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L’alarme silencieuse

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Eddy Riffard

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Sa situation devenait précaire. Déjà qu’il ne roulait pas sur l’or, il risquait bientôt de ne plus rouler en voiture s’il ne pouvait s’acquitter du montant de sa réparation. « La direction à changer » avait déclaré le garagiste.
Quant à la somme demandée, Théo n’en possédait guère que la moitié. Dans cette situation, il savait ce qu’il lui restait à faire : solliciter tante Mathilde.
Cette perspective ne l’enchantait guère. La vieille demoiselle vivait recluse dans une grande bicoque lugubre, fraîche l’été, glaciale l’hiver, un endroit que le soleil paraissait avoir oublié de tout temps. Seuls quelques chats donnaient un semblant de vie au lieu, sauf pour les visiteurs que les bestioles fuyaient systématiquement. Quel âge avait-elle exactement ? Il ne l’avait jamais su et s’en moquait, comme de tout ce qui se rapportait à sa tante.
L’unique attrait qu’il lui trouvait demeurait à l’abri dans ses divers comptes en banque. La rente laissée par ses parents s’était doublée d’un travail lucratif au service administratif de l’ancienne manufacture. Et comme la vieille radine se montrait économe sur tout...

***

Tante Mathilde observait son neveu, l’air suspicieux.
— Qu’est-ce que tu as à me demander ?
— Il me faudrait huit cents euros pour réparer la voiture...
— Et tu penses que je vais te les donner ?
Bien sûr qu’elle n’allait pas les lui donner. Mais Théo savait manœuvrer avec son irascible tante. Inutile de la prendre au sentiment, elle se montrerait inébranlable face à ce genre de plaidoyer.
— Si je ne peux pas payer la réparation, je ne pourrai plus me servir de la voiture. Pour les courses, ça risque d’être difficile.
La vieille femme n’aurait sacrifié pour rien sa liberté d’aller dans les magasins deux fois par semaine avec son neveu. Le procédé lui permettait d’économiser le coût de possession d’un véhicule et d’éviter de confier son argent à des proches pour faire emplette à sa place. La seule pensée qu’une partie de la monnaie pouvait être détournée la mettait dans tous ses états.
— Bien, je vais t’avancer la somme.
Tante Mathilde disparut dans la cuisine attenante pour réapparaître avec une mince liasse de billets en main.
— Voilà, et tâche d’en faire bon usage, il manquerait plus que tu gaspilles cet argent avec tes gourgandines.
C’était toujours comme ça avec elle. Les filles restaient l’incarnation de tous les péchés du monde. Cela n’aurait rien été si elle ne leur prêtait un goût immodéré pour les deniers, en oubliant qu’elle se révélait affligée du même défaut.
Il accepta un carré de ce chocolat amer dont elle semblait posséder un stock inépuisable puis il prit congé.
L’aigreur qu’il ressentait ne devait rien au chocolat.
Attendre que sa tante décède ? L’idée lui semblait déraisonnable. Sa mère avait vécu jusqu’à quatre-vingt-seize ans et sa grand-mère à un âge plus canonique encore.
Une mauvaise grippe, peut-être ? Non, inutile de compter là-dessus, il ne se souvenait pas de l’avoir seulement entendue éternuer.
Restait la possibilité de provoquer une mort prématurée. Cette résolution lui était venue à l’esprit mais elle s’était évanouie aussi vite qu’apparue. L’idée même de tuer quelqu’un le terrifiait plus que tout. Le courage ne l’avait jamais étouffé et il n’en faisait aucun mystère. C’était moins le passage à l’acte que les éventuelles conséquences qui inhibaient ses mauvais instincts.
Le projet cheminait néanmoins dans sa conscience au fur et à mesure que le temps s’écoulait de journées creuses en semaines difficiles.
À son manque d’argent s’ajoutait l’obligation de rembourser la somme empruntée à sa tante. Celle-ci ne cessait de le harceler au cours d’interminables sermons émaillés d’aphorismes sentencieux.
La vieille demoiselle le ménageait d’autant moins qu’elle recevait désormais la visite occasionnelle d’un certain monsieur Blanke, le mari d’une amie rencontrée au club où elle jouait aux cartes. Le bonhomme se révélait bon bricoleur, ce qui arrangeait la grippe-sou qui ne laissait passer aucune opportunité de réduire ses dépenses et comparer son neveu aux gens « méritants ».
Théo s’attacha à consulter la rubrique des faits divers, les meurtres en particulier retenaient son attention. Combien de fois avait-il lu les récits de crimes motivés par l’appât du gain ou inspirés par la folie ?
Exutoire ou désir inavoué de trouver des idées, il continuait à compulser ses articles avec régularité. Une nuit, il s’éveilla, comme s’il émergeait d’un mauvais rêve. Un rayon de lune filtrait à travers le volet entrebâillé, soulignant l’expression hallucinée de son visage. Cette fois, sa décision était prise, il allait se débarrasser de son encombrante tante. Et cette perspective lui apparut rationnelle au regard de sa situation.
Ses funestes idées s’enracinaient tandis qu’il peaufinait son plan d’action. Voilà qui aurait surpris tante Mathilde, elle qui le prenait pour un velléitaire incapable de séduire une « jeune fille bien comme il faut ».
Qu’est-ce qu’elle pouvait être vieux jeu tout de même, jusque dans sa façon de s’exprimer. Elle semblait prendre plaisir à mener une existence poussiéreuse assise sur un tas d’or alors que lui-même aurait trouvé l’usage d’une telle fortune.
Mais patience, les circonstances allaient bientôt changer.
Plongé dans cet univers glauque, Théo éprouvait une sorte de malaise diffus. Après tout, cela n’arrivait pas qu’aux autres. Ses réflexions le torturèrent au point qu’il se décida à sécuriser sa résidence au moyen d’une alarme, pas un modèle haut de gamme mais un simple dispositif sonore capable de faire fuir les monte-en-l’air de passage.

