L'altruisme

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Après une expérience malheureuse de critique littéraire dans une revue vélocipédique, André Jalex Jr s'est essayé à de nombreuses disciplines: ténor d'opéra, footballeur international  [+]

Image de Hiver 2018
Ce matin, ma voisine du quatrième, une blonde un peu falote mais bien roulée, s'est fait renverser par un autobus devant l'immeuble. Le conducteur devait être légèrement bourré. Le muscadet, à jeun, ça ne pardonne pas. Rapidement toute la cage d'escalier a été au courant, grâce à Mademoiselle Chouquet, la bigote du deuxième. Cela ne m'a pas empêché de finir tranquillement mon petit déjeuner, sans laisser refroidir mes rôties. Mon opinion, que je n'ai pas dite, a été vite établie : c'est bien fait. Depuis le temps que cette salope repousse mes avances, pourtant pleines de tact... Je vais certes sur mes soixante ans mais tout le monde s'accorde à me trouver bien vert, appréciation que je fais mieux que partager. Mon appareil génital, que j'entraîne et entretiens avec soin, est d'un fonctionnement parfait, à peine plus lent qu'il y a trente ans. Enfin...si cette conne préfère se faire culbuter par un autobus, ce n'est pas ça qui me tirera des larmes.

Quand je sors de l'immeuble, l'attroupement s'est déjà dispersé et je me dirige paisiblement vers le métro, comme chaque jour à la même heure. Ce matin il n'est pas en grève. Je serai donc presque à l'heure au bureau. J'ai hâte de savoir ce que va pouvoir dire Suchet sur le match d'hier soir. PSG a été battu sur son terrain du Parc par Martigues. Il est supporter du PSG, ce gros con. Alors je prends très vivement parti pour Martigues. Avec un sujet comme celui-là, on va bien tirer jusqu'à midi sans trop s'emmerder. D'autant que les autres vont s'en mêler, et comme ils sont pas mal cons eux aussi, ça ne doit pas être triste. Je fourbis mes arguments: le PSG ? une équipe de peintres ridiculisée par des touristes martégaux.

Dans le wagon il y a la cohue. Mais il est dit que ce matin n'est pas comme les autres puisque les contrôleurs rappliquent. Un voyageur leur demande s'ils ont terminé la dernière grève et s'ils pensent bientôt embrayer la suivante, bref quand ils prévoient de cesser d'emmerder le monde, avec leurs grèves parsemées de contrôles ou l'inverse. Les contrôleurs s'en tirent avec dignité mais tout le compartiment rigole.
Dans la rue j'aperçois, une vingtaine de mètres devant moi, Monsieur de Rissac, notre Directeur des Relations Humaines, son Figaro plié sous le bras afin qu'on ne le confonde pas avec quelqu'un qui n'est pas Directeur des Relations Humaines. Je le soupçonne de lire en cachette des publications pornographiques, entre deux numéros de La Croix ou de Témoignage Chrétien.
J'arrive à l'Agence avec près de dix minutes d'avance et je m'empresse de pointer afin de pouvoir m'échapper plus tôt ce soir. L'Agence pour la Maîtrise des Déjections Canines (AMDC) est un organisme semi-public qui n'a aucun compte à rendre au privé. Le travail pourrait y être intéressant si la direction générale n'en était incurablement confiée à des minables qui s'y trouvent parachutés quand plus personne n'en veut. Le dernier en date, Monsieur Clocheton, est un énarque qui, après avoir stagné dans quelques ministères et conduit quelques entreprises à la faillite, a reçu la direction de l'Agence comme lot de consolation. Il est gratiné mais il faut reconnaître qu'il a su bien s'entourer. Outre ce faux-cul de de Rissac qui possède une bonne maîtrise du verbe, il dispose d'un Directeur Financier, Monsieur de la Hacquinière-Bensac, incollable sur les quatre opérations, même sans calculette. Il est tellement incollable qu'on l'a surnommé Oncle Ben. Monsieur Clocheton a surtout dégoté une très jolie secrétaire, Carole Choupinet, qui, entre deux fellations, occupe son temps à organiser les promenades de son patron aux quatre coins du monde. La maîtrise des déjections canines est un problème d'importance mondiale, même si l'on a parfois tendance à l'oublier. C'est d'ailleurs la principale conclusion du dernier Congrès Mondial, en juin dernier aux Bahamas.

