L'adieu à la concubine

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Un matin en apparence identique aux autres, un parfum de café frais qui vient me chatouiller les narines. Marie levée qui prépare le petit déjeuner. Je remonte les volets, j'ouvre la fenêtre et je bâille. En entrant dans la cuisine, elle m'accueille d'un baiser, puis s'en suit un long silence. Marie me tend un mot plié. Je souris à des cachotteries qui lui ressemble. Son visage reste stoïque. Il est question de rupture. Je la regarde et son front se durcit. C'est une lettre d'adieu, un papier qu'elle avait glissé sous le pot de miel. Je lis, relis, et tout chavire. Marie me quitte. Elle m'abandonne ainsi dans un calme déconcertant. Elle avale une dernière gorgée, se lève et sort de la cuisine. Je reste seul une tasse à la main. La clé tourne dans le serrure de la salle de bains. Je ne suis pas derrière la porte. Je ne toque pas, ne lui adresse aucune parole. Il n'y a rien de plus à ajouter. Quand elle en ressort, elle est prête. Je veux lui parler mais aucun mot intelligible qui veuille me porter secours. La porte du domicile qui claque ni plus ni moins fort que les autres jours. Elle va travailler.
Le calme revient. Je pense au vide, au silence qu'il me faudra amadouer. Ma petite Marie qui emplissait mon existence, elle avait de l'entrain, une gaieté chaque jour renouvelée. Elle s'en va. Je reste. C'est ainsi, je n'y puis rien changer. Je n'y veux rien changer. Aller contre, je ne puis m'y résoudre. Essayer de la faire changer d'avis : j'ai le sentiment que ce serait l'offenser une fois de trop. Je me dois de respecter sa décision.

Toutes ces années, je n'ai pas accepté de l'épouser. Qu'est-ce donc que le mariage ? Quelles garanties auras-tu de plus ? Je suis là à tes côtés, tous les soirs, je partage tes samedis, parfois je fais le ménage, souvent les courses. Je t'accompagne à chacune de tes virées dominicales ; nous parcourons les musées dans une course effrénée comme pour rattraper un retard. Voilà ta destination privilégiée : quelle que soit la ville, il y aura toujours un musée qui t'attend. J'y ai même pris goût. J'ai acheté la gazette du Louvre, un peu pour te faire plaisir.
Depuis toi, j'ai fait les choses différemment. J'ai accepté de déjeuner avec tes parents. Ils m'ont assailli de questions, ma profession, mes croyances, mes intentions pour toi, je n'en ai éludé aucune. Ont-ils été rassuré ? Ce n'est pas certain. J'ai fait la connaissance de tes frères, j'ai discuté avec tes sœurs. Je connais leur goût pour la danse moderne. Je n'ai rien trouvé à y redire. Nous ne fréquenterons pas les mêmes amis, nous ne nous rencontrerons pas aux mêmes manifestations, nous ne remplirons pas les mêmes urnes, nous ne regarderons pas les mêmes films. Mais cela, tu le sus rapidement.
Et je n'ai pas voulu d'enfants. Voilà une autre erreur que je dois payer. Je n'ai pas vu venir le couperet. Tu m'avais assuré que tu partirais si je ne revenais pas sur ce choix. Tu me l'avais dit si souvent. De ces mots que l'on a tant entendus que l'on n'y prête plus guère attention. Et chaque soir, j'entendais ton pas dans le couloir, la clé qui fouille la serrure et la sonnerie impatiente qui résonne. Chaque soir, tu étais là comme pour faire mentir ce semblant de destin que nous avions en commun.

Marie avait pris sa décision. De mémoire, elle avait agi de la sorte avec mes prédécesseurs. Ses propos me reviennent sans qu'aucun soupçon de vengeance ne filtre dans sa voix. Quand sa décision était prise, elle n'y revenait pas. Aucun plaidoyer n'y aurait changé quoi que ce soit. Supplier, se mettre à genoux, implorer une seconde chance alors que l'on a été soi-même intransigeant, cela sonnerait trop faux.
Ton père est passé un samedi pour prendre tes affaires. Il n'a pas bronché, pas ouvert la bouche. Il ne m'a pas blâmé. « Quel gâchis » a-t-il simplement marmonné. Elle était ainsi, sa fille, et nul n'y changerait plus rien.
Marie ne voulait pas d'amant ; elle voulait un homme, un homme pour la vie. Elle voulait l'épouser. Elle voulait se donner à lui. Elle voulait un être dans lequel elle placerait toute sa confiance. Elle voulait un futur. Je n'aurais jamais été à la hauteur.
Mais qu'elle était ravissante ma petite Marie ! Un portrait d'elle le nez légèrement levé qui trônait dans l'entrée, là sur le chiffonnier, il aura été emporté. Seule une trace subsiste sur le mur. Marie allait rendre bien d'autres hommes heureux. Des hommes qui tournaient le regard sur son passage. Des hommes qui aimaient ce genre de femmes, ni trop sûre d'elle, ni trop arrogante. A l'heure des compliments, Marie restait ferme. Les hommes voulaient irrémédiablement une chose, cette même chose que j'ai obtenue à force de patience. Une femme entière, un être qu'il fallait accepter dans toute sa plénitude, avec ses crises, ses joies et ses désirs. Prendre Marie, la prendre toute entière, sans renoncer à aucun détail. Elle est partie, en emportant ses secrets. Elle voulait que je lui fasse des enfants. Elle aura attendu pour que je change d'avis. En gage de sa bonne volonté, elle s'est donnée toute entière, toute entière comme son caractère. Marie se sentait vieillir, mais vieillir sans enfants, ce n'était pas ainsi qu'elle avait conçu l'existence. Pour quelles raisons n'avais-je pas franchi le pas ? J'en avais des enfants. J'en avais toujours eu : trois, toujours présents, des adolescents encombrants. Parfois, il me fallait la décevoir et fuir au-devant des lambeaux de ma vie antérieure. C'était douloureux, de ne jamais savoir à qui l'on appartenait, où l'on se sentait bien, ici ou là, souffrir des déchirements qui vous font croire que l'on est ici alors que votre esprit est déjà ailleurs.

