L’allumeur de réverbères

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Il n'y a pas si longtemps que cela, dans le Paris du XIXe siècle, déambulaient encore à la nuit tombée une quantité d'hommes et de femmes paumés et sans le sou, qui pour un simple morceau de pain acceptaient sans sourciller d'enfiler de longues cuissardes pour travailler dans les sombres égouts peu ragoutants d'une capitale en perdition. La ville regorgeait de chiffonniers malingres, de trop jeunes marchandes d'allumettes et de cuistres en tout genre : écrivains publics, poètes, médecins ou journalistes. Au milieu de cette populace grouillante, entre le kiosque de Guy le bouquiniste et l'échoppe de Renata la vendeuse d'animaux exotiques nous pouvions apercevoir Edgard, un jeune homme frêle, un allumeur de réverbères qui aimait observer pendant ses tournées noctambules les amoureux du pont Neuf, les prostituées de Pigalle, les poètes ivres de Montmartre, les peintres fantasques de Saint-Germain. Il savait manipuler le feu avec une grande délicatesse et il s'entêtait chaque soir à pratiquer son activité avec toujours plus de doigté. Une nuit alors qu'il venait d'allumer son trentième réverbère, un homme couché sur un banc grommela après lui. Cet homme exhalait une odeur d'absinthe mélancolique, écœurante. Il en avait absorbé trop pour un seul homme. Cet homme avait mal en son cœur. Il était ivre mort d'amour. Un amour narcissique, à la limite du dicible. Il aimait un homme, un autre lui, qui lui ressemblait tant, à la limite du réel. Edgard s'approcha de lui.
— Avez-vous besoin de feu monsieur ? 
— J'ai besoin de flamme, avait répondu Narcisse.
Edgard avait souri, l'homme brisé avait cherché à tâtons des pavés stables pour y poser un pied.
— Je suis un poète, moi ! que dis-je, je suis le poète ! Me reconnais-tu, cracheur de feu ? 
Edgard, le dos courbé lui fit un signe de la tête pour lui faire comprendre qu'il ne l'avait jamais vu.
— Je ne sais pas lire, avait-il murmuré, comment pourrais-je connaitre la poésie ? 
Edgard, voyons, la poésie se lit autant qu'elle ne s'écoute. La poésie est musique, elle est battement de cœur, elle est une ivresse dominatrice, elle est ce fleuve qui s'écoule sous les ponts, elle est la pulsation froide de la grenouille, voilà ce qu'aurait pu lui répondre Narcisse. Mais cette nuit-là, il s'était tourné vers la lune pour lui crier : « Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville. » Il lui a récité des voyelles, des couleurs, il a compté des consonnes et des liaisons, il a assemblé des chiffres pour en faire des phrases. Edgard est resté près de lui pour boire ses paroles, pour onduler, pour apprendre. 
 — Tes oreilles ne sont que des yeux placés en périphérie, quitte le centre, vogue vers les faubourgs, noie-toi dans les mots, baigne-toi dans le souffle, ressens la chaleur de ton feu et part, loin. Loin. Loin. 
Edgard était parti, mais il allait revenir. Edgard était pris au piège, la poésie l'avait mordu, le poète lui avait offert sa première dose pour créer l'addiction. Esclave de ses peurs, Edgard avait besoin d'y goûter à nouveau, le porteur de lumière sombrait chaque soir un peu plus. Il était sur le seuil, celui dont on peut encore revenir, celui qu'il n'avait pas encore franchi. Mais voulait-il revenir ? Le fallait-il ? Pourquoi le faire ? Edgard connaissait la ville, ses coins sombres, ses joies et ses cris, ses bâtons de feux étaient porteurs d'espoir. Il connaissait la Ville lumière, il l'avait éclairée, il avait éclairé ses habitants, à présent c'était à lui de l'être. Edgard quitta le seuil, il pénétra dans la toute puissante sombre lumière de Verlaine, et laissa son feu s'éteindre sur les bancs verts d'absinthe des rues de Montmartre.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
J aime beaucoup. Un texte qui m évoque le Paris de « La folle de chaillot ». Une pièce encore très actuelle et incroyable dans son écriture
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Patricia Besson · il y a
Bravo pour cette histoire belle et touchante. Ma voix
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Hélène Campus · il y a
oh la la ! comme c'est beau!
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Mijo Nouméa · il y a
Que c'est beau! J'ai adoré d'autant que le propos de la poésie est soutenu par une très belle écriture. Bravo.
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Annabel Seynave- · il y a
Pour la poésie et l'alcoolisme, qui vont si bien ensemble ...
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Paul V. Camal · il y a
Très belle évocation. Je me souviens comme si c'était hier de l'allumeur de réverbères de notre rue. Une ombre furtive, pâle et maigre, qui posait son vélo contre un mur, dressait son échelle, allumait ou éteignait le bec de gaz à l'aide d'une perche, suivant l'heure du jour. Le pont surplombant le chemin de fer s'appelait le Pont d'Arcole et supportait un seul réverbère, je regardais avec pitié le pauvre employé municipal, toujours en imperméable et coiffé d'un béret, hisser échelle, perche et bécane en haut des escaliers pour disparaître dans la brume d'hiver, imperturbablement.
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Roll Sisyphus · il y a
Quel plaisir !
Moi, le moucheur de chandelles, fort de mon expérience, je t'avais prévenu Edgard toi l'allumeur de réverbères.
J't'avais prévenu qu'avec leur soi-disant (j'y mettrais bien un "e" pour faire genre) fée notre job était en voie d'extinction.
Fini nos petites combines pour faire le noir, en temps voulu, pour la Compagnie des Arsouilles.
Toi pour fuir cela tu t'es mis à la fée verte à coups de verres ébréchés qui ne riment à rien.
Merci, je reprendrais bien une petite rasade de tes mots...

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Alice Merveille · il y a
Une belle rencontre portée par une plume poétique...
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Ginette Flora Amouma · il y a
Troublante atmosphère dans les rues du Paris du 19ème siècle .
L'absinthe de Verlaine fait son oeuvre .

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