L'algue rouge

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« Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant. La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant » Victor Hugo  [+]

Image de Hiver 2015
Lucie prend appui sur Tom. La pente est abrupte. L’échelle de coupée en polycarbonate ne la rassure pas. Quarante-quatre échelons plus bas, l’équipe de permanence les attend avec impatience. Un flot de fines particules rouges, en suspension dans l’air, gêne à présent leur vision et ralentit leur descente.
Deux minutes plus tard, ils touchent enfin le sol et l’équipe en place les accueille avec ferveur et soulagement. Avant de pénétrer dans le laboratoire, Lucie observe d’un dernier regard l’infrastructure complexe qui les entoure. Les terminaux de liaisons ronronnent doucement, plus loin, les accès extérieurs ne présentent pas de défauts.

A chaque séjour sur Mars, Lucie éprouve toujours ce même sentiment de malaise. Mars première planète colonisée, première grande réussite spatiale, mais à quel prix !
Paradoxalement, c’est ce qui avait causé la fin de la vie sur Terre qui fut à l’origine de son éclosion sur Mars : les gaz à effets de serre. Grâce à eux, une élévation considérable de la température permit la fonte de la calotte glacière au Pôle Sud, et laissant curieusement le Pôle Nord sous les glaces. L’élévation de la température libéra également les micro-organismes emprisonnés dans le permafrost.
Après plusieurs millénaires de symbiose avec Mars, Lucie vit aujourd’hui, comme tant d’autres, dans l’angoisse de la contamination, de l’irrémédiable mutation : comme la boîte de Pandore, la planète avait livré son terrible secret enfoui au cœur de ses entrailles, l’algue rouge.

La propagation de l’algue épuisait lentement mais inexorablement les réserves de vie de la planète. Un remède devenait indispensable à la poursuite de la terra formation.
Seule, la solution exprimée par Lucie et Tom fut retenue. Ils reçurent l’appui unanime de la Grande Communauté. Deux jours plus tard, ils débarquaient sur la planète rouge.

Sous les regards attentifs de l’équipe en place, Lucie commence à collecter et rassembler les nombreux paramètres de la contamination fulgurante. Pour Tom, seule une exploration sur le terrain permettra de vérifier les données théoriques que Lucie traite en algorithmes savants depuis des heures.
Toutefois ce scénario se révèle très risqué. Depuis l’invasion de l’algue, plus personne ne s’est aventuré à découvert. Les villes, les rues, les routes disparaissent, englouties, absorbées par cet océan rouge sang. La faune, la flore se raréfient inexorablement. Les derniers vestiges de la présence humaine subsistent encore dans les régions polaires protégées de l’invasion par le froid glacial.

La jeune scientifique est soucieuse, elle s’est aperçu de légères rougeurs sur sa voûte plantaire. Maintenant, les lésions la démangent tellement qu’elle voudrait arracher ses chaussures thermo-réglables et gratter sa peau jusqu’au sang.
Dans l’étroite pièce destinée à la régénération des peaux mortes, elle se décide à ôter sa chaussure pour vérifier l’état de son épiderme. Mais quand elle l’aperçoit, là, rouge, fusionnée à son corps, elle ne peut réprimer un cri d’effroi : l’algue rouge !
Quand elle retrouve son équipier, elle détourne le regard et replonge dans ses calculs, plus déterminée que jamais. Le jeune homme perçoit son malaise, il voudrait tellement que Lucie l’accompagne dans son périple insensé.
Le temps joue contre Lucie, Tom le sait très bien. Il est seul pour l’instant à deviner le mal qui la ronge. Sa stratégie d’exploration pourrait leur permettre d’atteindre le Pôle en moins de douze heures. Les tubes de transport qui ceinturent la planète en tous sens restent toujours à l’écart de la contamination. Une fois sur place, le froid glacial donnera un peu plus de répit à Lucie.

Au moment où elle revient encore d’une de ses pauses forcées, Tom l’invite à l’écart et lui soumet son projet salvateur :
— Ce n’est pas le moment de flancher. Allez, viens, courage, suis-moi !

Après deux heures de travail acharné, le départ devient possible. La structure logistique est solidement amarrée à l’arrière du « TM-004 », Tom et Lucie prennent place à l’avant, Tom aux commandes.
Le module, lourdement chargé, commence à vibrer fortement. Lucie règle les derniers paramètres pour atteindre le point de latitude zéro : le terminal du tube Nord-Nord. Devant les yeux de Tom, les voyants passent successivement au vert, le compte à rebours touche à sa fin : cinq, quatre, trois, deux, un...

