s'acquitte d'un baiser.

Son masque n’est plus qu’un indice friable de leur histoire aujourd’hui oubliée. Son effigie s’est propagée au-delà de sa famille, sa mort est devenue une énigme que tant d’autres ont cherché à résoudre. Au fil des années, une dimension mythique et esthétique a transformé l’Inconnue de la Seine en objet de décoration et de fantasmes : elle trônait dans les chambres et les salons, sur les murs d’un Paris bohème, sous une admiration béate entretenue par des artistes séduits par son sourire. Laissant persister le souvenir, elle professe un mensonge, la préservation possible d’un être sous forme sensible détaché de son histoire. Son sourire révèle sa vie, sa mort, et dissimule son amour. Autrefois, d’autres ont voulu le briser, apprenant comment derrière ce faciès heureux se déguisait tour à tour une mère et une épouse, une amante.

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Iso · il y a
Une écriture impressionnante et tout en style. Et, un bon texte + 1 vote.
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Maud Garnier · il y a
Je vous donne mon vote Lazare pour ce texte étrange, délicat et l'atmosphère feutrée qui s'en dégage !...
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Loame · il y a
beau récit délicat + 1
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J.M Capu · il y a
Beau texte et belle écriture , +1
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Claudel · il y a
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Claudel · il y a
Un très beau texte. Mon vote +1
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Aurélie Jullien · il y a
Vous avez une plume magnifique ! J'adhère totalement à votre style et je trouve dommage qu'il y ait si peu de votes... Au plaisir de vous lire à nouveau.
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Papyjack · il y a
une nouvelle bien faite, de l 'histoire dans l 'historique, fluide et hélas trop court
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Christine Śmiejkowski · il y a
+1 - un récit délicat, subtil, qui me change de certains textes de la finale - donc un plus +1 mérité et ce n'est pas un secret : 10+1= 11Si vous en avez le temps évidemment et merci d'avance: ♥ 2 liens attention ♥
►►► Un récit : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/sans-domicile-fixe-1

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