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L'agence du chat qui miaule

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Murielle Rein

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Lauréat
Sélection Jury

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Ça aurait pu être l’histoire d’un alcoolique et d’une secrétaire. Ou juste de l’alcoolique. Mais finalement, ce sera celle de la secrétaire.
Tous les matins depuis vingt ans pour me rendre au bureau, je prenais à pied le Boulevard Gambetta dans le sens inverse de la circulation. Tous les matins depuis vingt ans, je marchais d’un bon pas sur son large trottoir bordé d’immeubles bourgeois. Je marchais en regardant mes pieds, la tête légèrement penchée en avant, les yeux rivés sur la pointe de mes chaussures. J’avais remarqué ce détail pas très flatteur un jour dans le reflet d’une vitrine. C’était moche comme démarche mais je n’étais pas arrivée à me corriger.
Ce matin-là, une pluie rageuse m’avait accompagnée tout le long du trajet et avait réussi à me rincer de la tête aux pieds. Je poussai un soupir de dépit ; j’allais avoir droit au regard consterné genre « je ne dis rien, mais je n’en pense pas moins » de Gascard, mon cher patron ! Sa représentation de la secrétaire idéale se rapprochait du cliché véhiculé par le cinéma américain, j’en étais loin ! Lorsque j’arrivai au numéro 23, je poussai la lourde porte de l’allée non sans jeter un regard noir sur la plaque de marbre vissée à droite de l’entrée :
« William Gascard et associés, Détectives privés. »
Et Associés ! Tu parles ! Le seul collaborateur que je connaissais à mon boss était un vieux matou aigri qui perdait ses poils ! Petit patron sans envergure et sans talent, Gascard s’évertuait à trouver des stratagèmes pathétiques pour tenter de donner un peu d’allure à sa boîte. Il avait en plus de la plaque mensongère, poussé le vice jusqu’à créer un deuxième bureau fictif, en punaisant sur la porte du placard à archives, une carte de visite au nom d’un soi-disant Richard Merle. Le côté sympathique de l’histoire, c’est que le personnage en question avait fini par faire partie de notre vie et on s’entendait souvent dire : « Je vais chercher le dossier untel dans le bureau de Richard ».
Après avoir flanqué mon parapluie dans le porte-parapluie, je tâchai de me dégager de mon imper dégoulinant. Le hall d’entrée, carré et spacieux comme dans beaucoup d’appartements d’après-guerre, accueillait le client et distribuait les pièces : mon bureau minuscule, la salle d’attente pompeuse, le bureau de William évidemment clinquant, le placard à archives, pardon le bureau de Richard, une cuisine exiguë et enfin les toilettes.
Je jetai machinalement un œil vers la porte de William mais aucune lumière n’en teintait le verre dépoli. Il n’était donc pas encore là. Par contre celle de Richard laissait échapper un mince trait de lumière et une odeur douçâtre de tabac blond. Intriguée, je m’approchai et frappai timidement. Je me trouvais un peu ridicule : pourquoi frapper à la porte d’un placard ? Cette histoire d’associé fantôme allait finir par me donner la pétoche !
— Bonjour !, me dit une voix inconnue. Je vous laisse passer dans votre bureau, je suis à vous dans un instant.
Comme l’obéissance était une seconde nature chez moi, je fis ce qu’on me demandait sans me poser de questions. A la différence que les battements de mon cœur augmentèrent au point de m’empêcher de réfléchir. De toutes façons, je n’avais pas de répartie, pas d’aplomb et quand les répliques finissaient par arriver, c’était toujours trop tard. C’est donc une fois installée à mon poste que je me rejouai la scène avec un scénario plus glorieux pour moi :
— Mais bien sûr, Monsieur. Monsieur... comment ? Je crois que nous n’avons pas été présentés ! Je m’appelle Victoire et je suis la secrétaire de direction de cette agence depuis vingt ans. Ravie de vous rencontrer.
J’imaginai aussi l’arrivée de mon boss et là je laissai éclater mon exaspération virtuelle :
— C’est dingue de n’être jamais au courant de rien ! Il me semble bien être votre secrétaire, non ? C’était pourtant facile hier soir de me dire : « Victoire, ne soyez pas surprise, demain Monsieur X va s’installer dans le bureau de Richard, je vous expliquerai. »
Tiens d’ailleurs, il était où Gascard, lui si ponctuel ? Ma montre affichait un peu plus de neuf heures quand j’appuyai rageusement sur le bouton Off du répondeur. Le téléphone se mit instantanément à sonner. Je me raclai la gorge avant de lancer dans le combiné : « Gascard et Associés, Bonjour » !