C’est la deuxième fois que Lucie gagne le Pôle et c’est, encore une fois, le même émerveillement devant ce désert blanc : le seul endroit sur Mars où les conditions climatiques n’ont jamais permis aux êtres humains de s’installer durablement. Même la tentative d’implantation d’un espace carcéral avait échoué ; les gardiens avaient tous sombrés, les uns après les autres, dans une catatonie inexplicable. Aujourd’hui, il restait bien une base scientifique mais elle n’était habitable que pendant un mois de l’année martienne. Les neuf autres mois, elle était désertée, ce qui était le cas au moment où Tom et Lucie pénétrèrent dans l’impressionnant bâtiment.

Après une vérification de la teneur de l’air en oxygène et après avoir franchi le sas de décontamination, Tom lui fait signe d’enlever son thermo-scaphandre.

— Ça va ?
— Les démangeaisons sont moins fortes mais la sensation de brûlure s’est considérablement accrue.
— Tu me montres ça ?
— C’est moins grave que je pensais. L’attaque est restée superficielle. Avec le cryo-régulateur, je peux retarder durablement l’évolution.

Allongée sur la table du labo, Lucie serre les dents. L’injection peut commencer. Lucie ne quitte pas des yeux le long tube de métal, baigné de vapeur. Tom lui fait un signe de tête : c’est maintenant ou jamais.

— Vas-y, Tom, je suis prête, j’ai confiance en toi.

Lucie ressent alors une intense douleur, la peau est à vif. Le froid envahit petit à petit la chair, le sang, les os et avec une précision micrométrique capture dans sa gangue glaciale les moindres ramifications de l’algue rouge. Lucie sourit, soulagée.

— Tu es vraiment digne de confiance mon cher Tom. Tu as vraiment pensé à tout.
— Merci Lucie, mais j’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer. Il va falloir que l’on sorte affronter les éléments car les modules d’exploration sont hors d’usage.
— Pour nous rendre où ?
— Jusqu’à l’ancienne colonie pénitentiaire.
— Mais c’est à plus de 30 kilomètres !

Lucie voudrait se montrer enthousiaste mais c’est surtout de l’angoisse qu’elle ressent. Elle, qui ne s’est échappée de ses bureaux que lors de rares escapades durant les vacances, se voit mal endosser la tenue d’exploratrice.

Quelques heures plus tard, les voilà fins prêts à en découdre avec ce territoire hostile. La surprise les saisit quand ils ouvrent le sas qui donne sur l’extérieur. Même si le froid qui les gifle était prévisible, il leur faut un moment pour s’y adapter. Dans ce territoire hostile, les deux silhouettes progressent péniblement.

— Tom ! J’ai aperçu quelque chose... quelqu’un.

Amusé, Tom n’est pas surpris. Cela fait déjà un bon moment qu’il a deviné la présence silencieuse qui les piste.

— Ne t’inquiète pas Lucie, c’est un Grifoy !
— Je croyais qu’il s’agissait d’une légende.
— Non, c’est l’un des plus grands échecs des généticiens, ou du moins le considèrent-ils ainsi.
— Tu n’as pas l’air de cet avis.
— Ce sont des créatures issues de la folie des hommes, jouant aux apprentis sorciers et manipulant le génome. Mais elles n’ont rien de mauvais.
— Pourtant les représentations que j’en ai vues sont effrayantes... leurs griffes monstrueuses !
— Sache qu’ils ne s’en servaient que pour déchirer la glace afin de se nourrir et récupérer le krill, la base de leur alimentation, aujourd’hui disparue.
— Mais s’ils s’attaquaient à nous ?
— Ça ne risque pas d’arriver. Notre sang est très toxique pour eux. Il réagit comme un acide sur leur peau. Par contre, j’ai entendu dire par certains savants qu’ils se nourrissent à présent de l’algue rouge, sans que leur santé n’en soit altérée. Leur salive a la faculté de la diluer en une mélasse orange.

