8
min

Komera

Image de Azu

Azu

1 lecture

0

I

Suffit-il juste d’y croire ?

« Komera ! »


C’était le mot qu’il ne cessait d’entendre au quotidien. A tout moment de la journée, à chaque fois qu’il croisait un ami, un collègue, toujours ce mot qui revenait sans cesse comme un véritable leitmotiv.

Juste avant son départ du bureau, encore ce souhait de son assistante comme si une véritable épreuve l’attendait. Il le sentit et voulut s'enfuir, pour ne pas entendre à nouveau ce perpétuel refrain liturgique.

Dehors, un vent glacial mêlé de fines gouttes de pluie l’enveloppa. Il fit vite de jeter sur ses épaules le manteau, modeste survêtement de la vie ordinaire, qu'il avait apporté pour affronter cette fraîcheur des embruns d’hiver, et dont la pauvreté jurait avec l'élégance de la toilette de son costume trois pièces.

Sous les gouttelettes gelées, il esquivait avec ivresse quelques flaques d’eau nichées dans des nids -de-poule de la chaussée. Avec emportement, grisé par le plaisir de l’eau qui dégringolait sur ses joues, ne pensant plus à rien, il se mit à rêver... Et dans une sorte de nuage de bonheur, il ressentit ces piqûres froides comme d’innombrables petites paillettes virevoltantes qui se ployaient sur lui pour lui rendre hommage. « Après tout », se disait-il, « toutes ces admirations me reviennent légitimement de droit ! »

Tous ses désirs éveillés lui donnaient le sentiment d’une victoire complète et si douce sur la vie.

Aussi ne comprenait-il pas pourquoi tous ces gens s’obstinaient à lui dire : « Komera ! » Lui, par politesse, leur rendait la pareille mais au fond il se moquait bien de tous ceux-là qui portaient sur lui un regard condescendant. En fait ! Cela l’amusait ! Il était bien loin de tous leurs préjugés ! Lui savait ce qu’il valait et où il allait. En réalité, il se fichait royalement de leurs petites attentions. Il n’en avait rien à faire de leur hypocrisie et ne supportait pas leur pitié !

A vrai dire, il ne jouait pas dans la même cour que tous ceux là. D’ailleurs, il savait ce qu’il devait endurer chaque jour pour se rendre au bureau. Malgré les aléas de la vie, conjugués aux pressions inconvenantes de son supérieur hiérarchique, il savait garder autant de calme que de sang-froid.

Pourtant, ce qu’il gagnait ne lui suffisait plus pour joindre les deux bouts. Il avait beau se sacrifier et se contenter de peu, il n’y arrivait jamais. Il ne parvenait pas à se nourrir correctement. Dans le même temps, il entendait que ses voisins tombaient malades et certains mouraient de faim. Mais ses collègues, eux, ignoraient cette vie-là. Ils avaient beau faire preuve de compassion, aucun d’eux ne pouvait comprendre ou ressentir son désespoir. Aussi, pensaient-ils qu’un « komera ! » lui rendrait la vie beaucoup plus facile à supporter...

Là –bas...

A quelques milliers de kilomètres au- delà de l’océan, il se rappelle...

Quand il se trouvait là bas... près des siens, il savait qu’il se trouvait un pays plus riche. Un pays, « de vin et de miel », où il pourrait trouver un emploi qui lui permettrait de gagner correctement sa vie. Il se disait alors : « Je m’en irai là-bas chercher du travail et après, je ferai venir ma famille. » Il rêvait ainsi d’une nouvelle vie, d’un nouveau départ.

Un jour, alors qu’il faisait route vers chez lui, un libanais malingre et désargenté l’aborda et engagea la conversation avec lui dans l’espoir qu’il lui donnerait un peu de monnaie. De fil en aiguille, ce libanais finit par lui confier ses inquiétudes. Il lui expliqua sa situation et lui fit part de son projet de quitter le pays. En fin de compte, ce dernier finit par lui parler de personnes qui lui permettraient de passer de l’autre côté et lui promettaient un emploi bien rémunéré.

