L'affaire du siècle

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Comme tous les weekends, Jules avait décidé de passer son samedi après-midi à flâner aux puces du quartier. C’était son péché mignon. Il n’était pas vraiment regardant sur l’état de ce qu’il achetait – qualité essentielle chez les fureteurs de son genre – et était toujours enclin à s’alléger d’un petit billet à la moindre trouvaille. Doté d’un flair exceptionnel, il dénichait toujours quelque chose et ce jour-là, il le sentait, la bonne affaire n’était pas loin. Son feutre effiloché sur la tête, le journal sous le bras, il se mit en route de son pas claudiquant. Direction : le bout de la rue.

Après quelques minutes à flâner et saluer les habitués, un étal qu’il n’avait jamais remarqué auparavant attira son attention et, en particulier, son regard se porta sur un petit boitier noir coincé entre des casseroles en cuivre et une cage à oiseaux. Son sang ne fit qu’un tour et, ni une ni deux, il enjamba tant bien que mal une petite pile de vieux bouquins poussiéreux pour s’en saisir fiévreusement. Jules ne s’était pas trompé : il tenait entre ses mains une petite merveille de la photographie – un Rolleiflex 2.8F en excellent état ! Il aurait reconnu la marque et le modèle entre mille, son père en possédait un autrefois. Une foule de souvenirs lui revint instantanément en mémoire et des photographies en noir et blanc défilaient devant ses yeux... qui se portèrent vers le prix. Et quel prix ! 50 euros, c’était donné ! Abasourdi, choqué, il n’entendit pas tout de suite le vendeur l’alpaguer :
— Môsieur. Môsieur ! Seriez pas un peu sourdingue vous ?... Allez-y, prenez une photo, vous verrez qu’il marche encore.
— Pardon ?
— Allez-y que j’vous dis, prenez une photo, et prenez le... 50 euros, c’est l’affaire du siècle ! J’ai b’soin d’argent et pas le temps de r’monter sur Paris. J’dois mettre du beurre dans les cacahuètes en urgence, tout doit partir ce soir !
— Dans les épinards...
— Pardon ?
— Non rien, c’est une offre très généreuse mais...
— Un peu qu’oui mon gars ! Y’a pas à réfléchir : si c’est pas toi, ça s’ra quelqu’un d’autre.
A ce prix, Jules savait pertinemment que le vendeur avait raison. Il tourna discrètement la tête et aperçut au loin son vieil ami Maxime, un autre passionné comme lui qui n’hésiterait pas un seul instant devant une telle opportunité. Inconsciemment, il pressa plus fort l’appareil contre lui. Le cœur avait parlé.
— Vous permettez que je vous prenne ?
— Bien sûr, répondit le vendeur en se replongeant dans sa BD. Faites-vous plaisir.
Incrédule, notre bon Jules régla lentement la mire sur l’homme qui se tenait au milieu d’un véritable bric-à-brac. Il déclencha l’appareil et releva les yeux, ému. S’il n’avait pas trop tremblé, cette photo serait magnifique. Sa main plongea dans son veston à la recherche de son portefeuille – ouf, il était bien là – et il tendit la somme au vendeur qui s’empressa de la glisser dans la poche arrière de son pantalon.
— Je n’ai pas tendance à discuter le prix, mais... pourquoi si peu cher?
Le vendeur le fixa longuement avant de répondre, laconique :
— Oh vous savez... y’a un temps pour tout, et il est temps que j’me débarrasse du superflu.

Jules n’en demanda pas plus, pas question de faire changer d’avis le vendeur ! Les mains moites, tremblant d’excitation et sans même avoir salué Maxime, il repartit chez lui. Quelques minutes plus tard, le pied sur le palier, la main sur la poignée, il criait déjà : « Lucienne, vient donc voir ce que j’ai déniché ! L’affaire du siècle ! ». Lucienne leva les yeux au plafond. C’était toujours l’affaire du siècle avec lui, pas la peine de se déplacer ! Elle l’attendait dans la cuisine illuminée d’un rayon de soleil, un fichu sur la tête et le tablier trempé, les mains pleines de mousse. Le vieux calendrier pendant au mur indiquait la date du jour : 29 février. Jules s’arrêta dans l’entrebâillement de la porte comme frappé par la scène qu’il avait devant lui, à tel point qu’il ne pensa pas à dégainer son nouveau jouet. Quand il réalisa qu’il tenait l’appareil entre les mains, il était déjà trop tard : un nuage était passé et l’atmosphère si particulière avait déjà disparue.

