L'abeille de cuivre chaud

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Image de Hiver 2014
Sa mère le mit au monde un peu par inadvertance. Elle avait rencontré son soldat de père Dieu sait où. Toujours est-il que cette rencontre eut pour fâcheuse conséquence la venue inopinée d'un rejeton de sexe mâle. L'arrivée dans le couple d'un enfant femelle eût été accueillie avec une indifférence plus grande encore. Par bonheur, il eut la présence d'esprit de naître garçon.
Il passa son âge tendre pendu aux tétons froids d'une étrangère pour qui donner le sein était source unique de profit. Sein de marbre, coeur de pierre.
N'allons pas conclure hâtivement qu'il représentait au regard de ses parents un objet de honte et d'abomination. L'erreur consisterait à confondre mépris et indifférence, sentiment d'aversion et absence de sentiment.
Son arrivée dans l'école, qui n'avait de maternelle que le nom, laissa quelques durables et douloureux souvenirs sur le visage de la directrice qui, elle, n'avait strictement rien de maternel. On lui lima les griffes : de rugissements en miaulements il devint l'enfant sage qu'on ordonna qu'il fût.
La suite de sa scolarité fut empreinte d'une remarquable banalité. Il n'était ni un élément perturbateur ni un brillant élève. Invariablement ordinaire. Le corps enseignant ne retint de lui que son excessive discrétion.
Le couple finit peu à peu par accepter sa progéniture comme le fruit d'un semblant d'amour passager et décida d'assumer pleinement son rôle de père et de mère. Il convenait de veiller à ce que l'enfant demeurât dans le droit chemin. Le droit chemin conduit à l'église. Sa mère se chargeait de l'y mener quotidiennement. Il suivait sans joie ni protestation.
Dans le dessein de parfaire son éducation, Dieu le père jugea sain d'imposer de pieux ouvrages et de jeter l'interdit sur toute autre lecture. Ainsi s'institua la censure.

Sa soumission n'allait pas jusqu'à l'absolue obéissance. Préférant contourner l'obstacle que l'affronter à bras le corps, il opta pour un comportement franchement hypocrite. Il apprit l'art du mensonge. Le vice est guidé par la nécessité... et nécessité il y avait ! Nécessité de sentir, de voir, de toucher : nécessité de la jouissance. Petit à petit, l'argent détourné des économies familiales suffit à la constitution d'une bibliothèque, à l'abri des regards indiscrets dans un double fond de son armoire, riche de dizaines de livres, ceux-là interdits par l'autorité parentale, subversifs. Fenêtre clandestine ouverte sur le monde.
Privé d'une âme soeur avec qui partager joies et chagrins, il s'inventa un compagnon, un complice, un frère. Ensemble ils transformaient les lattes du parquet de leur chambre en de véritables planches de théâtre. L'un mimait les aventures des héros lues par l'autre. Plus le lecteur usait du ton déclamatoire, plus l'acteur forçait le jeu. Les simples idylles se métamorphosaient en de folles passions ; les jeux de mots les plus ridicules provoquaient l'hilarité ; les plus petits malheurs précipitaient les personnages dans de terribles souffrances. La scène était à eux. La salle leur appartenait. Parfois, les artistes qu'ils étaient percevaient distinctement les ovations du public. Gloire éphémère. Il suffisait d'un rappel à l'ordre paternel pour que la chambre retrouvât sa triste apparence.

Il atteignait sa dix-septième année et sa pusillanimité auprès des filles était notoire au sein du lycée. Premièrement, les sorties se voulaient trop rares pour qu'un hypothétique talent de séducteur pût s'exercer. Ensuite, une présence féminine à la maison aurait inévitablement entraîné une surveillance accrue de la part de ses parents.
Il ne conçut d'autre exutoire à cette pesante réputation que faire fi de sa timidité et preuve de sa hardiesse. Gravir tel un éros inédit les sommets de l'audace, aveugler les regards moqueurs de sa divine puissance séductrice. Il choisit une personne a priori ni trop experte ni trop timorée. Les premiers pas furent encourageants puisqu'il fut invité à lui rendre visite. Il s'empressa à l'adresse si chaleureusement indiquée.
Le chemisier blanc, presque transparent, laissait paraître deux jolis seins ronds. Il avait toujours pensé qu'en matière de séduction il convenait de ménager l'émotivité féminine. Sans ambages, elle lui sauta dessus, plaqua ses lèvres contre les siennes, dégrafa sa chemise puis caressa son torse imberbe. Sa pudeur mise à mal, son corps tout entier demeura longuement paralysé. Il ne parvint à recouvrer quelque faculté qu'au prix d'un effort considérable. Quand ce fut au tour de son pantalon d'être dégrafé, il crut littéralement au viol et prétexta une toute aussi soudaine que violente douleur stomacale pour prendre congé de celle qui l'avait accueilli à jambes ouvertes.
Sa confusion redoubla quand, le matin suivant, l'esprit le plus railleur du lycée, visiblement bien informé de ses ennuis de santé, accompagna sa moquerie d'un rictus fort désagréable, lui apprenant par la même occasion que les visiteurs de la charmante personne en compagnie de qui il se trouvait la veille avaient coutume de rétribuer les services rendus.