Au bout de deux heures de marche, Tom propose une halte car il sent Lucie exténuée. Les pieds bien calés pour garder son équilibre, il lance le matériel de survie sur le sol gelé. Au contact du froid, l’objet thermo-réactif prend du volume et gonfle jusqu’à leur fournir un abri salutaire. Une fois confortablement installés sur leurs couchettes à lévitation magnétique, Tom et Lucie examinent à nouveau les différentes perspectives qui leur permettront peut-être de venir à bout de cette algue maléfique. Lucie avait démontré que l’algue rouge ne devait avoir qu’un seul rhizome, une seule souche mère. Par déduction, le remède devenait évident : il fallait tuer cette racine unique. Restait à déterminer l’endroit exact où le mal prenait sa source. Après plusieurs heures de calcul, le bio-processeur délivra des coordonnées stupéfiantes : l’algue rouge enfonçait sa racine mère dans les entrailles du Pôle Nord, au centre même du secteur 124, le centre pénitentiaire !

Sous leur abri de titane, Tom et Lucie se penchent maintenant sur la carte holographique du site : le but ultime de leur marche. Vu du ciel, les différents bâtiments forment une immense étoile à cinq branches, au centre se situe le quartier de haute sécurité. Tom pilote habilement le zoom optique de l’holographe et fait découvrir à Lucie les entrailles de ce monstre d’acier.
Absorbés dans leur exploration visuelle, ils ne l'ont pas entendu et aperçoivent avec stupeur une forme menaçante qui vient s’encadrer dans l’entrée de leur gîte.

— Oh, Tom !
— Du calme, Lucie ne l’effraie pas.

Tom fait signe au Grifoy d’approcher mais celui-ci le considère de ses yeux étonnés et n’esquisse pas le moindre mouvement. A la grande surprise de Tom, Lucie se lève et étrangement se dirige vers le Grifoy. Toute peur disparue, elle saisit sa patte gauche pour l’inviter à la suivre. Au contact de la jeune fille, le Grifoy a rétracté ses griffes magistrales par peur de la blesser. Lucie dégage une odeur différente des hommes et ses phéromones n’exhalent aucun effluve agressif. Malgré son imposante stature, le Grifoy prend place sur la couchette de secours. Curieux, il pointe sa patte vers l’holographe que Tom vient d’éteindre, comme s’il désirait en savoir plus sur leur présence. Tom s’exécute et allume à nouveau la machine. L’image en trois dimensions du pénitencier réapparaît au centre de leur abri de titane. Le Grifoy semble à la fois craintif et excité par cette vision. Il devine maintenant la destination de ses hôtes sans comprendre pour autant leur but. Lucie et Tom n’ont pas le temps de répondre à ses interrogations, un grondement sourd résonne soudainement sous leurs pieds. De fortes secousses ébranlent leur refuge, la glace autour d’eux émet de terribles craquements, de grandes crevasses éventrent le sol glacé. Sous les violents mouvements du sol, ils perdent l’équilibre et chutent à terre. Le Grifoy, effrayé, s’enfuit à toutes jambes dans la tempête de neige. Une onde thermique vient de balayer le Pôle.
Il devient urgent de quitter leur refuge vue l’instabilité du sol. La terre pourrait encore trembler et Tom ne souhaite pas se retrouver emprisonné dans une crevasse.
L'onde de chaleur passée, Tom et Lucie ont l’impression que le froid est encore plus sévère. Une neige abondante tombe maintenant sans discontinuer. La marche se fait longue et le découragement commence à les gagner quand ils aperçoivent enfin le but de leur voyage : le centre ! Ils parviennent enfin devant la porte monumentale en titanium qui garde l’entrée nord.
Ils pénètrent dans l’enceinte. Le système d’aération est encore opérationnel, ils sont heureux de constater qu’une atmosphère douce, agréable les attend. Lucie, légèrement angoissée, se rapproche de Tom. Ils poursuivent côte à côte l’exploration de la prison. Au fur et à mesure de leur progression dans les entrailles de cet enfer, la chaleur grimpe rapidement jusqu’à devenir suffocante. Ils s’arrêtent un instant pour enfiler leurs scaphandres climatisés. Parvenus à l’étage moins 20, ils n’en reviennent pas du spectacle qui s’offre à eux. Peut-être arrivent-ils au bout de leur quête ? Peut-être ont-ils enfin trouvé ?
Dans la semi obscurité, une lumière rouge orangé baigne tout l’étage. Les murs, le plafond, le sol se fissurent, s’éventrent sous la force et la puissance de l’algue rouge. Telle une bête féroce dans sa cage de métal, elle est là, calme et terrible à la fois. Elle guette ses proies, tend ses tentacules mortels vers ces intrus. Comme si elle devinait leur dessein. L’hypothèse d’une racine mère commence à devenir très plausible dans l’esprit de la jeune fille. Au fil de la descente, les ramifications de l’algue n’ont cessé de grossir pour atteindre un diamètre de plus d’un mètre. Leur couleur a changé aussi : le rouge devient plus sombre et se teinte de veinules orange. Les traces de Grifoy se font plus rares.
Au fond du couloir, Tom aperçoit la porte de l’ascendeur final et fait signe à Lucie de presser le pas. Elle entend sa voix grésillant dans les écouteurs :