« Bon Dieu de bon Dieu ! » fulmina-t-il, cela ne devait plus se reproduire ! Furieux contre lui-même, marmonnant dans sa barbe, arpentant la maison de pièce en pièce sans même avoir pris la peine de retirer son feutre, il se mit à la recherche d’une nouvelle prise, mais à l’évidence, rien en ces lieux ne semblait mériter l’immortalité : il lui fallait un modèle vivant. « Lucienne, je ressors ! » Il était déjà 19h, il n’y avait pas de temps à perdre. A vive allure, du moins pour son âge, sa démarche chaloupée lui donnait un air de Quasimodo. Il n’aurait pas tenu bien longtemps à ce rythme mais aujourd’hui c’était différent. Tout à coup, il s’arrêta pour viser. Et clic la jeune fleuriste Marie à sa fenêtre caressant un chat, et clac un jeune garçon traversant la rue sur sa planche à roulette. « Et de deux autres dans la boîte ! ». Au loin, il vit Maxime tournant sur la place du village. Cette fois ci, il ne résista pas à l’envie de présenter sa trouvaille. Le torse bombé, l’œil pétillant, la démarche presque stable, il s’approcha de son ami qui remarqua tout de suite le bijou qu’il tenait entre ses mains. La discussion, entrecoupée d’onomatopées, alerta bientôt tous les piliers avinés du Café Central. On décida tout naturellement d’immortaliser l’instant et, bras-dessus bras-dessous, Jules et Maxime se firent photographier puis vint le tour des clients hilares pour une photo de groupe.

Pendant ce temps, chez la fleuriste au chat, l’étagère de la cuisine s’effondrait dans un tintamarre assourdissant. La panique avait gagné le peureux quadrupède qui, à grand renforts de griffes et de feulements, s’était échappé des bras de sa maîtresse. Il valait mieux ça que de perdre un œil... Malheureusement, le poilu à moustaches en avait profité pour sauter par la fenêtre. C’était la première fois qu’il s’aventurait si loin. La propriétaire ne put rien faire d’autre que de constater le destin réservé à l’explorateur du jour qui termina sa chute deux étages plus bas, empalé sur le portail. Au moins, elle avait toujours ses deux yeux pour pleurer.

Trop absorbés par les discours de Jules qui répétait son histoire pour la nième fois, personne parmi les spectateurs n’avait vu ni entendu quoique ce soit. La nuit tombait et Lucienne allait s’inquiéter. Il était grand temps de rentrer. De retour chez lui, malgré l’odeur délicieuse du souper qui l’attendait, il appela sa femme afin de se prendre en photo ensemble. La pellicule était maintenant prête à être développée. Il se précipita dans le débarras pour ressortir le matériel de sa jeunesse, lorsqu’il était le reporter attitré de la gazette des étudiants de l’université. De retour à la cuisine, un carton dans les bras, il vérifia la présence d’un ingrédient essentiel à sa technique de développement : du café. « Ça fonctionne à tous les coups pour révéler les photos » murmura-t-il. Malheureusement pour lui, la réserve était vide. C’était bien sa veine ! Il allait falloir patienter jusqu’au lendemain.

Six heures du matin, l’épicier qui ouvrait sa devanture poussa un cri en apercevant le vieux Jules, en pyjama, le nez collé à la vitre. Ce dernier bredouilla à peine un merci en achetant du café et le journal local. De retour chez lui, sans un bruit, il prépara son révélateur avec le journal déployé sur la table. En page centrale, il reconnut le vendeur de la veille. L’article titrait « passage à tabac pour une histoire de cigare ». Ça devait être sérieux ! Jules nota dans son esprit que la victime s’appelait Thierry, la cinquantaine, sans femme ni enfant. Il s’était offert une sacrée soirée dans un bordel et avait, d’après les témoins, flambé toute la nuit : cinq bouteilles de Champagne, des Havanais ainsi que deux filles. A lui tout seul ! Le bonhomme cachait bien son jeu lors de leur transaction et Jules comprit mieux à quoi avait servi son argent... Bref, tout cela avait mal tourné et vers deux heures du matin, Thierry n’était plus de ce monde. L’article n’en disait pas plus, le journaliste n’avait sûrement pas eu assez de temps avant la publication.