Sa tante eut vent de cette initiative lorsqu’elle aperçut la camionnette de la société devant le domicile de son neveu.
— Mon pauvre Théo, faut-il que tu te prennes pour un nabab ? Une alarme. Et pour protéger quoi ? Tu as une façon de jeter l’argent par les fenêtres. Si ma sœur ne t’avait pas légué sa maison, je ne sais pas ce que tu serais devenu. Enfin, je ne te changerai pas.
Cette conversation eut tout de même l’heur de troubler la vieille femme. Elle habitait dans une zone résidentielle certes calme, mais elle avait conscience que la sécurité absolue n’existait pas.
De plus, depuis quelque temps, son neveu focalisait toute son attention et l’atmosphère avait changé, tendue, méfiante, délétère.
Théo avait bien ressenti le trouble de sa tante.
Les faits se précipitaient. Tant mieux, la tournure des évènements ne pouvait que lever son inertie naturelle et faire taire ses ultimes scrupules.
Restait à trouver le moyen de procéder. Laisser penser à un crime de rôdeur semblait la meilleure alternative, mais comment exécuter la partie la plus difficile ?
Une arme à feu ? Il n’en avait jamais manipulé et le procédé lui paraissait bien trop bruyant.
De plus, s’en procurer une l’aurait fait repérer, surtout dans le contexte actuel.
Utiliser une arme blanche ? Trop associée à l’idée du sang. Jamais il n’aurait le cran de porter le premier coup.
Le poison peut-être ? Trop aléatoire pour un novice comme lui. Seuls les toxiques violents pouvaient correspondre à ses besoins, et leur vente était très réglementée.
La strangulation pouvait séduire, mais pouvait-il aller jusqu’au bout ? Tante Mathilde restait assez vive malgré son âge, tandis que la force physique ne constituait pas la principale qualité de Théo.
Finalement, il décida de faire usage d’un objet contondant, ainsi il ne s’encombrerait de rien de compromettant, tandis que l’emploi d’une arme par destination, selon le jargon policier, accréditerait la thèse du crime de circonstance. Un homicide commis sans préméditation, sous le coup de la peur, de la colère ou autre sentiment primaire sans que le mobile ni l’arme du crime ne puisse le relier à celui-ci.