— Bon Dieu, Victoire ! Ca fait dix minutes que j’essaie de vous joindre ! Le premier geste du matin, c’est bien de désactiver le répondeur, non ?
— Je... enfin... Vous savez qu’il y a quelqu’un dans le placard ? Un inconnu qui fume des blondes et...
— Pourquoi croyez-vous que j’essaie désespérément de vous joindre ? Surtout, gardez votre calme et s’il entre dans votre bureau, prenez votre air le plus naturel, finissez une conversation imaginaire et raccrochez, ok ?
— Ok patron, je vous écoute.
— Vous vous souvenez peut-être que le mois dernier j’ai participé au séminaire annuel des privés, qui se déroulait cette année à Vienne. Bref ! Le soir autour d’un verre, chacun y est allé de son expérience, de sa tactique commerciale et j’ai lâché quelques trucs moi aussi afin de ne pas être en reste, notamment le coup du placard de Richard. Un homme s’est particulièrement intéressé à mon travail, me posant tout un tas de questions sur notre activité, notre potentiel etc. Le whisky aidant, je n’ai pas été avare de détails. Vous me suivez, Victoire, je ne vous entends plus !
— Oui, oui !
— Je reprends : ce matin je suis arrivé comme d’habitude, vers huit heures. A huit heures cinq, la porte s’est ouverte sur cet homme, celui du séminaire. Il s’est approché de moi, m’a serré la main un peu sèchement d’ailleurs et m’a dit texto : « Bonjour ! Richard Merle. Si on me cherche je suis dans mon bureau. Ne vous dérangez pas, je trouverai le chemin. » Il a traversé le hall, s’est installé dans le placard à archives, je l’ai entendu remuer quelques affaires puis son portable a sonné et voilà !
— Vous l’avez laissé faire sans rien dire ? demandai-je étonnée.
— La situation m’a parue délicate, aussi pas question de perdre mon sang-froid. J’ai attendu quelques minutes puis je me suis approché de sa porte, mine de rien. Manque de chance, il a fallu que mon imbécile de chat choisisse ce moment-là pour miauler comme un perdu ! J’ai alors entendu notre homme, visiblement toujours au téléphone, demander à son interlocuteur de patienter pour me lancer, devinez quoi ?
— J’ai hâte de savoir !
— Il m’a dit : « Il va falloir aménager cet endroit rapidement, mon cher William, impossible de travailler dans ce capharnaüm ! On vous attend au Bureau Dauphinois à 9 h 30 pour récupérer le mobilier que j’ai choisi. Le livreur vous aidera à monter tout ça et on se voit après ! » Et puis le plus tranquillement du monde, il a repris sa conversation... Moi, mes clés et mon ordinateur et je suis parti. Voilà ! Vous en pensez quoi, Victoire ?
J’en aurai presque ri ! Gascard si imbu de sa personne, toujours sûr de lui, me demandait mon avis !
— Vous êtes où ? lui ai-je demandé.
— Au Claridge dans la salle du fond, devant un café.
— Ne bougez pas, j’arrive. De toutes façons, rien ne presse, pas de client avant Madame Blanchard qui a rendez-vous avec vous à 14 heures.
Je raccrochai puis sans me laisser le temps de réfléchir je traversai le hall et, tout en enfilant mon imper, je claironnai :
— Je passe chez le photographe récupérer les clichés d’une filature. Je serai là dans une heure ! Et je claquai la porte.