Jules secoua la tête d’un air contrit. La vie jouait bien des tours... Son petit déjeuner terminé, il s’attela à finir le développement. La pellicule contenait sept photographies mais deux n’étaient pas les siennes : un autoportrait de ce fameux Thierry ainsi qu’une photo du boucher du village, toutes dents dehors révélant un sourire de carnassier et portant un énorme jambon avec son apprenti. Ces photos faisaient pâle figure à côté de celle de Jules. Lui-même n’en revenait pas. Il fallait absolument que Lucienne voit ça ! « Lucienne ! Lucienne ! Descend donc ! ». Aucune réponse. Sa femme n’avait pas pour habitude de traîner au lit après sept heures mais, absorbé, il n’y fit pas attention. Ce fut lorsque l’horloge sonna neuf heures qu’il comprit que quelque chose n’allait pas.

L’enterrement de Lucienne eut lieu deux jours plus tard. Le médecin avait conclu à une crise cardiaque. Elle était décédée dans son sommeil, la plus belle des morts disait-on. Jules se fichait de la manière et ne voyait que le résultat : l’amour de sa vie l’avait quitté. Beaucoup de personnes furent présentes et la tombe fut particulièrement fleurie. Il n’était plus question de Rolleifleix. Sans la retraite complémentaire de sa femme, le vieux Jules avait du mal à joindre les deux bouts et il l’avait finalement revendu à un marchand ambulant pour cent euros. De toute façon, à quoi bon prendre des photos s’il n’avait plus personne avec qui les partager ?

Environ un mois plus tard, prostré, tenant entre ses mains la dernière photo de couple réalisée avec sa femme, un détail retint son attention. Au-dessus des amoureux se trouvait un petit trait noir, flou, à peine distinguable à l’œil nu. Cela ne ressemblait pas à une tache... Peut-être était-ce dû à une mauvaise calibration? Il se leva pour aller chercher le coffret où étaient rangés les autres clichés et les observa attentivement. Sur chaque photo, il retrouvait ce petit trait noir. Que ce soit en bas, en haut, au centre, parfois même recouvrant les protagonistes. Curieux, il voulut en avoir le cœur net. Sa bonne vieille loupe ferait l’affaire. Il s’en empara dans la commode et revint scruter la première image. Il distinguait maintenant une date : 1/3/2012. Sous le choc, il tomba à la renverse. Qu’est-ce que la date de décès de sa femme venait donc faire sur cette photographie ? C’était un sale coup pour le vieux Jules. « Je divague » murmura-t-il, tentant de recouvrer ses esprits. Mais le doute s’était maintenant installé. Sûrement le hasard... Il se redressa lentement et observa minutieusement chaque cliché. A chaque fois, il retrouva une date, une seule, et cela quel que soit le nombre de personnes sur le cliché. Il nota scrupuleusement l’ensemble sur un calepin :
- Le boucher et l’apprenti : 19/1/2012
- La voisine au chat : 29/2/2012
- Thierry : 1/3/2012
- Lui et sa femme : 1/3/2012
- La photo de groupe sur la place du village : 14/9/2018
- Le jeune garçon : 24/12/2065

Un violent tremblement le prit alors que dans son esprit les pièces d’un schéma fou s’assemblaient. Lucienne était morte d’une crise cardiaque le 1er mars. Thierry était tombé sous les coups cette même nuit. Quant au boucher, il était décédé il y avait de cela un mois environ, étouffé en avalant des travers de porc. Jules s’en souvenait bien, lui et Maxime avaient passé la journée à répéter la même blague : « c’était passé de travers ». Un petit rictus dessiné au coin de la bouche, il farfouilla dans ses coupures de journaux et finit par retrouver la date exacte : le 19 janvier, cela concordait.

« Surtout ne pas paniquer », tout cela semblait invraisemblable et la fleuriste n’était pas morte... alors pourquoi s’inquiéter ? « Je deviens fou... ». Considérant la photo d’un œil morne, il se redressa tout à coup en vociférant : « le chat, il reste le chat » ! Fébrilement il sortit le bottin et composa le numéro. Une sonnerie, deux sonneries, trois sonneries, puis une voix : « allô ? ». Et Jules de s’enquérir de l’état de santé de l’animal dans le cadre d’une enquête pour la SPA. Son cœur se glaça à l’annonce du décès, Marie s’en souvenait bien, c’était un 29 février... Il raccrocha sans un mot.

