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L'affaire Evans

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Une douce fatalité encourageait Sully à poursuivre son chemin, sans se retourner. Depuis son départ d’Union Street, samedi, son instinct l’entrainait vers le manoir de Dover. Des falaises aussi hautes que splendides où ce fleuron d’architecture victorienne était flanqué, il conservait un tragique souvenir. Alors qu’il sillonnait la crête à travers une nuit sans lune, il se remémora la nouvelle de sa chute ; on venait de fêter l’anniversaire de la vieille Granny qu'on avait aussitôt renvoyée en maison de retraite. Joan Evans avait été précipité sur les récifs, belle et bien morte.
Alors pourquoi son fantôme réapparaissait-il aujourd’hui ? Il y a quinze ans, le deuil avait recouvert la vie de Sully d’un crêpe sinistre. Joan Evans avait vingt-deux ans au moment de son meurtre, il en avait quatorze et pourtant il l’avait aimé d’un amour brûlant. Le jour de ses dix-huit ans, il avait finalement tourné les talons à ce passé trouble et plein d’interrogations et jamais, plus jamais, il n'avait reparlé de cette histoire. Joan demeurerait à la fois son premier amour et son premier drame.
La veille, alors qu’il parcourait, à l’heure du thé, les pages du Times, il était tombé sur une photo, dans la rubrique matrimoniale, plus familière que jamais. Troublé par ce visage, il avait lu le nom inscrit en dessous, Jane Ethan. En y regardant à deux fois, il en avait conclu que la nouvelle mariée ressemblait étrangement à Jo, comme il l’appelait autrefois. Depuis qu’il vivait à Plymouth, sa mort n’était plus qu’un vague souvenir jusqu’à se demander par moment si la jeune femme avait réellement existé. Mais ce simple article avait suffi à raviver toute la douleur qu’il croyait disparue. Elle ne s’apaiserait qu’une fois ce mystère éclairci. Il avait donc enfourché sa Bentley et foncé droit vers Dover et son mystérieux passé. Une panne d’essence l’avait finalement forcé à abandonner sa voiture sur le bas-côté et à poursuivre à pied. S’il coupait par la côte, il n’aurait plus que trois kilomètres à parcourir jusqu’au manoir familial. Ainsi avait-il marché une partie de la nuit, se remémorant méthodiquement tout le film de ce jour tragique. Durant sa marche, il s’était juré cette fois de ne pas passer à côté de sa chance. Si Jo était en vie, il devait la retrouver coûte que coûte et lui avouer les sentiments qu’il avait toujours nourris pour elle, même alors qu’il la croyait morte.
Quand il arriva devant l’immense entrée du manoir Bennet, il empoigna le heurtoir en forme d’abeille – symbole d'une des activités principales de la famille dans la région – et frappa trois coups. Giles ouvrit la porte dans un état presque second. A l’évidence, toute la maison dormait. Sa figure s’était ornée de nouvelles rides, remarqua-t-il. Il fallut quelques instants au majordome pour réaliser qui était son visiteur.
« Mr Bennet ! dit-il ravi. Entrez, ne restez pas sur le perron comme un mendiant.
- Il faut que je voie mon père, Giles. C’est très urgent.
Une fois entré donc, Giles le conduisit au petit salon et alla chercher Sire Alvin Bennet. Le maître des lieux ne mit pas longtemps à descendre, Il accueillit néanmoins son fils aussi froidement qu’il l’avait toujours fait. Les quelques années qui les avaient séparés ne semblaient pas avoir adouci son caractère martial. Mais Sully ne s’attendait pas à mieux de sa part. Il préféra aller droit au but.
- Joan Evans est vivante.
Pour toute réaction, Sir Bennet fronça ses gros sourcils grisonnant. Tout le reste de sa personne demeura stoïque. Sully s’attendait au moins à le voir balayer d’un revers de main ses mots qui sonnaient plutôt absurdes quand il y réfléchissait. Mais il n’en fit rien. Sans broncher, l’industriel qu’il avait toujours connu fier et plein de retenue, se laissa choir dans son Stanley en cuir vert comme s’il venait de recevoir un coup sur la tête. Il réfléchit un long moment, le regard dans le vide.
- C’était une idée du docteur Lynch, lâcha-t-il soudain dans un soupir qui en disait long. Sully resta incrédule. Le jour de l’anniversaire de Granny, je terminais un dossier dans mon bureau quand j’ai entendu un bruit à la fenêtre. C’était Joan. Elle ne voulait pas que quelqu’un d’autre la voit aussi m’a-t-elle fait signe de la rejoindre derrière la maison. Après m'être éclipsé par la véranda, je l’ai rejointe près des bosquets, là où on ne risquait pas de nous trouver. Alors, elle m’a tout raconté. Elle venait de se disputer avec Mary Gareth, la jeune fille qui vivait à la Villa Fleurie, à deux kilomètres. Mary nourrissait, depuis quelques temps, de profonds sentiments à mon égard mais je n’avais d’yeux que pour Joan. Et pour mon plus grand bonheur, mon amour était partagé.