C’était là une occasion inespérée, pensa-t-il. « C’était si évident ! » Il n’avait pas pu rencontrer cet inconnu par hasard ! Qu’à cela ne tienne ! « C’était écrit ! » Il se sentit soudain pris en main, possédé par une force inexplicable, tombée d’un ciel supérieur. La sensation d’être littéralement happé par le destin confirma son sentiment que ce dont il aspirait, depuis de si longues années, était en train de se décider « en dehors de lui ».

Sans attendre une minute de plus, il prit sa décision. Il convoqua sa famille et les mit dans la confidence. Chacun consentit à emprunter de l’argent à un ami pour l’aider à payer son droit d’embarcation sur un petit bateau de fortune. Malgré tous ses efforts, il ne parvenait toujours pas à réunir toute la somme qu’il lui fallait. Il finit donc par hypothéquer tout ce qu’il possédât.

Puis il fit ses adieux à sa femme et à ses enfants, en leur promettant : « On ne sera pas séparé longtemps. »

Sur la plage, ils étaient une centaine à attendre fébrilement l’embarquement.

Après des pleurs et de longues embrassades sur la plage, sa femme lui lança: « Komera ! »

Cette exhortation qu’il avait tant fuie retentissait à nouveau à ses oreilles comme un écho... Et le ramenait aux longues journées éreintantes passées au bureau sans aucune autre reconnaissance qu’un petit pécule.

Il l’accueillit comme un dernier coup de fouet qui lui donnait la rage de vaincre et de réussir. Il prit vite place dans la petite embarcation en direction de son idéal.

L’embarcation était composée de plus de six cents autres voyageurs, entassés les uns sur les autres. La traversée promettait d’être périlleuse. Elle dura des jours et des nuits sous des conditions météorologiques pénibles. Jamais, dans toutes ses rêveries, il n’avait craint ces obstacles. Il se persuadait qu’il y arriverait. « Il fallait juste y croire ! »

La traversée


Après une panne- moteur, son discours intérieur changea. Il pensa à la fin. Ils avaient fini par dévier de leur trajectoire et avaient dérivé pendant huit jours en pleine mer.

Il repensa alors à tous ces « komera ! » qu’il avait entendus. Ils avaient réussi à l’atteindre ! Leur pensée était donc créatrice... Au lieu de lui lâcher cette pensée pessimiste chaque jour au quotidien pourquoi ne lui avaient-ils pas tout simplement souhaité une « Bonne journée ! »

Pourtant, Dieu seul savait le mal qu’il se donnait chaque jour pour avoir une bonne journée et pour n’en garder que le meilleur ! Combien de force et de courage lui avait-il fallu pour affronter les difficultés de sa triste vie ! Ne lui fallait-il pas non plus du courage pour prendre cette grave décision de partir ? N’avait-il pas été courageux pour se décider à braver la mer et l’océan pour accéder à une vie meilleure contre vents et marées ?

... Au fil des jours de la traversée, les passeurs, sans cœur, n’hésitèrent pas à abandonner et à jeter des migrants à l’eau pour alléger l’embarcation... Lui, il avait toujours réussi à ne pas se faire remarquer. Un jour, leurs tortionnaires, par peur d’être contrôlés, abandonnèrent le navire, le laissant partir à la dérive.

Des bateaux de pêche croisaient le navire en détresse mais aucun d’eux n’éprouvaient la nécessité impérieuse de s’arrêter. Pourquoi le ferait-il ? Tout ce qu’ils souhaitaient sans doute était qu’elle aille au naufrage et que ses passagers non désirés périssent avec elle.

Bloqués à bord, beaucoup cédèrent à la panique et à l’angoisse. Mais un matin de novembre 2013, l’embarcation chavira.

Certains sautèrent par-dessus bord pour ne pas sombrer sous l’embarcation.

Lui s’était rattaché à ce « komera ! » qui signifiait dans sa langue « Bon courage ! » Comme un forcené, il s’acharna contre son destin. Lui aussi sauta. L’instinct de survie pris toute sa place. Son pouls accéléra, son agressivité se décupla. Il fallait qu’il survive. Sans réfléchir et mettant toute son humanité de côté, il lutta, lutta avec rage. Il était hors de question, si près du but, qu’il échoua. Il se débattit alors pour gagner une place sur le dos de cette embarcation qui venait tout juste de sombrer. Il ne réfléchissait plus. L’important était de ne pas couler.