Il en était maintenant certain, ce Thierry devait connaître le secret de l’appareil ! « Le salaud ! » pourquoi était-il si pressé de s’en séparer? Et ce besoin urgent d’argent ? Et pour faire quoi au final ? Tout flamber avec des filles de joie ! Jules ne tenait plus « Et bah bravo ! Pervers ! Salaud ! Belle façon d’en finir ». Il tournait en rond dans son salon, toussotant et invectivant le monde. Toute cette agitation n’était pas bonne pour son cœur. Au moins, il était fixé. Une pouvait passer pour un hasard, deux pour une coïncidence à la rigueur, mais il avait devant les yeux trois preuves irréfutables ! Il était temps de passer aux choses sérieuses : il n’avait toujours pas regardé la dernière photo. La peur s’insinua au plus profond de lui tandis qu’il prenait sa loupe. Il ne parvenait pas à contenir le tremblement de sa main tenant l’image Maxime et lui, souriants, illustration parfaite de leur longue amitié. Il prit son courage à deux mains et le couperet tomba : 9/4/2012.

En toute logique, le lendemain, l’un d’entre eux serait mort.

Un jour ! Il ne lui restait peut-être qu’un jour à vivre ! Ce n’était pas comme si beaucoup de choses le retenaient à la vie, mais, maintenant qu’il était au bord du précipice, une poigne de fer surgie d’on ne sait où lui agrippait le col et le retenait. « Que faire, mais que faire » ! Non, il ne pouvait pas appeler Maxime, ni même en parler à quelqu’un d’autre : on l’aurait pris pour un vieux fou. Déjà que beaucoup se posaient des questions sur sa manie de collectionner des objets bizarres ! Quelles possibilités restait-il ? Il passa des heures les mains sur les tempes à tourner et retourner la situation. Rien à faire... Epuisé, il alla se coucher.

La nuit fut longue, il se tournait dans le lit sans jamais pouvoir trouver une position adéquate. Quoi de pire que de se savoir à 50% condamné ? Des hurlements de rage lui échappaient de temps en temps sans qu’il puisse se retenir. Un passant nocturne aurait pu croire la maison habitée par un démon. Le petit matin finit par arriver, accompagné du chant des oiseaux. Jules était allongé sur le dos, immobile, les yeux rougis par la fatigue et asséchés d’avoir fixé sans ciller le plafond. Il avait le regard déterminé, tout était clair maintenant : c’était Maxime ou lui. L’un des deux devait mourir et il ne laisserait pas le destin décider. Calmement, il descendit se faire un café. Après un rapide rasage, le casque de soldat de son père sur la tête, un couteau à la main, il se mit en chemin.

Deux rues plus bas, la sonnette retentit et Maxime, encore en peignoir, reposa le superbe appareil photo qu’il venait d’acquérir la veille à un marchand ambulant. Pour seulement deux cent euros, c’était une excellente affaire. D’un pas traînant, il se dirigea vers l’entrée et regarda par le judas. Les yeux écarquillés, Maxime observa Jules, enfin, ce qui semblait être Jules. De l’autre côté de la porte se trouvait un être hagard, aux yeux vitreux, la bouche tordue dans un rictus affreux, les cheveux en pétard à peine dissimulés sous un casque de la guerre de 14. Il finit par ouvrir et éclata d’un rire gras « sacré Jules, jamais le dernier à blaguer ! ». Son sourire disparut lorsqu’il aperçut le couteau dans la main.

Jules leva le bras pour le poignarder. De la bave coulait de sa bouche et ses yeux étaient emplis de haine. La plaisanterie avait trop duré. Une lutte pour la vie s’engagea, mais le combat de titan n’eut pas lieu et se termina aussi vite qu’il avait commencé. Maxime n’avait que cinq ans de moins que Jules, mais, passé soixante-dix ans, cela faisait beaucoup. Ses réflexes étaient encore affutés pour son âge et il repoussa son assaillant. Notre bon Jules, déséquilibré, bascula en arrière dans un cri et sa jambe qui lui faisait défaut ne lui permit pas de se rattraper.

Un roulé-boulé plus bas dans l’escalier et le voilà, le crâne ouvert. Maxine s’était précipité à l’intérieur pour appeler la police et les pompiers. Jules restait immobile, à moitié inconscient. Il ne put s’empêcher de penser que, dans cet accoutrement, la scène aurait fait une sacrée photo. Perdu dans son esprit, il passait en revue le fil des événements liés à cet appareil photo, quand l’erreur lui apparut et il ouvrit une dernière fois les yeux : au lieu d’essayer d’y échapper, n’avait-il pas précipité le destin ?

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