A ces mots, Sully s’appuya sur le piano à queue du salon comme s’il était sur le point de s’écrouler. Un silence s’en suivit, long et pesant. Mais Alvin Bennet ne s’arrêta pas là.
- J’étais un homme marié à l’époque et quand Mary a appris notre liaison, elle a immédiatement donné rendez-vous à Joan aux falaises. Elle l’a menacé de tout révéler au grand jour si elle ne rompait pas avec moi. Joan n’a pas supporté. Elles se sont battues et...
- Et quoi ? Que s’est-il passé ensuite ?
- Maintenant que Mary était morte, il était trop tard.
- Mary ? C’était donc Mary et non Joan qu’on a retrouvé écrasée sur les rochers.
- J’en ai immédiatement avisé le Dr Lynch dont la discrétion a toujours été la plus grande qualité. Nous nous sommes alors rendus sur les lieux du drame. Dans cet état, Mary était méconnaissable ; son corps était recouvert d’hématomes noirs et violacés, son visage...méconnaissable, je te l'ai dit. Comme il avait toujours existé entre elle et Joan une certaine ressemblance, le Dr Lynch a proposé l’échange. Joan morte, Mary introuvable, toutes les preuves conduiraient à cette dernière. Nul innocent n’irait en prison et nulle famille ne pleurerait sa disparition puisque Mary était orpheline. Le pari était risqué mais il n’y avait rien d’autre à faire. J’aimais Joan et je refusais qu’elle gâche sa vie dans une prison sordide même si cela impliquait que je ne devais plus jamais la revoir. De plus, si tout avait été découvert, notre famille aurait été traînée dans la boue. Je ne l’aurais pas toléré. Nous avons donc brûlé les vêtements de Mary et l’avons revêtu de ceux que Joan portait ce soir-là. Quant à Jo, je l’ai mise dans un train aux premières lueurs de l’aube. Personne n’aurait pu savoir la vérité à moins que l’un de nous trois ne vende la mèche. La suite, tu la connais.
Ces révélations avaient plongé Sully dans une incommensurable torpeur. Il voulait hurler mais sa voix s’enlisait douloureusement dans sa gorge. Il ignorait ce qui le blessait le plus. Que Joan ait commis un meurtre, qu’elle ait eu une liaison avec son père tant détesté ou que son père ait été infidèle à sa mère, elle qui l’avait toujours défendu corps et âme quand son propre fils l’accablait de ses reproches perpétuels. Ses membres tremblaient et ses yeux s’étaient égarés dans une colère noire.
- Je sais que tu l’aimais et j’en suis désolé, insista Alvin Bennet. Du reste, comment t’en vouloir.
- Désolé...
Sully repensa alors à la disparition de Mary et à la presse locale dont les éditoriaux avaient, durant des mois, bavé des procès d’intention, à son encontre. Mais après une longue et infructueuse enquête, la police avait fini par arrêter les recherches.
- Alors tout était lié, se chuchota-t-il à lui-même tandis qu’une pluie sentencieuse clapotait à présent contre les vitres du salon.
- Et Giles? Qu'en fais-tu?
- Ça lui a fait un choc. Mais il a toujours fait partie de la famille, pour ainsi dire. Il ne me trahira pas.
C’est alors que des bruits de pas résonnèrent dans l’escalier et dans le chambranle de la porte, Jo apparut. Il avait toujours admiré sa beauté et s’était passionné pour ce visage empli de douceur et de charme. Mais elle était différente aujourd’hui, quelque chose avait changé en elle. Elle avait vieilli, certes, mais il y avait autre chose. Son regard. Il était éteint et le trouble qu’il en ressentit le traversa avec violence. Elle s’approcha d‘Alvin Bennet et lui prit la main tendrement. Honteuse, elle tourna ensuite la tête en direction du piano.
- Bonsoir Sully, dit-elle timidement. Tu m’as vu dans le journal, n’est-ce pas ? Une belle erreur. J’ai tout de suite regretté ce mariage et j’ai tout laissé derrière moi pour rejoindre ton père, le seul homme que j’ai jamais aimé.
- Je mets de l’ordre dans mes affaires, poursuivit Alvin Bennet en plongeant son regard dans ses grands yeux gris, et nous partons loin d’ici. A présent que Maggy n’est plus de ce monde, plus rien ne nous empêchera d’être ensemble.
Il avait fallu quinze ans à Sully pour que son premier amour prenne fin. A cette pensée, il ne put réprimer ses larmes. Mais il ne répliqua rien. A quoi bon ? Par ce simple geste de main, Joan donnait à son père plus qu’elle ne lui avait jamais donné, à lui. Il n’y avait plus de doute possible, ils s’étaient bel et bien aimé et s’aimeraient toujours. Un soudain désir de vivre le saisit. Après toutes ces années de grisaille et d’errance sentimentale, il avait besoin d’une renaissance, et vite ! La fuite devint, à cet instant précis, une nécessité. Il disparut donc ce soir-là et ne les revit plus jamais.

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