La lutte pour la survie


Après quelques minutes de lutte qui parurent des heures, il réussit à s’agripper à un pan de l’embarcation. Alors qu’il se remettait de ses émotions, il jeta un regard circonspect autour de lui. Ce qu’il vit le bouleversa. Il en eut la nausée...

Autour de l’embarcation, sur l’eau, c’était l’horreur. Des corps de femmes et d’enfants flottaient. C’était un vrai cauchemar. Beaucoup, finalement, n’étaient pas arrivés à destination. Seuls les plus aguerris avaient réussi à garder leur vie sauve.

Avant le naufrage, ils avaient déjà souffert de la faim, de la soif et subi des sévices pendant des semaines. Leur “ voyage vers la prospérité ” avait tourné au cauchemar et avait finalement connu une fin tragique...

D’un coup, il se sentit submergé par le désespoir et l’angoisse. A cet instant il désirait ardemment qu’un « Koméra » vienne lui insuffler la rage de vaincre et de lutter encore quelques heures. Il aurait tant voulu qu’un rayon de consolation vienne percer les sombres nuages de son abattement, qu’un peu de réconfort adoucisse son existence gâchée par d’amères souffrances et d’âpres frustrations.

Au milieu de tous ces corps flottants, il fut happé par la folie et commença à délirer. Pourtant, bien que son esprit fût pris de désordres passagers, il s’accrocha viscéralement à des débris flottants du navire naufragé.

Et, alors qu’ils semblaient en péril, ce qu’il restait de l'embarcation fut, comme par enchantement, repérée par un avion des gardes-côtes patrouillant au-dessus de la mer. Un navire marchand fut le premier à intervenir...

Réaction purement humaine pour un sauvetage...

Le capitaine du navire vit de la détresse dans les yeux. Des bras se tendaient vers eux. Aucun des passagers de cette modique embarcation n’avait de gilet de sauvetage. Deux cent quarante neuf rescapés et quatre cent morts. Tel était l’affreux bilan de cette maudite traversée en mer qui avait valut de mille à trois mille euros le passage à ces pauvres gens en quête d’un avenir radieux et qui renflouaient les caisses d’agences de voyage véreuses qui vendaient du rêve.

Il avait eu de la vaine ! Quel revirement de situation !


En terre promise


Cette fois, c’était décidé. Il ne voulait plus être manipulé par son destin. Il avait choisi ! Dorénavant, sa devise serait : « Bonne journée ! Belle et pleine réussite !» car le courage il l’avait déjà. Il l’avait prouvé ! Ce qu’il lui fallait c’était de pouvoir avancer, de s’adapter à sa nouvelle vie, de lever les barrières linguistiques et culturelles, et résoudre le coût et les tracasseries administratives pour avoir enfin une nouvelle nationalité ou un visa de résident permanent.

Dites comme cela, les choses paraissaient simples. Mais c’était sans compter sur la lourdeur administrative... Ce dont il ignorait c’est ce dont il aurait eu le plus besoin dans ces moments difficiles étaient l’amour, la stabilité affective et l’unité familiale qu’il avait laissés là-bas dans son pays...

Bien loin de toutes rêveries, il se rendit vite compte de la réalité... La réaction chez les villageois était mitigée. Beaucoup s’érigeaient contre les super- héros- sauveteurs. Ils ne se retenaient pas pour montrer leur indignation : « Pourquoi les avez-vous ramassés ? Il y en a déjà suffisamment en chez nous ! »

La seule vue d’hommes en uniforme suffisait à l’affoler. Il lui fallut des mois avant de pouvoir passer incognito. De petits boulots en petits boulots, il parvint à envoyer de l’argent à sa famille.

Souvent la nuit, il pleurait de solitude et de déception. Déraciné, il se rendit compte qu’il lui était très difficile de trouver un chez-soi. Loin de dormir dans la chaleur d’un foyer, il se retrouvait à la rue, sous les ponts ou sur les trottoirs, recouvert de simples cartons...

