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L’abribus (ou Les trois âges de la femme)

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Cécilia

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Louise sort du lycée, triomphante. C’est le mois de juin, le soleil brille avec insolence sur ses longs cheveux auburn qui dansent en boucles libres sur ses épaules prématurément dénudées en cette fin de printemps déjà chaude. Le beau Nathan lui a souri aujourd’hui, alors c’est la vie toute entière qui lui sourit, c’est le monde tout entier qui s’ouvre à elle, qui lui appartient, car elle est belle, car elle est jeune, car elle le sait, et que rien ne peut l’atteindre.

Elle a dix-sept ans ; elle est immortelle. Ses pas légers, chaussés de Converses ailées survolent le sol qui ne peut l’attraper. Pas encore, pas tout de suite. Le sol et ses lourdeurs, son quotidien, son poids, ses saletés, ses imperfections, ses compromis, elle passe au-dessus, ne daigne pas même y jeter un œil. Le sol, c’est pour les autres, elle, elle n’est faite que pour le ciel, le ciel et son avenir lumineux, ses rêves, ses horizons lointains et merveilleux.

Dans deux semaines, elle sera majeure, elle aura son bac, elle entrera à la fac, elle aura son propre chez elle, 15 m2 d’indépendance qu’elle décorera comme elle veut, qu’elle nettoiera si elle veut, où elle recevra qui elle veut, à l’heure qu’elle veut, où elle fera de son corps ce qu’elle veut. Alors ce trajet en bus qui la ramène aujourd’hui encore à la maison familiale, elle le supporte avec une légèreté qu’elle n’a encore jamais connue.

L’abribus offre une ombre rafraîchissante. Un vent léger s’y engouffre avec douceur. Louise s’y glisserait bien pour rêver plus à son aise à l’avenir lumineux que la vie lui promet. Mais le banc est déjà occupé à cette heure ; deux silhouettes sombres tournées l’une vers l’autre dans un conciliabule agité monopolisent déjà toute sa surface. Louise est bien élevée. Elle a appris à laisser sa place aux personnes âgées et aux femmes enceintes dans les transports en commun. Elle s’adosse donc délicatement à la surface vitrée qui expose une publicité pour une marque de lingerie. Une jeune fille au sourire insolent court sur la plage dans un maillot de bains fleuri. Elle semble sourire au reflet de Louise et Louise sourit à son tour à ce miroir triomphant qui semble avoir été conçu à sa gloire. Repue de sa propre image, elle tourne enfin la tête vers le monde qui l’entoure et sur les noires silhouettes perchées sur le banc. Perchées, oui, c’est le mot. Les quatre pieds des octogénaires toutes occupées à leur conversation touchent à peine le bitume et c’est d’abord eux  que Louise croise du regard : de grosses chaussures aux allures de chausson, en cuir tressé et à la semelle de crêpe, surmontées de mi-bas épais à la couleur jaunasse indéfinissable. Elle a à peine le temps de remonter vers les robes sombres et les cheveux blanc-mauve fraîchement mis en plis qu’une nouvelle intrusion vient déranger sa bulle de félicité. Cette fois-ci, ce sont des escarpins et des collants (des bas peut-être, mais à son âge, ces attributs féminins sont encore inconnus dans l’imaginaire de louise pour qui l’adjectif « sexy » revêt systématiquement un caractère vulgaire) d’un beige doré et irisé qui entre dans l’habitacle de verre. La propriétaire de ces talons hauts porte un tailleur élégant et un maquillage apprêté mais la coiffure un peu défaite et les traits fatigués montrent que la fin de journée est proche – enfin ! Elle tente de dissimuler une conversation téléphonique qui semble la préoccuper terriblement mais même dans ses chuchotements on devine tous les tourments quotidiens de la femme-active-mère-de-famille-wonder-woman débordée... Une réunion interminable qui a fini plus tard que prévu, un enfant oublié à la garderie, des courses qui n’ont pas eu le temps de se faire toute seule et bien sûr, un bus en retard, une fois encore. La super héroïne de quotidien, d’un geste agacé, met fin à la conversation téléphonique et scrute avec impatience le bout de la rue.