— Encore un effort et nous atteindrons le fond du puits. Tu as vu la taille des rhizomes ? Je crois que tu avais raison.

Lucie acquiesce d’un signe de tête et se réfugie dans la cage à la suite de Tom. Une voix synthétique annonce :

— Vous êtes à l’étage moins 20. Biiip. Quel étage désirez-vous atteindre ? Biiip.
— Moins 124, répond Tom
— Validez-vous votre choix ? Biiip.

Un instant, Tom reste interloqué par cette interrogation. C’est bien la première fois qu’un robot-ascendeur lui demande de valider l’étage à atteindre.

— Validez-vous votre choix ? Biiip.
— Oui ! répond Lucie, quelque peu énervée par cette voix nasillarde.
— Choix validé. Biiip. Attention à la fermeture de la porte. Biiip.

Les deux vantaux se referment lentement quand soudain une patte griffue saisit violemment l’un deux et bloque la fermeture. Effrayés, Tom et Lucie se jettent contre le fond de la cage. Quelle est cette bête féroce qui entrave leur progression ? La porte résiste un instant, un crissement aigu siffle à leurs oreilles, enfin elle s’ouvre sous la force irrésistible de ce bras animal.

— Toi , notre ami ! Mais que fais-tu là ? Comment as-tu retrouvé notre trace ?

Dans l’encadrement de la porte, le Grifoy se tient là, calme, paisible, le regard bienveillant.

— Après tempête, moi courir beaucoup. Demander à autres Grifoy et retrouver traces de vous dans entrée de prison. Mais ici moi jamais venir, trop chaleur, algue pas bonne ici. Pourquoi vous ici, si profond ?

Tom et Lucie échangent un regard complice. Le moment est peut-être venu de tout lui avouer. Le jeune homme l’invite à les rejoindre dans l’ascendeur et tout au long de la descente interminable, lui raconte les malheurs des hommes face à la terrible invasion, la contamination des espèces animales, marines et végétales, le désastre irrémédiable, l’invasion totale de l’algue rouge et le danger mortel qu’elle représente pour les humains. Lucie lui avoue le but secret de leur mission : parvenir à tuer cette plante infernale au plus profond de ce puits d’enfer. Le visage du Grifoy exprime tour à tour des sentiments de frayeur, de stupeur et de désarroi. Depuis l’extinction des krills, cette algue rouge restait l’unique source de vie pour lui et ses congénères. Comment pouvait-elle être raison de mort pour ces nouveaux amis ? Les aider à la tuer, c’était provoquer la famine de milliers de Grifoy et aboutir à l’extinction de sa race. Contrarier leur mission, c’était la disparition de la vie humaine sur Mars, la mort de Tom et Lucie. Un choix cornélien torture son esprit.

Biiip. Vous êtes... étage moins 1...24. Biiip. Validez ouver..ture .. porte... Biiip

La voix synthétique déraille sous l’effet de la chaleur.

Silence... Tom et Lucie hésitent à répondre. Leur ami a écouté attentivement leur propos sans prononcer une seule parole. Quelle sera sa réaction ?

Biiip. Val..dez vous.....ture de... porte . Biiiip.
— Oui, validons ouverture, répond le Grifoy d’une voix étrangement grave.

Les deux vantaux s’ouvrent avec difficulté, la chaleur extrême dilate le métal. Une température épouvantable envahit la cage. Tom et Lucie renforcent leur système de climatisation intégré et prennent soudainement conscience du danger pour le Grifoy. Mais les poils de son épaisse fourrure protègent efficacement sa peau et il ferme ses paupières translucides pour abriter ses doubles pupilles. La jeune femme reste en admiration devant ses facultés prodigieuses d’adaptation. Quelle magnifique nature, pense Lucie. Que serions-nous, pauvres être humains, sans nos scaphandres ?