Il commença à mettre au point son plan d’action. À vrai dire, il reposait sur un schéma assez simple, une effraction nocturne suivie d’un homicide perpétré à l’aide de quelques coups violents à la tête puis un retour rapide chez lui où il attendrait l’évolution des évènements.
Ce mode opératoire ne laissait aucune place à l’improvisation. Bien sûr, il devrait compter sur une part de chance, mais réduite à la portion congrue.
Le surlendemain, Théo rendit une visite de courtoisie à sa tante. À cette occasion, il découvrit avec consternation que l’occupante des lieux avait fait installer une alarme semblable à la sienne pour protéger son domicile.
Certes, il ne s’agissait pas d’un matériel très performant, mais assez pour contrarier ses desseins. Désormais, il devrait tenir compte de cet élément qui modifiait les données du problème.
Sa tante se montra assez évasive sur sa dernière acquisition et Théo n’osa trop insister de peur d’attirer l’attention.
Ce qui le mettait mal à l’aise était surtout la raison de cette décision. Ceci le confortait dans sa détermination de passer à l’acte au plus vite.
Le vendredi. C’était dit. Voilà quand il agirait, dans la nuit de jeudi à vendredi. Entre une heure et trois heures du matin. À en croire ses diverses lectures, ce créneau horaire se prêtait bien à ce genre de mauvais coup.
Sa décision arrêtée, il se sentait déjà mieux. Ce nouvel état d’esprit se développait au fur et à mesure que le moment fatidique approchait.

***

Le jeudi s’égrena en heures fiévreuses jusqu’à la tombée de la nuit.
Quand le moment arriva enfin, Théo se glissa discrètement à l’extérieur et utilisa au mieux les recoins d’ombre pour se rapprocher de son objectif. Quelques lampadaires fatigués dispensaient une lumière tamisée autour de la maison de la future victime.
Pénétrer dans la place s’avéra plus facile que prévu. Une simple porte arrière à forcer, une formalité pour ce jeune homme dont la cupidité décuplait la vigueur. Dans la bâtisse, tout paraissait dormir. Les meubles massifs projetaient leurs ombres à la lueur du pinceau lumineux de la torche électrique. Seul l’escalier provoqua chez l’aspirant assassin quelques inquiétudes. Les vieilles planches qui en constituaient les marches craquaient au moindre contact. Le bruit semblait prendre des proportions considérables dans le silence ouaté des lieux.
Une pellicule de sueur humidifiait le front de Théo tandis qu’il parvenait devant une porte à la peinture jaune passé.
Il la trouva déverrouillée et pénétra dans la chambre. Une forme indistincte se découpait sous un invraisemblable amas de couvertures. Théo visa au plus haut et abattit sa pince de toutes ses forces. Malgré son tremblement incontrôlable, il porta une série de violents coups de l’outil dont le poids et le dessin firent merveille.
Le meurtrier repoussa les pièces de literie et vérifia le résultat de son attaque à la lumière blafarde de sa torche. S’il n’était pas beau à voir, il confirma à Théo que tante Mathilde appartenait à l’histoire.
Il fouilla la chambre ainsi que la salle de bain. La lecture des faits divers lui avait appris que les cambrioleurs cherchent souvent les bijoux dans ces endroits. Les enquêteurs penseraient que le meurtrier avait assailli sa victime dans le but de s’emparer d’hypothétiques objets de valeur. Tout se mettait en place avec précision. Théo en venait à regretter d’avoir tant tardé à agir.
Il procéda avec rapidité et efficacité, la crainte d’entendre l’alarme se déclencher désormais oubliée. Son forfait accompli, ombre furtive avalée par la nuit, il réintégra son domicile.
Il jeta un coup d’œil à la pendule murale de la cuisine. Une heure trente-quatre. Toute l’opération ne lui avait pris guère plus de vingt-huit minutes. Théo alla se coucher et plongea dans un sommeil sans rêves qui ne lui laissa que d’excellents oublis.

***

Le lendemain soir, il dut jouer une comédie désagréable mais nécessaire. Il se rendit au domicile de sa parente et, n’obtenant aucune réponse, il téléphona aux pompiers. Après quelques explications d’usage il obtint satisfaction et, bientôt, un camion rouge vint se garer devant la bâtisse de tante Mathilde.
— Vous avez les clefs ?
— Non, ma tante ne fait confiance à personne.
Il avait failli dire ne faisait confiance à personne. Ce genre de bourde pouvait s’avérer fatal, il s’agissait de se montrer prudent à l’avenir.
Théo regardait le lieutenant donner des directives à son équipe. L’un d’eux exécuta un tour de la maison pour trouver une éventuelle issue, histoire d’éviter de briser un carreau ou d’enfoncer la porte. L’effraction découverte, l’homme emprunta le même passage que le meurtrier.
Quelques minutes plus tard, le soldat du feu ressortait de la demeure, livide.