Louise se perd dans la contemplation de ce visage féminin qui n’est ni assez jeune pour être celui d’une sœur, ni assez âgé pour être celui de sa mère. Aux coins de ses yeux et de sa bouche de fines rides tracent déjà les sillons de l’âge et à la naissance du cou, là ou une chaîne en or scintille sur une peau dorée par le soleil, un pli plus prononcé creuse une ligne plus claire. Louise semble hypnotisée par cette marque et se souvient d’en avoir déjà vu de semblables sur le décolleté de sa mère, de sa mère dont elle est le portrait craché.

Elle aussi commence à s’impatienter. Elle sort son smartphone de sa poche pour regarder l’heure. 17H50. Le bus n’est pas encore en retard mais l’impatience étire le temps en dépit de toute rationalité et fatigue plus encore que l’activité. Elle décide de glisser discrètement une fesse à côté des deux corbeaux qui étalent avec fierté des postérieurs qui, de par leur grand âge,  ont tous les droits. Les grossesses, les labeurs, les premiers soucis médicaux, les premières opérations ; leurs grands corps transpirent les ravages du temps comme des droits revendiqués.

Pour se distraire, et aussi peut-être par curiosité, car Louise possède déjà une attirance pour le commérage qu’elle se contente pour l’instant d’épingler chez les autres, les chers autres si pathétiques, si proches du sol et de ses boues, elle tend une oreille donc, se préparant instinctivement à critiquer la critique, à mépriser le mépris. Mais il fait beau et son assurance entretient chez elle l’illusion qu’elle, est dans le vrai et surtout qu’elle est au-dessus de tout « ça ».

Pas besoin de forcer l’oreille. Les caquètements sont puissants, hautement lancés pour pallier des oreilles fatiguées et peu enclines au souci de la tranquillité d’autrui. Le flot se déverse, immense et articulé, tel un slam du troisième âge dans lequel s’accumulent toutes les rancœurs, les déceptions, les satisfactions perverses qui occupent l’esprit désœuvré de personnes âgées que plus personne, avec plaisir tout du moins, ne vient visiter : une belle-fille trop jalouse qui empêche un fils trop faible de visiter sa mère, un petit-fils qui donne bien du souci à sa mère, mais il faut dire aussi que celle-ci, séparée, et oui, car aujourd’hui les gens ne font plus d’efforts pour rester en couple, n’a jamais su s’occuper sérieusement de ses enfants, et si elle perdait moins de temps à se retrouver un amant, les choses iraient sans doute beaucoup mieux, et cette pauvre madame Brignol qui a encore été hospitalisée pour sa prothèse de hanche, et ces infirmières qui lui font tant de misères, mais ce n’est rien à côté du pauvre papi René que ses enfants, ces dénaturés ! ont mis dans un ehpad, et on sait comment finissent les vieux là-bas, même les médecins il faut s’en méfier, certains tuent les vieux, on l’a entendu à la télé, c’est sûr, sur la demande des enfants qui veulent s’en débarrasser, et ces jeunes sur leurs téléphones, toujours accrochés à leurs écrans...

Louise est hypnotisée, malgré elle, par cette logorrhée entre la plainte et le fiel, la confidence et le commérage. Elle ne parvient pas à savoir si c’est l’agacement ou le dégoût qui prend le dessus dans l’intérêt que lui procure ce caquètement incessant. Le plaisir peut-être. Et un coup d’œil rapide au miroir flatteur de l’abribus semble lui révéler un rictus inconnu sur son propre visage, un trait qu’elle n’avait encore jamais vu et qui semble faire rire plus encore la jeune nymphe au maillot fleuri. Une sonnerie de téléphone la tire de son ahurissement auditif. Une sonnerie, une musique plutôt, puissante et entraînante, de celle que l’on met à fond dans sa voiture les jours où la joie ou le désespoir nécessite un abandon immédiat au rythme et au son. La jeune femme au tailleur ouvre son sac précipitamment et s’empresse de répondre à l’appel inattendu, d’un doigt fébrile glissé sur l’écran, balayant d’un geste une photo, un mari, des enfants sans doute, sur la surface de l’appareil. En une fraction de seconde Louise assiste, comme lors d’une infraction, à l’intime secret d’une vie parmi d’autres : le regard inquiet et troublé, sur le qui-vive, un sourire en coin qui dissimule des rêves interdits, inavoués, quelque chose de caché qu’on voudrait regarder, une nuance particulière sur un tableau trop clair... Elle n’a rien compris mais elle sent l’épaisseur de cet instant comme un parfum entêtant, capiteux, de ceux qu’elle aimait sentir au creux du cou de sa mère quand celle-ci venait l’embrasser avant de regagner la chambre conjugale, un parfum d’interdit et de mystère à la fois attirant et inquiétant.