Le Grifoy a perçu sa pensée, lui sourit et s’engage d’un pas déterminé sur le sol de l’étage moins 124.
Autour d’eux les murs des galeries ont disparu, le couloir n’est plus qu’un immense tunnel rougeoyant qui se profile à l’infini. Ils marchent maintenant au cœur de l’algue. Une pente douce accélère leur pas et les conduit inexorablement au sein même de la souche mère. La chaleur s’intensifie, le système de climatisation peine à conserver une température supportable à l’intérieur de leurs combinaisons. Dans cette fournaise, le Grifoy ouvre sa gueule béante, cherche sa respiration et salive abondamment. A chaque goutte tombée au sol, l’algue se liquéfie marquant derrière eux les traces de leur progression. Au fil de leur marche, la liquéfaction de l’algue s’étend comme un cancer, comme une gangrène jusqu’à ruisseler maintenant sous leurs pieds.
Tom et Lucie activent leurs ceintures anti-gravité pour éviter tout contact avec le liquide et planent maintenant au-dessus de leur ami. Sous leurs yeux, le Grifoy peine à marcher dans cette mélasse rougeâtre. Les minutes passent, la liquéfaction s’étend, le flot grossit et gronde maintenant. Il semble que rien ne peut plus arrêter cette déliquescence. Le niveau du liquide ne cesse de monter et le courant se fait plus rapide.
Tom crie dans son micro :

— Il est trop tard ! Impossible de remonter vers l’ascendeur ! Le courant nous emporte ! Agrippe-toi ami ! Nous ne t’abandonnerons pas !

Le Grifoy résiste vaillamment, plante ses griffes dans les parois encore solides. Le niveau monte toujours et emplit la moitié du tunnel. En état d’apesanteur, les scientifiques restent près de lui. Il faut vite trouver une solution car l’issue risque d’être fatale.
Le flot grossit encore, les parois du tunnel n’offrent plus assez de prises aux puissantes griffes du Grifoy, il glisse inexorablement. Soudain, un tourbillon plus violent l’arrache et l’emporte, seule sa tête apparaît encore à la surface. Tom et Lucie volent rapidement à sa poursuite.
Vers quel abîme plongent-ils ?
La pente du tunnel se fait plus abrupte, la vitesse du courant s’accélère, le grondement devient assourdissant. Tom et Lucie ne parviennent plus à s’entendre, le vacarme des flots couvre leurs voix. Devant eux, à quelques dizaines de mètres, le Grifoy danse sur les flots, il disparaît un instant puis réapparaît la seconde suivante. Son épaisse fourrure s’englue dans cette mélasse, il peine à respirer. Pourtant son courage est remarquable, il lutte, s’agite, gesticule pour garder à flot son imposante masse. Furtivement il aperçoit ses deux amis et capte leurs pensées. Il sait qu’ils ne l’abandonneront jamais et cela lui donne la force de résister. Cela fait bientôt un quart d’heure que les flots le torturent, Tom et Lucie volent toujours à sa poursuite mais incapables de le rejoindre dans ce vortex infernal. Maintenant, le cœur entier de l’algue s’est transformé en un fleuve poisseux et liquide qui coule le long des parois verticales du puits géothermique. La chute s’accélère. Nos trois naufragés tombent vers les profondeurs abyssales de Mars.
Le profondimètre de Tom s’affole : -1000, -2000, -3000 mètres. Les parois du puits défilent à une vitesse vertigineuse. Dans un effort intense, il vient de rejoindre le Grifoy et s’évertue à lui glisser une ceinture anti-gravité autour de son imposante taille. D’une main, Tom saisit la boucle et lance l’autre extrémité vers Lucie. La jeune femme a du mal à stabiliser sa chute et ne parvient pas à l’agripper.
Lucie crie à tue-tête dans son micro :

— Tom, essaye encore ! Attends, je corrige ma trajectoire !

La ceinture, maculée du liquide poisseux, devient difficile à manier. Le visage de Tom devient sombre, son profondimètre indique -15000, le fond s’approche à grands pas.

— Lucie, tu es prête ? Je viens de donner plus de longueur à la ceinture ! Je compte jusqu’à trois et je te la lance ! OK ?
— OK ! Vas-y !
— Un, deux, trois !
— Je l’ai ! Je l’ai ! Lucie crie sa joie, des larmes de bonheur coulent de ses yeux.

