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Qualifié

Elle attendit que la porte d'entrée se referme sur lui pour enfin ouvrir les yeux. Elle n'aimait pas le voir partir. Elle n'aimait pas qu'il lui reprenne sa présence, qu'il s'extirpe de ses bras pour partir Dieu seul sait où.

Son côté du lit est encore tiède, imprégné de son odeur,envoûtante, un parfum masculin boisé aux notes ambrées mêlé à celui de l'adoucissant.
« Son côté du lit »... Drôle de formulation pour désigner la place qu'il occupait à peine une fois par semaine, parfois moins, ça dépendait de son emploi du temps, de son humeur, de la géographie aussi.
Elle ramène contre elle son oreiller et y enfouit son visage pour mieux respirer son odeur. Elle se prend à rêver qu'un jour il l'emmènera avec lui, qu'un jour elle pourra dire « nous » sans y mettre les guillemets et les points de suspension.

Elle espère qu'un jour, ils se passeront de ponctuation.

Les rayons du soleil se faufilent timidement à travers les volets de la chambre et lui réchauffent tendrement la joue. Elle repense à leur rencontre, une conversation quelque part sur la toile qui se poursuivra plus tard par sms. Et puis les soixante et onze kilomètres qui les séparent, sa Twingo, les retards de la SNCF, deux minuscules points de part et d'autre de l'Univers qui finissent par se rencontrer en forçant un peu le hasard.
Deux gouttes d'eau dans un océan d'âmes solitaires. C'est aussi simple que ça.

Elle délaisse finalement la tiédeur de son lit et va faire couler l'eau du bain. La vapeur d'eau envahit très vite la pièce. D'un geste de la main, elle efface la buée du miroir et y observe son reflet. Elle y voit sa tête de tous les jours et pourtant quelque chose a changé. Elle ne saurait dire quoi. Peut-être une fatigue passagère, peut-être un excès de nostalgie. Peut-être le fruit de son imagination.
Elle verse la mousse dans l'eau et y dépose son corps. Elle est un peu trop chaude mais c'est tant mieux. Elle n'a rien à faire aujourd'hui, elle peut bien y rester jusqu'à ce que l'eau refroidisse.

Elle repense à ses doigts se frayant un chemin entre ses vêtements et sa peau, à leur lenteur, à son impatience. Elle repense à chaque millimètre carré de sa peau qu'elle a respirée, caressée et effleurée des centaines de fois, à tout ce qu'il lui reste encore à explorer. Elle repense à ses mots pendant l'amour, jamais crus, jamais vulgaires mais jamais tendres non plus. A son regard qui s'assombrit, à sa voix qui descend dans les graves quand il se veut sincère et à la façon qu'il a de se mordre la lèvre inférieure quand il réfléchit, ce qui déclenche en elle comme un début d'incendie dans le bas du ventre.

Ce n'est pas amoureux. Ce n'est pas seulement sexuel.

Ce n'est pas le grand amour parce que c'est encore tout petit et que de l'amour, il n'en est pas question. Elle le sait bien. Elle essaie de se convaincre que c'est mieux comme ça, qu'elle en a assez bavé pour remettre le couvert.
Alors c'est elle ici, lui ailleurs, eux partageant parfois le même lit.
C'est un lien fragile qui s'est tissé entre elle et lui au fil du temps et qu'il ne tient qu'à lui de rompre. Parce que elle, elle n'en fera rien.
C'est une histoire comme on en voit tous les jours. Ça n'a rien d'un conte de fée. Il n'y a vraiment pas de quoi rêver. Même pas dans l'eau du bain qui d'ailleurs est froide maintenant. Elle sort.

Elle attrape une serviette et entreprend de se sécher méticuleusement face au miroir. Dans son cou, il a laissé un suçon, comme une trace de son passage, un souvenir disgracieux de cette énième nuit qu'elle portera comme un bijou pendant encore un jour ou deux. Etait-ce une marque qui signifie « tu m'appartiens » ou bien un excès de fougue qu'il a aussitôt regretté ? Elle n'en saura sans doute jamais rien et à vrai dire, elle s'en fiche pas mal.

Pendant que le café coule en inondant la cuisine de ses effluves amères, elle l'imagine dans son appartement, travaillant sur une chanson, se levant pour se préparer un thé ou un ces immondes steaks au soja dont il raffole, se rasseoir et se remettre au travail en fredonnant, sans compter ses heures, jusqu'à ce qu'il soit pleinement satisfait.

Elle aimait sa musique. Elle aimait l'écouter jouer pour elle, pour les autres aussi. Elle aimait se mettre dans un coin et le laisser occuper le devant de la scène, laisser sa musique prendre toute la place, prendre sa place à elle aussi, parfois. Ça ne la dérangeait pas, bien au contraire. Elle l'aimait autant que lui, sans savoir vraiment comment l'exprimer. Pendant ses concerts, elle n'avait d'yeux que pour ses mains. Ses mains autour du micro, sur les cordes de sa guitare, ses mains qui repoussent des mèches de cheveux bruns de devant son visage, ses mains qui serrent d'autres mains, ses mains qui tiennent une cigarette, ses mains qui touchent son visage.

Elle aimait sa musique avec son cœur, son ventre, sans que les mots pour l'exprimer ne parviennent à franchir le seuil de ses lèvres.
Elle se met à sourire en pensant à cette soirée où ils avaient dansé et chanté une bonne partie de la nuit sous l'effet de l'alcool et elle l'espère un peu, du bonheur d'être ensemble. Elle avait rarement ri autant et c'était sans doute à ce moment-là qu'il était aussi devenu bien plus que ce qu'ils étaient, quoiqu'ils soient d'ailleurs.