Après le repas vient l’heure de la sieste mais je me sens maintenant lourd et flatulent. Tout à l’heure il faudra que je rentre à pied si je veux restaurer mon appétit avant le repas du soir.
Le téléphone recommence à carillonner. Dans les ministères aussi les siestes se terminent. J'envoie promener deux ou trois pékins qui souhaitent proposer des solutions originales aux problèmes de propreté des trottoirs urbains et j'expédie rapidement (au panier) quelques lettres de réclamations.

J'habite un petit immeuble de cinq étages dans le treizième arrondissement. La construction date des années trente, avant la guerre, et paraît solide. Je la crois solide mais en fait, je n'y connais rien. Le bâtiment n'est pas mon domaine. Mon domaine, ce sont les déjections canines. Chacun sa spécialité. Ma rue donne dans une autre qui, elle même, débouche sur le boulevard Kellerman. De l'autre côté il y a la place d'Italie. Le quartier est riche en restaurants asiatiques. Ça tombe bien puisque j'adore les cuisines chinoises, vietnamiennes, thaïlandaises et de tous ces pays-là.
Mon appartement est situé au premier étage: c'est un quatre pièces que j’ai fait moderniser quelque peu. Je le trouve confortable et même douillet. Je suis très sensible au confort, comme je le suis à la qualité de la nourriture, des vins et des filles que je saute. Tous ces ingrédients de la vie courante sont en étroite osmose, même s'il y a des imbéciles pour penser l'inverse. Par exemple, mon collègue Mangin, qui fait à peine la différence entre une choucroute et un bœuf bourguignon, ne sort que des nénettes si incroyablement tartes que l'on pourrait croire qu'il les ramasse à la sortie des couvents.
Le rez-de-chaussée est occupé par la bignole dont la loge est contiguë au local à poubelles. L'occupante est amène et facilement bavarde. Blasée ou résignée, elle ne fait que rarement allusion à sa maîtrise de Sciences Humaines que la crise de l'emploi ne lui a pas permis de valoriser plus que ça. Elle est tirable, mais je ne l'ai pas fait, du moins pas encore.
Au deuxième étage habite Mademoiselle Chouquet, la bigote qui a rameuté l'immeuble lors de l'accident de l'autobus. Je ne crois pas qu'elle travaille. Elle est très coincée de beaucoup d'endroits à la fois et ce n'est pas moi qui fournirai le lubrifiant. Sur le même palier vit un couple d'homosexuels, gens aimables et discrets, au grand dam de certains qui les souhaiteraient plus excentriques pour pouvoir se payer leur fiole.
Plus haut on trouve des couples avec des enfants et des chiens. Les toutous adorent pisser sur le paillasson de la bigote qui est venue me trouver à cause de ma spécialisation canine. Je lui ai fait valoir que je n'étais pas spécialiste de la petite commission, mais seulement de la grosse et l'ai envoyée promener dans toutes ses largeurs. « C'est un peu, lui ai-je dit, comme si vous alliez consulter un gastro-entérologue pour une infection urinaire ». L'argument l'a parfaitement convaincue et depuis, elle me fout une paix royale, avec peut-être un air plus pincé tout de même.
Au quatrième il y a ma voisine qui a eu une liaison avec l'autobus. Elle est mignonne et vit seule. Je crois qu'elle n'est que locataire de son appartement alors que je suis propriétaire du mien.
L'immeuble abrite quelques autres voisins, encore moins intéressants que les précédents et que je ne rencontre pratiquement jamais. Il y a un gardien de musée qui vit avec sa mère, un militant du RPR et son chien policier (qui ne compisse pas le paillasson de la bigote parce qu'il fait là où on lui dit de faire, comme son maître), un couple de gérants de supérette et, pour rétablir l'équilibre, un authentique paléo-communiste avec sa femme et leurs quatre gosses. Moi, je ne lis jamais, je ne fais pas de politique et ne vote pas car je n'ai pas encore eu la preuve que cela pourrait me rapporter quelque chose.

