L'abattoir

il y a
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Finaliste
Jury
Madame la Présidente,

Les faits sont là, irréfutables ! Mon client a tué son employeur ! Faut-il pour cela le reconduire à l’abattoir ? Non, je vous l’affirme, car ce que nous jugeons ici, ce sont les fruits d’un système à l’agonie qui conduit à l’égarement.

« Il ne se passe pas de jour sans que nous ne menions à l’abattoir les plus purs de nos élans » écrivait Henry Miller. Voyez l’étendue du massacre ! Un mort et des milliers d’êtres condamnés à errer du matin au soir, de l’open-space à la cantine, de l’ascenseur à la machine à café. « Le travail est un genre d’activité dont le monopole revient de droit aux abrutis » enrageait encore Miller. Est-il acceptable d’être réduit à ce triste état ? Fi de la créativité, de l’ouverture au monde, de la sensibilité ! Fi de l’accomplissement de soi, ce droit fondamental dont mon client, comme tant d’autres, était privé. Car ils sont innombrables, les condamnés aux faux-semblants pour un salaire à la valeur infiniment moindre que celle de nos vies. Oui, de nos vies, celle de mon client, la mienne, celle de mesdames et messieurs les Jurés, ainsi que la vôtre madame la Présidente. Car je vous l’affirme, sans des femmes et des hommes semblables à mon client, de ceux qui disent non, la présidence de ce tribunal serait restée masculine.

Ne perdons pas notre vie à la gagner ! Entendez-vous ce cri qui sourd partout comme une clameur invisible ? Oui, madame la Présidente, mon client a tué. Il a commis ce geste ultime parce qu’il voulait vivre, parce qu’il a du talent à partager, parce qu’il veut se lever chaque matin pour une journée utile et féconde. Combien de femmes et d’hommes qui se rendent chaque jour à leur travail se reconnaîtront dans mon client ?

Certes, la méthode est condamnable, certes, la violence est inexcusable ; certes, jamais la mort ne sera la bonne réponse. Mais de quelle mort parlons-nous ? La mort physique d’un individu ? Celle-là est actée ; une sentence sera prononcée. Mais que dire de la mort de l’âme ? Mon client s’est senti menacé de ce terrible trépas. Voilà pourquoi, Madame la Présidente, mesdames et messieurs les Jurés, en mon âme et conscience, je plaide ici devant vous la légitime défense.

Je vous remercie.

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Salve · il y a
Excellente nouvelle. Excellent français. C'est une spécialiste qui te le dit (devine qui je suis)
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Sancy · il y a
Bravo Joévin, à quand une nouvelle "normale", puis un roman ?
Jp Acloque

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Christina Rosminin · il y a
Bonne chance compañero! Bisesss
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GillesCoeur · il y a
Bravo, bel exutoire ! YH