Condamné à vivre misérablement dans des bidonvilles, dans des bâtiments désaffectés ou regroupé dans des camps de fortune qui étaient parfois attaqués. Il voyait sa vie s’effondrer.

Et tout ce qu’il avait alors fui revint à lui comme un effet boomerang.

Tout l’argent qu’il avait pris soin de réunir avait été disséminé sur l’eau. Il avait pratiquement tout perdu. Il ne lui restait plus rien de sa bourse. Et il ne pouvait plus retourner chez lui...

La dette, souscrite avant son départ, avait atteint un montant exorbitant.

Rentrer chez lui serait suicidaire... La «nouvelle vie » qu’on lui avait promise ressemblait plutôt à de l’esclavage.

À présent, plus que jamais, il avait l’impression d’être un raté.
Et aujourd’hui lorsqu’il se retrouve face à ses amis de fortune, sans réfléchir, il leur lance le premier : « koméra ! » que les autres lui rendent volontiers avec un sourire.

II

Juste le temps
d’une pose


Au fil d’une visite d’exposition- photos de Titouan Lamazou. A l’Habitation Saint-Etienne le 30 octobre 2015. Une femme prise en photo m’interpelle. Je reste figée face à son portrait. Je la dévisage. Je la scrute d’un œil interrogatoire... Je l’entends... Voici ce qu’elle me raconte de sa vie... En un jet, sur le vif, je transcris ses confidences en mots...

Moi... Hum ! Si seulement je pouvais ! Je reviens de loin vous savez. Ma vie n’a pas été simple. Vous vous imaginez d’être obligée de fuir votre pays vous ? C’est affreux. Le plus dur pour moi a été la perte de mon époux. Jamais je ne pensais devenir veuve aussi jeune. Moi, j’aime la vie. Mais quand je descends à la ville, je suis obligée de me voiler, de faire attention. Le danger n’est jamais loin, vous savez. C’est dur... Oh ! Même si au fond je suis triste et terrassée, je garde la tête haute. Il faut que j’avance. Dans mon village natal, j’ai du vivre dans l’isolement durant quatre mois. C’était interminable. Les gens du village ne se rendent pas compte que, dans notre douleur, nous avons besoin de faire autre chose, d’avoir d’autres activités pour ne plus penser... Oh ! Qu’est-ce que j’ai pleuré. J’ai haï ! Oui j’ai haï ! Je me suis même retrouvée à haïr mon mari ! Je lui en voulais d’avoir perdu la vie dans l’exercice de ses fonctions... Être soldat ici c’est un métier dangereux, vous savez, surtout si vous vous sentez investi d’une mission particulière : celle de libérer votre pays de l’oppression coûte que coûte... Mais que voulez-vous ? Il faut bien qu’il y en ait des comme lui pour se battre pour nous autres qui sommes si faibles. Oui... Parce que cette oppression, elle est pesante... Qui accepterait pendant de longues années de subir autant de brimades, de violences, de tueries sans rien dire ? Vous comprenez ma haine ? Je hais ces guerres, je hais ce que mon peuple est devenu à cause de toute cette violence gratuite par appât du gain. Nous avons été violés. J’ai été violée. Des hommes, des petits garçons et petites filles ont été violés. Nous avons été disséminés, opprimés, obligé de fuir notre région. Aujourd’hui, je me retrouve veuve et réfugiée. Tout compte fait, je crois que ma plus grand fierté c’est d’avoir épousé un homme convaincu de notre liberté, un homme engagé, un homme qui n’a pas eu peur de mourir pour son peuple. Je suis fière d’être la femme de cet homme mort en martyr. Je pourrai parler de lui pour rappeler son souvenir. C’est cette détermination qu’il avait qui me permet aujourd’hui de continuer à vivre pour lui. Je dois continuer à me battre, à tout faire pour survivre. Et pour moi, la vie c’est la joie que je m’efforce de refléter à travers le choix de mes vêtements. Ici, en ville, nous ne pouvons qu’être que voilées. Pour ne pas être tuée, je le fais mais je me permets des couleurs. Un peu de rouge pour la victoire, le bleu pour la vérité, le blanc pour la liberté et la justice. Un maquillage succinct pour relever mon teint... J’aime me sentir en vie.
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,