Une fois par mois je vais chez le coiffeur. Il est très bien, mon coiffeur, encore qu'il tienne souvent des propos inutiles. C’est un homme instruit, mais un déraciné. Originaire de Prades-le-Lez dans l'Hérault, il a obtenu une agrégation de philosophie avant de se tourner vers la coiffure, non sans avoir préalablement, à cause de la crise, tâté d'un bon nombre de petits boulots. Comme il n'y avait à Prades-le-Lez ni chaire de philosophie, ni place pour un coiffeur supplémentaire, il est « monté » à Paris. Bien que cela ne serve strictement à rien, je suis assez friand de philosophie et j'ai plaisir à l'écouter parler des grands courants de pensée, même sans comprendre grand chose. Je retiens quelques noms, quelques phrases, quelques formules afin de les replacer aux connards de l'Agence et de leur mettre un peu plus le nez dans leur caca. Ça me sert aussi avec les femmes, qui ont souvent besoin d'une bonne ration de conversations inutiles avant le grand écart. Mon coiffeur est un philosophe utile puisqu'il coupe les cheveux de façon correcte, là où d'autres les couperaient en quatre.
J'ai aussi un excellent crémier. C'est une nécessité car je ne plaisante pas sur la qualité du fromage. Le repas est une chose sérieuse, et le moment des repas doit toujours rester un moment privilégié, un temps fort de la journée. Je n'hésite pas à prendre le métro pour aller acheter ma viande dans un autre arrondissement, à un vrai boucher qui ne confond pas entrecôte et faux-filet. Le choix du pain est également primordial et j'estime que l'on ne fustigera jamais assez les boulangers qui osent distribuer du pain industriel. J'ai réussi à en trouver un de bon, dont je ne donne l'adresse à personne de crainte que l'afflux de clients ne le conduise à vendre de la merde, comme les autres. Je commande directement mon vin à des petits producteurs que je sélectionne avec soin. À bien des égards je suis une fine gueule, contrairement aux connards du bureau qui, dans un bourguignon, sont incapables de distinguer le gite de la macreuse. De telles gens ne savent pas vivre, ils ne le méritent pas non plus, je le dis tout net.

Aujourd'hui c'est jeudi, jour de couscous à la cantine. J'écoute distraitement la radio en savourant mes rôties, tartinées de deux couches, l'une de beurre allégé, l'autre de marmelade d'orange « light ». Le bulletin météo me fait dresser l'oreille: le temps s'est brutalement rafraîchi et il ne fait que deux degrés à Paris. Dans ces cas là, je sors mon Damart. Le thermolactyl est souverain contre le froid et l'humidité, même s'il me fait transpirer aux aisselles et au périnée. Au dehors, il fait effectivement frais et j'apprécie mon Damart. La météo est décidément en progrès et ses prévisions pour la demi-heure qui suit commencent à devenir fiables.

À mon arrivée, l'Agence est en pleine effervescence. Clocheton, peu enclin à la témérité, a fait annoncer par ses chefs de service que la prime de rendement serait revue à la baisse. C'est profondément injuste, d'autant que le personnel n'a pas le sentiment d’une efficacité moindre qu'auparavant. On ne peut accepter l’argument crise puisqu’il n'y a pas crise des déjections canines. Il suffit pour s'en convaincre d'aller faire un tour sur les trottoirs de la capitale.

Justement un malheureux quidam, qui vient de faire une chute après glissade sur un étron, téléphone pour se plaindre. Il lui est aussitôt sèchement rappelé que le service ne peut être amélioré comme le souhaiterait l'Agence, dont l'Etat rogne scandaleusement les crédits. Une fois le récepteur raccroché, une grande vague d'hilarité secoue le personnel imaginant le pauvre type endolori, crotté, et qui vient de surcroît de se faire engueuler.

Une fois le sérieux revenu, il est décidé de laisser s'entasser les dossiers sans dépouillement, mesure d'ailleurs symbolique puisque l'Agence accumule déjà trois ans de retard. La semaine dernière, un courrier informant un accidenté de la déjection du rejet de son dossier est revenu avec la mention « DÉCÉDÉ »... cinq ans après, dans la rigolade que l'on imagine.