Habilement, la jeune femme corrige sa trajectoire et tourne autour de son ami pour venir refermer la ceinture. Tom active la fermeture magnétique de la boucle, il ne reste plus qu’à activer le système anti-gravité : une simple pression et la chute du Grifoy ralentit sensiblement. Il était temps. Le fond est maintenant très proche, plus que quelques secondes et les voilà arrivés à la profondeur ultime : -20 000 mètres. Ils viennent atterrir sur un escarpement rocheux. De leur poste d’observation, un spectacle hallucinant s’offre à leurs yeux. Le flot monstrueux se déverse dans une faille immense, provoquée vraisemblablement par les précédentes secousses telluriques. Nos trois naufragés, réfugiés sur le bord du gouffre, contemplent cette apocalypse. La force du courant a lessivé et érodé les parois. Et là sous leurs pieds, la roche presque à nue découvre à leurs yeux incrédules une invraisemblable plaque métallique dorée. Tom, étonné, se penche vers cet objet mystérieux.

— Lucie, regarde ! C’est incroyable ! La porte de la cité perdue ! Adamson l’avait déjà décrite dans son livre.
— Là, Tom. Penche-toi ici, je vois un texte gravé au bas de l’encadrement. Tu peux le lire ?
— Attends.

Les signes sont difficilement perceptibles, la mélasse orange les obstrue par endroit. D’un coup de langue efficace, le Grifoy vient se délecter et laisse apparaître le texte entier.
D’une voix emplie d’émotion, Tom commence la lecture :

— « ima corcera dilum interra ydra atterra
Valis indu limonh viss krill meram »

— Quelle est cette langue ? interroge Lucie perplexe

D’un signe de tête, Tom avoue son ignorance.

— Moi connaître langue...

Nos deux scientifiques éberlués se tournent vers leur ami Grifoy.

— Comment connais-tu cette langue ? s’exclament Tom et Lucie en chœur.
— Grifoy, creuser nombreuses galeries sous prison, beaucoup découvert plaques dorées et inscriptions. Beaucoup d’années passées à étudier langue et grand sage Grifoy réussir à comprendre signes.
— Et peux-tu nous traduire ceux-ci ? lui demande Lucie.
— Moi essayer...

Devant cette scène incongrue, un observateur extérieur n’en croirait pas ses yeux : deux scientifiques aux compétences intellectuelles reconnues et renommées pendus aux lèvres de ce molosse animal capable de décrypter une langue si étrange à leurs yeux.
De sa voix grave le Grifoy annone les mots lentement :

— « au.. cœur... dilués... , les... flots... disparaîtront
et... du... limon... marin... les... krills... renaîtront »

Pendant ce temps, à la surface, la déliquescence se propage aussi rapidement. Sur la surface entière de la planète, les millions de ramifications de l’algue se muent inexorablement en une mélasse orange. Les flots visqueux coulent en petites rivières et à chaque confluent unissent leurs cours pour former bientôt de nombreux fleuves. Des quatre points cardinaux, les nouveaux fleuves se mêlent aux anciens, ainsi l’eau se mélange à ce liquide venu des profondeurs. Chaque estuaire, chaque delta déverse alors ce mélange dans les eaux marines. Le long des côtes, la surface des mers vire au bleu-orangé.
Au large, sous l’action du chlorure de sodium, l’algue meurt, lentement, dissoute et noyée dans l’immensité océane. Liquéfiée, décomposée en une multitude microscopique, elle flotte, inerte, entre deux eaux. Et le miracle se produit alors : des profondeurs marines, attirés par cette source nouvelle de nourriture, par ce néo-plancton martien, les peuples marins montent vers la lumière.
Après une ascension, redevenue plus facile, nos trois amis rejoignent la surface. Un sentiment de crainte et d’espoir les pousse à gagner le sommet d’un mirador afin de découvrir l’étendue des ravages. De leur promontoire, ils observent la métamorphose martienne. Sous leurs yeux, l’immensité glaciale a retrouvé sa blancheur immaculée, plus une trace rougeâtre ne vient la souiller. Plus loin, une foule innombrable de Grifoy s’active avec ardeur. De leurs griffes puissantes, ils ouvrent de larges failles dans la glace. Des cris de joies montent de cette multitude : sous leurs pattes agiles frétille une nouvelle abondance, une nouvelle source de vie.
L’algue disparue, les Grifoy retrouvent un nouvel espoir de vie. Sous leur yeux, ils renaissent par centaines, par milliers, par millions : les krills.

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