Une fois dehors, je respirai un grand coup. La pluie avait cessé. Je longeai la Place Victor Hugo et pris à gauche le cours Lafontaine. Le Claridge était juste en face du Lycée Champollion où, comme d’habitude, quelques élèves traînaient devant la porte ; serrés les uns contre les autres, avec les filles qui penchaient la tête de côté pour laisser pendre leur longue chevelure et les garçons qui ébouriffaient la leur pour mieux cacher leurs yeux. Je savais que les vieux du quartier se plaignaient régulièrement de leur tapage. Moi, j’aimais les regarder. J’aurais pu y passer des heures. Je trouvai mon boss tout ratatiné sur sa chaise, le teint gris. Il n’avait pas bu son café qu’il continuait à touiller d’un geste mécanique. Je m’assis en face de lui sans rien dire, son regard était rivé sur sa tasse. J’en profitai pour continuer à observer à travers la vitrine les ados qui entraient enfin dans la cour. Sauf un, un petit blond, le bonnet vissé sur la tête. Il est resté assis tout seul sur les marches, comme abandonné. Quand la pluie s’est remise à tomber, il s’est levé, a mis sa capuche et il est parti, la tête dans les épaules. Je ne sais pas pourquoi mais il m’a presque fait de la peine. J’en avais oublié Gascard qui me regardait, pensif.
— Vous regardiez quoi, de si intéressant ?
— Oh rien ! la pluie, tout ça...
— Vous n’aimez pas trop parler, hein ?
— Pas trop, en effet.
— Je pense que je suis dans une situation délicate, Victoire. Ce type a profité de ma faiblesse, a pris l’identité de notre soi-disant Richard pour s’installer à l’agence.
— Sauf que s’appeler Richard Merle n’est pas suffisant ! Vous savez bien qu’aucun document officiel, registre du commerce etc. ne le mentionne. Il n’a donc aucune légitimité.
— Je le sais bien mais je ne suis pas tranquille, ce gars-là est peut-être très fort ou pire, malade ! Dans les deux cas, il va falloir prévenir la police et je me serais bien passé de cette publicité. Vous connaissez les flics, ils ne sont jamais tendres avec les privés.
Entre nous à nouveau le silence, les regards qui s’évitent. Je rêvais d’un café mais je n’osais pas déranger Fred le patron, en grande conversation avec un client au comptoir. Soudain Gascard lança :
— Regardez, sur le trottoir en face, c’est Merle ! On dirait que notre oiseau a quitté son nid. On le suit ! Fred, rajoute le café sur ma note, on est pressé !
On quitta le Claridge au pas de course. Un peu plus loin, Merle marchait d’un pas assuré, la tête haute et ne donnait aucun signe d’inquiétude. Il prit le boulevard Edouard Rey en direction de l’Isère et une fois sur les quais tourna à droite. Comme pour toute filature, nous avions laissé une bonne distance entre notre homme et nous. Je tentai de caler mes pas sur ceux de mon boss et surtout de me faire la plus petite possible. Le soleil avait fini par percer, le trottoir humide reflétait sa lumière et nous éblouissait. Gascard sortit ses lunettes noires qu’il installa sur son nez d’un geste théâtral, puis releva le col de son imperméable. Exaspérée, je levai discrètement les yeux au ciel.
— Mince, il manquait plus que ça ! Une balade en bulle à dix heures du matin ! me souffla-t-il.
Devant nous, Merle montait l’escalier qui accède au départ du téléphérique de la Bastille que les grenoblois appellent familièrement « Les Bulles » et qui monte les promeneurs pour une balade aérienne au dessus du quartier Saint Laurent et de l’Isère. On n’avait pas le choix, il fallait continuer. Les bulles étaient regroupées par quatre, on le laissa monter dans la première pour s’installer discrètement dans la dernière. Il y avait peu de monde ce qui rendait improbable une filature, mais notre « associé » n’avait pas l’air de se préoccuper de ce qui se passait autour de lui. Je me tassai sur la banquette, jetai un regard perplexe sur les eaux grises de l’Isère qui défilaient sous nos pieds. Qu’est-ce que je fichais là ? Pourquoi ce matin, rien n’avait l’air de vouloir se passer normalement ?
Le ralentissement du câble nous avertit de l’arrivée imminente. Si notre homme avait décidé de se balader sur le mont Rachais, on allait avoir du mal à passer inaperçu. Heureusement pour nous, il prit les escaliers qui montaient à la buvette dont la terrasse surplombait la ville. Il choisit une table à l’abri du vent, placée tout contre une rangée de bacs garnis de lauriers, choix parfait pour nous : il suffisait de se planquer de l’autre côté et d’attendre.
Quelques minutes seulement s’étaient écoulées quand des pas résonnèrent sur la terrasse en bois. On entendit les pieds d’une chaise racler le sol et une voix joyeuse saluer notre homme.
— Salut Philippe ! Tout s’est déroulé comme prévu, le plan a fonctionné ?