On arrive ainsi à l'heure du couscous, qui est pour la plupart le meilleur moment de la semaine. Nous nous dirigeons tous vers la cantine, sauf Carole qui entame ses exercices d'assouplissement bucco-labiaux car le patron, assez compréhensif par ailleurs, est intransigeant sur ce point : la fellation post-prondiale doit intervenir impérativement dès la fin du déjeuner afin d'améliorer la qualité de la sieste. Une manœuvre tardive perturbe son sommeil et le met d'humeur exécrable pour la fin de la journée. C'est alors tout le personnel qui en fait les frais. Carole, qui en est consciente et est une brave fille, s'acquitte en général de sa mission à la satisfaction générale et, mises à part quelques plaisanteries un peu grasses, on la laisse continuer à vaquer à son inactivité. À l'occasion je lui demanderai de me faire apprécier sa technique mais je ne suis qu'employé et elle n'ignore pas que je n'y ai pas formellement droit. Seule la qualité de la sieste des cadres supérieurs est prise en compte dans la productivité de l'Agence. Aujourd'hui, lorsque nous rentrons du bistrot après le café, elle se déplace avec une démarche un peu empruntée qui témoigne de la grande forme du boss : les jours d'euphorie il agrémente sa fellation quotidienne d'une séance de brouette chinoise ou de sodomie. Beaucoup le traitent de gros porc mais sur ce plan là, je ne les suis pas car j'aimerais bien être à sa place. C'est sans doute la circonstance où je regrette le plus de ne pas avoir fait d'études, comme le souhaitait ma pauvre mère. La brave femme n'avait de cesse de répéter que « l'instruction ça permet de passer partout ». J'ai compris trop tard ce message trop hermétique.

Hier soir je suis allé marcher seul dans la nuit. Il faut à tout prix que l'État augmente substantiellement sa subvention à l'Agence car, de nuit, les trottoirs deviennent un véritable parcours du combattant. L'incivisme des possesseurs d'animaux n'a plus de bornes et il n'est que trop commode d'attribuer à la délinquance et à l'insécurité la kyrielle d'accidents où des malheureux sont découverts au petit matin, assommés, simples victimes d'une mauvaise glissade. Cependant je suis parvenu à rentrer chez moi sain et sauf, après avoir déjoué, stoïque, tous les pièges de cette pollution sournoise. Il faut dire qu'à l'Agence, nous avons reçu une formation de premier ordre qui nous permet de faire face avec calme et dignité à un très grand nombre de situations. On peut affirmer sans vanité que nous sommes d'authentiques professionnels, même si notre domaine de compétence rencontre encore quelques difficultés de reconnaissance comme discipline à part entière.

Aujoutd’hui il est près de onze heures quand je prends la direction de l'Agence. J'invente rapidement une histoire en cas de curiosité intempestive d'un petit caporal. Quand je m'assieds devant ma table, il n'est pas loin de midi et j'ai juste le temps de prendre un ticket cantine dans la cachette que j'ai aménagée dans mon tiroir. J'ai préféré adopter la prudence, face à la pingrerie subodorée chez mes collègues.

L'après-midi, nous avons la visite du Président. Je le trouve sympa et plutôt marrant, le Président. Il ne quitte pas l'Agence sans venir nous gratifier d'une poignée de mains largement démagogique sinon paternaliste. Mangin, qui est un peu matérialiste, prétend que la seule preuve de considération palpable se trouve dans le dernier chiffre au bas de la feuille de paye. Je ne partage pas totalement cette opinion simpliste et j'ai toujours plaisir, lorsque le Président me demande « Alors, comment ça va, mon bon ami ? », à lui répondre avec enthousiasme « Fort bien, comme sur des roulettes, Monsieur le Président ». Je suis prêt à montrer à Mangin que j'ai raison, bulletins de salaire en mains, puisque c'est son juge de paix. J'aime les attitudes pragmatiques.

La fin de l'après-midi est languissante. Clocheton, qui n'a pas eu sa gâterie, n'a pas su trouver non plus les bienfaits de la sieste. Il est d'une humeur massacrante. C'est le moment que choisit Loubier pour lui présenter le dossier d'un individu victime d'une triple fracture de lombaire à la suite d'une glissade. On l'entend hurler : « Qu'il crève, ce con ! Il n'avait qu'à s'acheter des lunettes. Ils me font chier, tous ces cons, avec leurs clébards et leurs montagnes de merde. Il n'y a qu'à tous les piquer et on aura enfin la paix... » Dans ses colères le boss a toujours tendance à scier la branche sur laquelle est assise l'Agence mais il faut lui rendre cette justice qu'elles sont généralement de courte durée, et que, contre tout risque de chronicité, il sait utiliser à merveille l'antihistaminique Carole. Ce qui me conduit à me souvenir qu'il faut que je me la fasse, celle-là.

