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L'Ailleurs

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Sandrine

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Les volutes colorées s'élevaient dans les airs, filaments fins et légers, telle la chevelure d'une danseuse céleste. Les teintes s'entremêlaient, se confondaient et se superposaient, laissant libre cour à un imaginaire indicible. La brise qui soufflait par intermittences venait mélanger les couleurs, créant spirales et traînées bariolées qui perdaient de leur intensité et de leur éclat à mesure que le soleil poursuivait sa course jusqu'à l'horizon et que le ciel se chargeait de nuages sombres et menaçants.

Theresa observa longuement l'étrange ballet qui se déroulait sous ses yeux. Elle plissa les paupières pour tenter de visualiser dans les moindres détails l'image qui s'était formée dans son esprit. Alors elle sortit les mains des poches de son jean usé trop grand pour elle et commença à faire danser ses doigts. Les lignes irisées se mirent à virevolter autour de ses poignets et s'agencèrent progressivement pour former un paysage inconnu. Virtuose aérienne, Theresa laissa s'exprimer son imagination qui, semblant jaillir du bout de ses doigts à mesure que l'image se précisait, orchestraient avec une précision stupéfiante les courbes d'une rivière turquoise ou le feuillage émeraude des arbres d'une forêt lointaine. On aurait dit que l'herbe d'un magnifique vert pâle ondulait au contact de ses mains. Dans le ciel d'un bleu presque transparent, une poussière rose fuchsia se déposa puis s'évanouit tel un papillon éphémère.

Theresa suspendit soudainement son geste pour admirer sa création. Elle pencha la tête puis souffla sur une tâche blanche restée à l'écart. Le nuage vint se mêler au paysage qui s'anima. La fillette caressa doucement le mélange de jaune et de orange qui se trouvait plus haut et celui-ci vint lentement se déposer au-dessus du ciel bleu pour peu à peu s'incorporer à celui-ci, créant de nouvelles nuances.
Theresa s'interrompit. Elle attendit que les mouvements qui donnaient vie à son œuvre s'estompent et recula d'un pas. Elle observa un instant le tableau puis le contourna pour en admirer l'autre versant. De ce côté-ci, les couleurs s'entremêlaient en un désordre majestueux. Theresa sourit. C'était ce qu'elle aimait le plus : réaliser une peinture pour ensuite en observer la face cachée, cet aspect de son imagination qui, d'ordinaire insaisissable, se manifestait dans ses tableaux aériens. La plupart du temps, elle découvrait une image floue, imprécise. Mais avec le temps, elle avait appris à rattacher certaines courbes à ses sentiments les plus profonds.

Un bruit sourd provenant du ciel lui fit lever la tête. Au-dessus de la ville, de lourds nuages chargés de pluie s'amoncelaient. Un vent froid passa à travers son écharpe de laine trouée et lui caressa le cou, la faisant frissonner. Il ne tarderait pas à pleuvoir. Theresa se tourna vers le bout de la ruelle dans laquelle elle se trouvait. La nuit ne tomberait que dans environ deux heures mais la pluie qui s'annonçait faisait se presser les passants sur les trottoirs. Un homme, la tête rentrée dans les épaules, le col de son manteau relevé, un chapeau noir vissé sur le crâne, avançait à grandes enjambées. Une dame vêtue avec élégance s'arrêta un instant, inspecta le ciel gris puis sortit de son sac à main un parapluie violet qu'elle déploya en reprenant son chemin. Elle s'écarta lorsqu'un bambin accompagné d'un magnifique berger allemand passa en courant et tous trois disparurent.

Theresa se détourna pour reporter son attention sur le paysage que le vent, ayant gagner en puissance, faisait onduler davantage. La rivière était devenue torrent et les arbres s'agitaient, secoués par des rafales invisibles mais intenses. Le ciel, lui, dansait, contrastant avec la tempête qui semblait tourbillonner sur le reste du tableau. La farandole de couleurs était saisissante. Theresa était comme hypnotisée.

Un bruit de pas résonna alors dans la ruelle et s'arrêta juste derrière elle. La fillette garda les yeux rivés sur son œuvre, imperturbable. Quelques secondes s'écoulèrent. Puis :

"Il est tard Theresa.
- Encore quelques petites minutes, protesta cette dernière sans se retourner.
- Ce serait quelques minutes de trop. Tu devrais déjà être rentrée.
- Alors ça n'a plus d'importance.
- Tu vas te faire passer un savon.
- Je sais.
- Si tu le sais, que fais-tu encore ici ?
- J'ai presque fini.
- Tu recommenceras demain. Tu n'as plus temps, il faut que tu rentres maintenant. Il va bientôt faire nuit et la pluie ne devrait pas tarder à tomber.
- Tant mieux."

Un silence s'installa dans la ruelle et s'étira quelques instant. Un grondement retentit alors dans le ciel. Theresa leva la tête et une grosse goutte vint s'écraser sur son front.

"Allez Theresa. Viens, dépêche-toi.
- Attends.
- Non je n'attends plus. Tu a dépassé le couvre-feu.
- S'il te plait."

Le regard de la fillette était toujours fixé sur le tableau qui s'agitait de plus en plus. Elle entendit un soupire.

"Fais comme bon te semble."

Le crissement de semelles sur le bitume parvint à ses oreilles et le bruit de pas s'éloigna avant de s'estomper. Comme si elle attendait que Theresa se retrouve seule, la pluie se mit alors à tomber en fines gouttes. Celles-ci vinrent strier le tableau aérien, se teintant de vert, de bleu et de jaune avant de s'écraser sur le sol. Bientôt, la peinture fut entièrement balayée et l'air reprit un aspect transparent et terne. Theresa baissa les yeux. À ses pieds, les couleurs diluées formaient des motifs bariolés. La pluie se mit à tomber plus fort et l'aquarelle perdit peu à peu de son intensité avant de disparaître complètement. Theresa resta encore quelques minutes à contempler le sol puis tourna les talons.

***

Theresa marchait d'un pas lent sur le bord de la route. Les murs gris des maisons qui bordaient la chaussée la surplombaient, tâches sombres sur le ciel noir. La pluie n'avait pas cessé de tomber. Les cheveux châtains de la fillette étaient collés à ses joues, ses vêtements étaient trempés et ses vieilles baskets étaient imbibées d'eau. Theresa éternua et passa la manche trop longue de son veston sur son nez. L'eau ruisselait sur son visage. Elle marcha encore quelques minutes puis s'arrêta devant une grande bâtisse à la devanture inquiétante. Elle gravit les quelques marches qui la séparait de l'immense porte rouge qui, dans l'obscure clarté des lampadaires, semblait animée d'une vie maléfique. Elle s'arrêta sur le perron et hésita à peine une fraction de seconde avant d'appuyer sur la sonnette à deux reprises. Un déclic se fit entendre presque immédiatement et Theresa ouvrit la porte. Elle pénétra dans un grand vestibule et emprunta le couloir qui se trouvait sur sa gauche. Elle passa devant de nombreuses portes closes et s'immobilisa lorsqu'elle constata que l'une d'elle, ouverte, était éclairée. Elle baissa la tête et avança lentement, ses chaussures laissant des traces humides sur la moquette. Elle s'arrêta devant la pièce d'où émanait la lumière et, le regard toujours fixé sur le sol, y entra.

Theresa frémit lorsqu'une voix grave où se mêlaient colère, haine, sarcasme et mépris s'éleva.

"Tu es en retard Theresa. Et tu sais ce qu'il se passe chaque fois qu'un enfant se présente chez moi en retard, n'est-ce pas ?"

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