***

— Vous n’avez rien remarqué d’anormal ?
— Non, nous étions voisins mais nous nous fréquentions modérément.
— Vous n’étiez pas en bons termes ?
— Pas vraiment fâchés, mais nos relations étaient un peu tendues.

Un bon point de dire ça. L’enquête allait vite le démontrer, alors autant jouer cartes sur table au niveau du vérifiable. Combien s’étaient fait pincer pour avoir tenu des propos mensongers ? Une attitude franche ne pouvait que le servir.

— D’après les premières constatations, on s’orienterait vers la piste d’un crime crapuleux. Vous pourriez faire l’inventaire de ce qui aurait pu disparaître ?
— Non, désolé. Comme je vous l’ai dit, j’entretenais des relations assez fraîches avec ma tante et elle ne m’aurait pas montré ses objets de valeur.
Se constituer une ébauche d’alibi ne pouvait que le servir, aussi enchaîna-t-il :



— J’ai bien entendu une sirène mais je n’y ai pas prêté plus d’attention que ça.
— Vers quelle heure ?
— Je ne sais pas trop, vers les une heure du matin peut-être.

— Pourtant, ça doit être inhabituel par ici, non ?
Sur ce, l’inspecteur prit congé après un simple au revoir prononcé du bout des lèvres. Théo avait l’impression que le mot meurtrier apparaissait en lettres de sang sur son front tandis qu’il refermait la porte derrière l’enquêteur.

***

Le lendemain, Théo fut convoqué au commissariat par l’inspecteur Esnard.
Passé les banalités d’usage, le curieux bonhomme fit entrer un homme que Théo reconnut comme monsieur Blanke.

— Monsieur Blanke, pouvez-vous répéter à monsieur ce que vous m’avez dit lors de votre audition ?
— Bien sûr.
Le quinquagénaire se tourna vers un Théo tétanisé.
— Madame votre tante m’avait chargé de lui fabriquer une alarme factice semblable à la vôtre, une vraie lui paraissait trop cher.
— Très bon travail, intervint l’inspecteur, c’était à s’y tromper. Le seul problème, c’est qu’elle ne pouvait émettre le moindre bruit, n’est-ce pas ?
— C’est exact.
— Je vous remercie, monsieur Blanke, nous vous recontacterons pour quelques détails ultérieurement, j’estime que nous avons bien avancé.
L’officier de police appuya sur une touche cachée au milieu d’un fatras de paperasse.
— Dites à Pierre de passer à mon bureau, je crois que nous tenons un client sérieux.
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Amc68 · il y a
Bien vu! Agréable à lire. Bonne chute!
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Eddy Riffard · il y a
À l’origine, je voulais en faire une enquête de Columbo, une autre fois peut-être...
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Farida Johnson · il y a
Excellent texte dont figurez-vous je n'ai pas saisi la chute tout de suite. Vous m'avez bien eue! De plus votre écriture rend très bien le cheminement de Théo vers le meurtre. Bravo!
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Eddy Riffard · il y a
Merci pour votre retour si positif.
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Colette71 · il y a
Bon suspens, fin avec une chute que je trouve excellente
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Eddy Riffard · il y a
Alors, j’ai atteint mes objectifs. Je voulais surtout trouver une chute inattendue.
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Charles Dubruel · il y a
la dernière ligne enjolive encore plus l'ensemble
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Eddy Riffard · il y a
Et cette dernière ligne est souvent délicate à formuler.
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Keith Simmonds · il y a
Un beau texte avec une chute splendide ! Mon vote ! Vous avez voté une première fois pour “Ses lèvres rougissent” qui est en FINALE pour le Grand Prix Printemps 2018. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours. Merci d’avance et à bientôt !
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Eddy Riffard · il y a
Voilà qui est fait.
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Keith Simmonds · il y a
Merci infiniment, Eddy !
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Ghislaine Barthélémy · il y a
Bien vu... même s'il n'y avait rien à entendre ! Jolie chute et récit très agréable à lire... mon vote
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Eddy Riffard · il y a
Merci à vous.
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Dolotarasse · il y a
Il n'existe pas de crime parfait ! ;-)
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Eddy Riffard · il y a
Décidément, oui.
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Aëlle · il y a
La chute est excellente !
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Eddy Riffard · il y a
Il faut dire que tout le texte est basé là-dessus.
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