L'autre jour, le déjeuner à la cantine a été particulièrement animé. Il faut dire que Robillard, notre chef de service, a lancé la conversation sur les artistes de rêve, comédiennes ou chanteuses. Chacun s'est mis à fantasmer à qui mieux mieux, pour la plus grande joie de tous à l'exception de Grosjean, le calotin de service qui se coince dès que l'on commence à parler de cul. Robillard est formel : son idéal est Béatrice Dalle, dont il vante les caractéristiques les plus suggestives et décrit avec gourmandise les aptitudes les plus manifestes. Tout le monde en rajoute en salacité. Pour sa part Mauduis, qui est plus âgé, s'en tient à Françoise Fabian, qu'il tirerait bien encore, même si « ce n'est plus une perdrix de l'année ». Léa Massari a ses adeptes, ainsi que Miou-Miou et Nathalie Baye. L'unanimité se fait contre Bo Derek et Carole Bouquet, jugées trop froides et trop hautaines malgré un physique superbe. Mylène Farmer et Vanessa Paradis sont balayées pour insignifiance. Le jury est sévère, on le voit. Mitard, un des plus jeunes, propose Madonna dont on ne peut contester la polyvalence parfaite, revendiquée par l'intéressée elle-même. Les autres, décidément pointilleux, émettent quelques réserves. Le calme revenu, sont passés successivement en revue les mérites respectifs de Brigitte Bardot, paléolithique pour la plupart, et de Catherine Deneuve, que Robillard, formel, classe parmi les monuments en péril. Faye Dunaway et Vanessa Redgrave, que personne ne connaît, doivent la citation à la culture anglaise de Mauduis. J'avance le nom de Mathilda May, qui est accueilli plutôt favorablement, tandis que je me fais traiter de gros vicelard, compliment qui me touche. Robillard me dit : « Vous qui passez pour une fine lame, vous n'allez pas en rester à une seule citation. » Après un instant de réflexion je lâche Sandrine Bonnaire et Nicole Garcia. Bonnaire, le chef l'aime bien, depuis qu'il a découvert son triangle pubien dans Police, un film de Pialat. Il est prolixe en commentaires et nous apprenons tout ce qu'il lui ferait bien si d'aventure... Cela ne nous étonne d'ailleurs que modérément, puisque c'est très peu différent de ce qu'il se dit prêt à faire à toutes les autres. Le chef n'est pas un cérébral, il ne pèche jamais par excès de raffinement. Nicole Garcia est accueillie assez fraîchement. Le style intello – car c'est comme cela qu'elle est perçue par ces mâles un peu frustes –, ce n'est pas précisément le genre du chef, pas plus que celui des autres d'ailleurs. L'érotisme, ils comprennent mal, le cul ils pigent déjà mieux à condition toutefois qu'on ne complique pas trop, qu'on reste aux fondamentaux. Je ne leur en tiens pas rigueur puisque, dans le fond, je suis comme eux. Les chanteuses, Patricia Kaas, Jeanne Mas, dont les bassins inspirent l'irrespect, sont néanmoins jugées beaucoup trop braillardes pour la concentration du mâle et se trouvent disqualifiées. Des propositions fusent, qui permettent d'établir de judicieux parallèles entre Jane Fonda, Ursula Andress, Jacqueline Bisset, Raquel Welch, Ornella Muti,...toutes jugées désormais bien vieilles, sans qu'un consensus se dégage vraiment. Le beurre du dernier tango vaut à Maria Schneider une citation assez grasse. Mais les plus futés ont gardé pour la fin leurs meilleurs atouts. Stéphane Audran, d'abord, que tous ont rêvé de culbuter dans ses belles années, réveille une libido qui commençait à somnoler. Et le grand triomphe, c'est Bernadette Lafont qui l'obtient. L'unanimité est atteinte et chacun en rajoute sur ses talents. Toutes les qualités lui sont prêtées, toutes les vertus susceptibles de stimuler l'imagination d'un mâle normalement pourvu.
L'atmosphère est à la bonne humeur et nous reprenons tous le chemin du bureau, après un ultime digestif, le troisième ce midi. Quand on dit que la fesse, ça fait marcher le commerce !
La fin de l'après-midi est sereine. Une fois de plus, Carole a su mettre dans sa poche (si l'on peut dire) Clocheton, furieux d'avoir attendu plus d'une heure sa friandise et qui commençait déjà à envisager de fermer l'Agence. Comme d'habitude, quelques appels de mauvais plaisants qui persistent à prendre les trottoirs de Paris pour une patinoire olympique... Comme d'habitude, des fins de non-recevoir amusées ou des questions perfides ayant pour but de conduire l'interlocuteur à se découvrir, puis de le ridiculiser par une boutade ou le crucifier par un calembour.
À un peu moins de cinq heures, je me taille discrètement. J'ai encore le temps de glisser à ce con de Suchet que cette année, le lundi de Pentecôte tombe un samedi, ce qui nous fera perdre un jour de congé. Il en profite pour râler un peu plus contre les cadences infernales. Je le soupçonne d'être vaguement communisant sur les bords. Ce con s'est laissé pousser la moustache à la suite de la diffusion, à la télé, d’Autant en emporte le vent. Il a l'air encore plus con qu'avant, c'est tout dire...