Marie, j'écris pour oublier. Non pas pour t'oublier mais pour effacer les mauvais songes, ceux qui te ramènent à moi. Les mots qui s'effacent emportent leur reste de douleur. Les sentiments s'estompent avec les ans. Le chant des phrases soulage mon chagrin. J'écrirai des lettres jusqu'à ce que ma plume s'épuise, que mon cœur desséché n'essore plus une seule goutte d'amertume. Un jour, je le sais, la plaie se sera refermée et je ne te chercherai plus dans la foule, je ne lèverai plus la tête à l'instant où la sonnette retentira, je n'ouvrirai plus la porte pour te demander comment fut la journée. Et si la blessure continue de me faire souffrir alors je bénirai le ciel de t'avoir mis sur mon chemin.
Je souhaite que tu croises enfin l'homme qui saura devancer tes souhaits ; les devancer et les combler. Qu'il te fasse ces gosses qui manquent à ton bonheur. Qu'il accepte que tu travailles, que tu voies d'autres hommes, que tu hantes toujours les musées, que tu fasses tes crises à chaque fois que les choses ne prennent pas une tournure souhaitée. Qu'il désire ton corps plus encore que j'aie pu le désirer. Qu'il te prenne sans ménagement, qu'il te prouve chaque fois que tu le mérites. Je te souhaite un homme sans passé, un homme dont tu seras l'unique avenir. Un homme qui t'attendra, qui guettera ton pas dans le couloir, qui tendra ses lèvres, qui goûtera ton haleine le matin et le soir avec la même envie vissée au corps. Tu apprendras à te dénuder. Tu apprends vite. Au début, tu hésiteras. Ôter le moindre vêtement comme une montage à gravir. Garder un chemisier, les bottes ou des chaussettes. Puis avec le temps, les effeuillages seront plus aisées, parfois violents. On ne sait jamais dans quelles dispositions le corps s'éveille au plaisir. Et il s'éveille, alors on remercie le ciel de vous avoir comblé.
Comme j'aimerais le connaître, par curiosité. Je sais ce que ce souhait peut paraître étrange. Ce n'est pas du voyeurisme. Il sera lui et je resterai moi. Mais s'il doute, s'il ne sait plus, je le recevrai sans amertume. Je lui parlerai de tes complexes. Je lui dirais comment l'on caresse un corps si pudique. Je lui vanterai ce carré de peau qui frissonne au bas de tes reins. Je lui parlerai de tes hanches auxquelles je m'agrippais le soir dès que le sommeil te gagnait. Je me serrais tout contre toi, que tu sentes mon souffle dans ton cou et je te parlais pour te garder éveillée. Tu ne souhaitais rien de plus que de trouver le repos après une journée bien remplie. Je ne voulais pas que le jour s'achève sans goûter une nouvelle fois à ton poison.

Marie, je constate jour après jour que tu as égaré des souvenirs là au milieu de mes livres, des mots d'amour, des chaussettes enfouies parmi les miennes, un reste de parfum, un pull et que sais-je encore. Autant de visites qui me mèneront à tes parents, autant de fois que je leur demanderai de tes nouvelles. Je n'aurai aucun réponse, je le sais. Mais cela ne m'empêchera point de les questionner.
Je n'irai plus au parc, je n'entendrai plus les drôles qui crient et gambadent autour des mères. Je fuirais les musées. J'éviterai le Bon Marché. Je ferai tout pour te laisser en paix. Ma route ne croisera plus la tienne. Tu ne détourneras pas les yeux à mon passage. Nous ne prendrons plus le café ensemble et je ne sentirai plus tes hanches collées contre mon bas ventre.
Et si par le plus grand des hasards, nos chemins se croisent, alors je détournerai les yeux, juste le temps d'un clin d'œil, et prudemment je quitterai les lieux. Je me retournerai peut-être et j'aurais les regrets qu'ont les gens indécis.

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