Quand leur histoire se terminera, elle ne perdra pas seulement un amant ni quelques mois de sa vie. Elle perdra aussi un ami.

En se versant une tasse de café, elle se demande quand même à quoi ça rime. Il n'étaient pas juste des amis, ni des amants, ni des étrangers. Leur histoire n'est pas seulement basée sur le sexe, il y a aussi « ça ».
« Ça », c'est son rire communicatif, son sourire contagieux, sa peau constellée de grains de beauté, ses mèches de cheveux bruns en bataille.
C'est lui débarquant à l'improviste, une bouteille de vin à la main et une idée derrière la tête.
C'est le naturel qu'il préfère voir d'elle et qu'elle n'a plus le droit de dissimuler.
Ce sont ses yeux qui se posent sur elle et qui ne se contentent pas de la regarder : ils la voient, la sondent, transpercent sa carapace, la mettent à nu jusqu'à ce qu'il ne reste d'elle, qu'elle dans son état le plus pur.
C'est sa façon insolente de lui poser des questions qui le sont tout autant, au moment où elle s'y attend le moins. Et ça la désarme. Et elle le déteste parfois pour ça.
C'est sa façon de lui caresser la joue du bout des doigts lorsqu'elle l'émeut, de lui sourire quand il est gêné ou qu'il ne sait plus quoi dire.
Ce sont ces sensations neuves d'être ici-même, dans le moment présent, d'être qui elle est vraiment dans cette vie-là et pas dans celle qu'elle s'imagine tant de fois vivre pour s'échapper.
C'est son regard qu'elle détourne pour ne pas qu'il lise ce qu'elle y garde de plus secret.
Ce sont leurs matins sous la couette, leurs escapades dans les dunes, leurs virées en voiture, Donavon Frankenreiter raisonnant dans l'habitacle, le vent dans leurs cheveux.
Ce sont les mots qui lui manquent souvent, qui n'osent se frayer un chemin quelque part entre sa tête et ses lèvres parce-que ça a beau faire des mois qu'il se connaissent, il l'intimide encore un peu.

Ce sont aussi leurs mains qui ne tiennent pas ensemble lorsqu'ils marchent côte à côte dans la rue.
Ce sont les baisers qu'elle se retient de lui donner en dehors des quatre murs de leurs appartements respectifs.
C'est une attention de chaque instant, ne surtout pas lui laisser penser qu'elle y croit, qu'elle espère, même un tout petit peu.
Ce sont les murailles qui semblent encercler son cœur, devant lesquelles elle se sent si petite, que d'autres ont franchi bien avant elle sans difficulté, mais qui lui semblent imprenables.
C'est faire semblant d'être ce qu'on n'est pas quand on a soif d'amour, quand pour celui qu'on aime, les mots « je t'aime » sont un gros mot.
C'est ce qu'il lui avoue pour ne pas qu'elle s'égare, qu'elle ne s'imagine pas n'importe quoi.
C'est ce qu'elle tait pour pouvoir le garder encore un peu au creux de ses bras.

Ses yeux s'embuent, les larmes lui font comme un rideau trouble devant les yeux mais lui dévoilent pourtant la vérité. Celle qu'on refusait de voir mais qui un jour s'abat sur vous sans que vous ne puissiez rien y faire.

Elle aime quelqu'un qui ne l'aime pas. Qui ne l'aimera jamais.

C'était donc ça qu'elle ne voyait pas dans son reflet tout à l'heure et qui à cette seconde la frappe de plein fouet : l'image d'une femme amoureuse. L'amour s'était installé en elle comme une maladie, sans qu'elle le voit venir. Il avait progressivement contaminé son corps et sa tête, le cœur était maintenant lui aussi touché.

Elle avait offert à cet homme son corps sans qu'il ne s'empare jamais de son cœur.

Alors qu'elle s'effondre, qu'elle se laisse doucement glisser au sol, son regard est subitement attiré par un mot retenu à son frigidaire par un aimant, rédigé par une écriture fine et masculine :
« A ce soir, ma douce... »

Tout à l'heure, quand elle sortira faire les courses, elle n'oubliera pas de prendre les steaks au soja et une bouteille de vin.

PRIX

Image de Automne 2017
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Sophie Debieu · il y a
Merci pour ce doux moment de lecture , je me demandais s'ils avaient écouté Free de Donavon Frankenreiter dans la voiture? ce petit mot l'a libérée, pour combien de temps?
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Virgo34 · il y a
Un beau texte plein d'émotion et de tendresse.
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Mireille.bosq · il y a
Quand l'amour se faufile comme un voleur...qu'on ne laissera pas s'enfuir. Je m'abonne! vous viendrez peut-être me rendre visite...
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Chantane · il y a
mon vote pour un récit agréable à lire , l'amour en écrin pas toujours partagé, belle plume , bravo +5
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Klelia · il y a
Récit plein de sensibilité d'une romance cachée
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Zouzou · il y a
...c'est difficile l'harmonie commune! +5 je vous invite sur ma page : Taj mahal , les Jacarandas , la Mante Orchidée et Petit Matin , si vous aimez
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Minibulle · il y a
C'est une belle histoire d'amour, peut-être à sens unique ! Mes votes pour l'incorrigible romantique que je suis. Venez découvrir mon univers et vous verrez que ma nouvelle en finale est à l'opposé de votre texte mais elle vous fera peut-être sourire et peut-être l'aimerez-vous ? http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/a-tous-coeurs et n'hésitez pas à venir découvrir mon univers. Bonne lecture.
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Guilhaine Chambon · il y a
Voilà un très beau texte sera je l'espère en finale. Toutes mes voix.
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale . Belle journée

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Michèle Thibaudin · il y a
Un beau moment de lecture.
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