Un ronflement au bout de la rue annonce l’arrivée imminente du bus. D’un regard, Louise embrasse les trois femmes qui s’agitent dans l’espace de verre qui les renvoient l’une à l’autre dans un jeu de reflets lumineux. Le soleil traverse les vitres du bus et scintille sur l’affiche dans une insolence éclatante. Les deux pies en noir et mauve sautent de leur perchoir en s’aidant l’une l’autre, bras dessus bras dessous et clopinent vers le bord du trottoir. D’un geste vif, la jeune femme glisse son portable dans son sac à main et se lance la première dans le bus. Louise surprend une vibration dans la poche arrière de son jean et s’efface devant les deux vieilles femmes qui montent péniblement la marche du véhicule. En se hissant à la hauteur du conducteur leurs silhouettes éclipsent quelques instants les rayons déclinants de la fin de journée et jettent une ombre sur la plage où la nymphe publicitaire continue de sourire à Louise qui se perd un dernier instant dans la contemplation de sa jumelle sur papier glacé. D’une oreille distraite elle saisit quelques bribes de la conversation qui s’engage entre le chauffeur et les deux veuves noires qu’il semble connaître : « Bonjour Mesdames ! Alors, comment ça va avec ce beau temps ? Après toute cette pluie ! Ça fait du bien ! » Marmonnement inaudible puis, jeté comme une prédiction funeste : « Oui, oui, mais Ouh ! là là ! Ça ne va pas durer ! ».

Louise entre enfin dans le véhicule, comme frappée par la phrase qui résonne encore au-dessus de sa tête. Au fond du bus, debout près de la porte de sortie, la femme au tailleur attend le départ, prête à bondir à l’extérieur, le regard perdu au loin, dissimulant ses secrets et ses tourments. Face à face sur les places réservées aux personnes à mobilité réduite, les deux oiseaux jubilent du malheur qu’elles marmonnent entre leurs fausses dents avec un plaisir gourmand. Louise sent une nouvelle vibration dans la poche de son jean. Tandis que le bus s’ébranle, elle s’accroche rapidement à la première barre métallique qui se trouve à portée de main et attrape son téléphone. Son cœur bondit quand elle lit la notification whatsApp sur son écran : Nathan*2 nouveaux messages. D’un coup de pouce elle débloque le clavier tandis qu’une vague de chaleur presque douloureuse s’empare de son estomac. Le premier message la submerge de joie alors que le bus amorce un virage qui la fait tituber sur place : « Trop sympa ce petit moment passé ensemble tout à l’heure. Très envie de recommencer... Petit ciné samedi soir pour fêter les vacances ?... ». Louise sourit tandis que le soleil la frappe de plein fouet dans la nouvelle direction que vient de prendre le véhicule. Elle retrouve l’assurance qui l’avait quittée depuis son entrée dans le bus. Le ralentissement annonçant le prochain arrêt semble suspendre Louise sur un nuage de béatitude au moment où elle jette un œil sur le deuxième message : « Oups, désolée Louise, erreur de manip dans le répertoire... Message précédent destiné à Lorie... Mais nous aussi on se revoit vite au lycée ! Bise ! ». Victime de la technologie et de l’ordre alphabétique... Le chagrin tient à bien peu de chose au XXIe siècle. Un coup de frein stoppe net les rêves de Louise ; elle croise le regard de la femme au tailleur qui semble avoir décelé et reconnu le drame intérieur qui se joue sous la peau lisse et sans ride de la lycéenne. Un sourire complice et compatissant s’affiche sur le visage de l’aînée et tandis que la plus jeune détourne le regard pour fuir la honte de son chagrin elle heurte de plein fouet les deux noires silhouettes qui complotent toujours dans leur alcôve de RATP. L’absence de mouvement a fini d’éteindre l’écran qui s’est à nouveau verrouillé et c’est maintenant une surface noire où son visage se reflète. Son portrait présente un nouveau trait, un pli entre les deux sourcils, une nouvelle touche sur un tableau trop lisse, une nouvelle nuance qui vient contrebalancer l’insolence d’une image trop éclatante.

Mais qui ne la rend pas plus laide finalement...

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