— Je peux dire que je suis assez fier de moi ! Ils n’ont moufté ni l’un ni l’autre, un vrai plaisir !
Je jetai un regard atterré à mon boss qui, le nez dans le col de son imper, était livide et ne bronchait pas d’une oreille.
— Il va peut-être falloir passer au dénouement, non ?
— Tu as raison, laisse-moi faire, je suis sûr qu’il n’est pas loin !
A cet instant la sonnerie du portable de Gascard se fit entendre et un tonitruant « We are the champion » s’échappa de sa poche.
— Vous êtes mignons, comme ça, accroupis là derrière !
Deux têtes hilares se penchaient au dessus de la haie. Je reconnus immédiatement Julien, le protégé de Gascard, qui nous dévisageait l’air moqueur. Julien était le fils de la concierge de l’agence que Gascard avait aidé à entrer comme pigiste au Dauphiné Libéré. Le jeune homme, brillant, avait rapidement gravi les échelons et signé en quelques mois son premier contrat de journaliste. Depuis, il vouait à Gascard une reconnaissance sans faille : il ne manquait jamais de prendre de ses nouvelles, l’invitait à déjeuner une fois par mois et l’appelait affectueusement « Tonton ». Mais surtout, Julien adorait faire des blagues.
« On le boit ce café ? » nous lança-t-il.
On s’est retrouvé attablé autour d’une corbeille de viennoiseries et de trois cafés fumants, le comparse de Julien s’étant discrètement éclipsé. J’avais bien essayé d’en faire autant, histoire de ne pas être le témoin de la déconfiture de Gascard, mais face à l’insistance du jeune homme, je m’étais rassise sagement. Julien, tout à sa blague, un sourire presque crispant plaqué sur les lèvres, avalait croissant après croissant tout en nous observant. Il attendait visiblement une réaction, un peu longue à venir. Mon boss, comme tout à l’heure au Claridge, s’était perdu dans sa tasse. Je me grattai la gorge délicatement, histoire de le tirer de sa rêverie. Il releva enfin la tête et lança :
— Bon, tu peux m’expliquer tout ce bazar ?
— Philippe, alias Richard Merle, travaille avec moi. Un soir au Bayard, à l’heure de l’apéro, il me raconte qu’il avait couvert le séminaire des Privés où il avait rencontré un type étonnant qui s’était inventé un associé pour épater la galerie. Il avait trouvé ça très drôle ! Moi, j’avais bien remarqué ton placard alors j’ai tout de suite fait le lien, tu penses ! Il ne peut pas y avoir deux personnes au monde pour inventer un truc pareil, hein Victoire ? Je me suis dit que l’occasion était trop bonne ! Alors on a échafaudé notre plan autour d’un deuxième demi et comme je connais bien tes habitudes, c’était facile ! Il suffisait seulement que Philippe arrive avant que Victoire ne prenne son poste, elle n’aurait jamais marché, elle !
Je plongeai ostensiblement mon nez dans ma tasse. Julien reprit :
— En bon privé, c’était sûr que tu allais tenter quelque chose ! Comme on avait emprunté des oreillettes au journal, on a pu communiquer discrètement et improviser au fur et à mesure, il suffisait de te filer ! Et voilà toute l’histoire ! Elle est bonne, non ? Avoue que tu as bien stressé, Tonton ? Allez, avoue ! Hein, Victoire, il a bien stressé ?
Fatiguée... J’étais fatiguée... Je me levai et, le plus courtoisement possible, je tâchai de prendre congé : « Je vous laisse en famille, je redescends au bureau, nos clients doivent se demander ce qu’il se passe ce matin. »
Je fis quelques pas, me retournai pour rajouter : « Et je donne le bonjour à Richard de votre part, Julien ! » Je surpris le regard du patron posé sur moi... Je rêvais ou j’y avais vu un semblant de tendresse ?

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Image de Guil GDéon
Guil GDéon · il y a
Belle ambiance, très grenobloise. Je vote
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Florane · il y a
Ha ha
Un privé privé de bureau

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Lain · il y a
Un patron en or pour passer des journées bien loufoques
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Frédérique Lechat-Lechat · il y a
Cette agence est faite pour moi ;-) ! Mon vote très très très tardif, mais sincère !
Mon quai est beaucoup moins drôle - pas du tout, en fait ! http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/mort-dans-les-transports

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