Assis en petits groupes sur les pelouses, les étudiants profitaient des derniers rayons que le soleil daignait encore accorder aux premiers jours d'octobre, conférant à la rentrée universitaire un air de vacances.
Son goût pour les études n'était pas particulièrement prononcé. Il avait suivi les cours avec docilité et obtenu son baccalauréat de justesse. Sans la moindre idée sur son avenir professionnel, il avait sagement laissé l'autorité parentale décider de son orientation. Pour être tout à fait honnête, l'entrée dans une école d'art dramatique aurait probablement exaucé un rêve caché de comédien. Mais conscient que l'intelligence paternelle considérait antinomiques les termes « art » et « carrière », il n'avait abordé aucunement le sujet.
Un cours retenait davantage son attention. La matière enseignée ne l'élevait pas au pinacle, mais le simple fait de voir et entendre Madame Rosenfield chassait l'ennui qui d'ordinaire hantait les amphithéâtres. Il n'était certes pas le seul à éprouver à son égard quelque sentiment singulier : elle savait gagner la sympathie de son auditoire, masculin en particulier. Sans doute était-il le seul à ne jamais avoir osé l'approcher, lui adresser la parole. Toujours cette maudite timidité !
La rumeur se propagea rapidement. Déjà, les syndicats mobilisaient leurs troupes. Les salles de cours se vidaient à mesure que s'emplissaient les amphithéâtres où se tenaient les assemblées générales. Il décida de n'accorder à l'évènement qu'une moindre importance et continua, comme si de rien n'était, à suivre les cours. Il fut bientôt l'unique non gréviste de la faculté. La grève, il n'était ni pour ni contre ; en d'autres termes, ses convictions, peu affirmées, ne suscitaient chez lui aucun sentiment de rébellion.
L'intervention télévisée malheureuse du ministre mit le feu aux poudres. Les étudiants envahirent les rues. Les médias, aussi surpris que les autorités politiques par l'ampleur du mouvement, délaissèrent soudainement les autres actualités du monde. Guerres, misères, famines furent reléguées au rayon « faits divers ».
La bibliothèque de l'université avait fini par fermer ses portes. Résigné, il tenta de regagner le domicile parental, empruntant des ruelles détournées pour éviter le cortège des manifestants. A l'angle d'une venelle, il tomba nez à nez avec Madame Rosenfield. Elle le salua. Elle l'avait donc remarqué, lui le garçon timide, discret à l'excès, perdu au milieu de centaines d'étudiants. Il balbutia quelques sons inaudibles. Elle passa son bras sous le sien puis emboîta le pas en direction des évènements tout en déclarant : « Allons prendre en main votre destin ! »
Il se retrouva à la tête du défilé, aux côtés des leaders du mouvement, étonnés de son brutal engagement, heureux du soutien de leur enseignante.
La protestation s'était prolongée à la terrasse des cafés. Chacun avait estimé le nombre de manifestants, anticipé les conséquences à venir, péroré inutilement.
Le regard de Madame Rosenfield avait croisé le sien à plusieurs reprises.

Le regard de Madame Rosenfield avait croisé le sien à plusieurs reprises. Gagné par une émotion nouvelle, il poussa la porte de sa chambre.
Le secret ne pouvait durer indéfiniment. Le père, en uniforme, pointait du doigt l'objet du mal : plusieurs dizaines d'ouvrages éparpillés à même le sol. Bon nombre avaient souffert de la perquisition. N'ayant eu le temps d'esquiver le moindre mouvement de fuite, il sentit s'abattre sur lui la main de Dieu.
Son silence ne faisait qu'ajouter à l'hérésie. La colère paternelle monta comme la lave dans un volcan. Et cette main sur sa nuque qui le maintenait tête basse. Et ces questions qui se voulaient de plus en plus accusatrices. Et les vaines prières de sa mère qui implorait la clémence. Et cette main, et cet interrogatoire, et ces hurlements... Il sentait venir le moment où l'acharnement inquisiteur allait avoir raison de sa détermination. C'est alors qu'il attrapa, accroché sur le mur, un crucifix de métal et d'un geste violent l'enfonça dans la poitrine de son bourreau. D'atroces douleurs, un dernier râle, puis la mort.
Le sang qui coulait semblait provenir à la fois du père et du christ. D'un seul geste, d'un seul, il était devenu parricide et déicide.
Sa mère, prostrée dans un coin de la pièce, avait fermé ses mains sur son regard comme pour déjà effacer de sa mémoire l'horrible scène à laquelle, impuissante, elle venait d'assister.

Il considéra quelques temps le cadavre sur le sol et pensa : « pourvu qu'ils me laissent le temps ! »

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