À l'Agence, la cible privilégiée est Grosjean, le cul-bénit, contre lequel bon nombre de railleries convergent. Ce n'est certes pas lui qui fera progresser les notions de charité et de solidarité et il ne peut être suspecté d'avoir jamais donné un centime à un pauvre (moi non plus d'ailleurs, mais au moins je n'emmerde personne avec des bondieuseries). Il est tout à fait infirme en matière de cul, intellectuellement s'entend puisqu'il a une tripotée de gosses, sept ou neuf (on en a perdu le compte), qui lui valent de mirifiques allocations familiales et la jalousie de ses collègues, excédés de financer ses coups de queue. L'humour de Robillard à son encontre est féroce mais c'est régulier : il en a le droit puisqu'il est chef.

Ce matin, mon cor au pied m'a fait souffrir dès le réveil. Pas besoin d'écouter la météo, le temps a viré à l'humide. Dans ces cas-là, je n'hésite jamais : un bain de pieds prolongé, afin de ramollir la couenne, précède l'excision du responsable. Après cela il est préférable de laisser reposer le pied et j'en profite pour passer sur mon électrophone mon disque préféré de Line Renaud. Tout petit déjà, j'aimais bien Line Renaud dont ma grand-mère fredonnait les refrains.

J'arrive à l'Agence à près de dix heures trente et je suis surpris de n'y trouver personne si ce n'est le vieux Marcel, le coursier, qui m'explique que tout le monde est allé à la manif de protestation contre les cadences infernales. Ces cons-là ne m'ont rien dit sinon je serais bien allé y faire un tour, d'autant qu'il fait très beau maintenant et que mon cor au pied s'est fait totalement oublier.

Je profite de cette solitude inattendue pour avancer un peu de courrier personnel et passer quelques coups de téléphone privés. Clocheton est aux îles Marquises où il assiste à un séminaire de management, de Rissac à Quiberon pour une quinzaine thalassothérapique et de la Hacquinière à son perfectionnement trimestriel de golf. Tous les autres sont au défilé, à l'exception de moi-même et du vieux Marcel qui continue à se shooter au vin des Rochers.

Je me retrouve dans la rue, terriblement désœuvré.

C'est le moment que choisit un individu pour m'apostropher : « S'il vous plaît, Monsieur, vous ne pourriez pas me dépanner d’un euro ? ». La voix n'est pas désagréable. C'est un jeune, pas trop mal accoutré, plutôt beau gosse. Je pense que Carole ne ferait pas trop de manières pour lui en tailler une, à celui-là. Il est sympa. J'ai une pièce qui traîne dans la poche de mon pardessus, au risque de la trouer. Je la lui donne.
Il me remercie et je me sens tout à coup beaucoup mieux. C'est bon la générosité, je le découvre soudain. J'ai plaisir à découvrir que je suis bon, et que cette bonté s'ajoute à la panoplie des vertus qu'il ne me déplaît pas de reconnaître. Il est bon d’être à la hauteur de l'image que l’on a de soi-même. Comme il est agréable de prendre conscience de sa propre bonté, et comme il est bon d'être bon, surtout lorsque cette vertu s'accompagne d'une autre dont la découverte m'aveugle, me submerge et qui a pour nom l'altruisme. La révélation soudaine de ces qualités longtemps ignorées et peut-être même refoulées me touche profondément : comme il est à la fois doux et émouvant d'être altruiste.

Demain je trouverai un autre traîne-savate et je lui ferai la charité. Ce sera encore meilleur qu'aujourd'hui puisque moi-même je serai meilleur. De jour en jour je progresserai ainsi dans l'altruisme et la charité, jusqu'à ce que tout le monde soit bien forcé de reconnaître « Ce mec-là est un altruiste ».

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