Kidnapping

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S’évader : 1. S’échapper d’un lieu où l’on était retenu, enfermé. 2. FIG. Echapper volontairement à (une réalité). Enseignant à plein temps à des mômes aux vies souvent plus  [+]

08 : 12.
Elle était en retard, comme souvent, mais ce matin un peu plus que les autres. Elle n’avait pas entendu le réveil hurler deux fois dans l’appartement vide. Ce n’est qu’à la troisième vague de sonneries qu’elle émergea de son lit. Affolée. Les nuits de pleine lune réveillaient ses insomnies rendant les réveils du lendemain plus difficiles encore. Ce matin ne faisait pas exception à la règle. Il y a des jours... et des lunes comme ça, où rien ne va. Elle avait oublié d’avancer son horloge, passage à l’heure d’été oblige. Son père lui avait pourtant rappelé la veille. Elle le ferait ce soir pour ne pas reproduire le scénario catastrophe. Remettre les pendules à l’heure. Le compte à rebours était lancé. Elle aurait préféré rester couchée.

08 : 14.
Elle avait pris les premiers vêtements qui lui étaient tombés sous la main... enfin ceux qui étaient soigneusement pliés dans sa panière de linge propre, déposée depuis plusieurs jours au pied de son lit et qu’elle n’avait pas pris le temps de ranger. Elle entendait sa mère râler sur son manque d’autonomie et sa flemme légendaire. La procrastination. C’était un mot savant imprononçable qu’elle aimait car il sonnait bien. Mais, les corvées passaient toujours après toutes les choses qui avaient réellement de l’importance. Son patchwork vestimentaire lui donnait une drôle d’allure. Celle d’un épouvantail égaré. Les quatre saisons réinventées. Un gros pull marin qu’elle avait hérité d’un grand cousin, sa jupe verte préférée qui sentait bon le printemps, des collants jaunes qu’elle portait, parée pour l’hiver et ses petites chaussures ouvertes qui attendaient la promesse de l’été. Loin d’effrayer, son accoutrement prêtait davantage à sourire. Il ferait bien l’affaire.

08 : 19.
Elle avait avalé en quatrième vitesse son petit-déjeuner préparé, comme toujours, par papa. Un verre de jus de fruits multivitaminés, histoire de lui donner l’énergie nécessaire pour affronter cette matinée mal embarquée. Une tartine de confiture dont elle n’avait pas identifié le parfum mais qui n’était pas allégée en sucre ! Engloutie. Elle n’avait pas le temps de lire les trois post-it laissés par maman sur la table. Elle les lirait ce soir en rentrant de l’école quand le rythme de la journée serait revenu à la normale.

08 : 22.
Un coup d’œil furtif dans la glace de la salle de bain. Un coup de brosse rapide dans ses longs cheveux blonds. Un chouchou vite fait mal attaché. Elle n’avait plus le temps de se laver les dents. Un chewing-gum mentholé ferait bien l’affaire. Ses parents avaient quitté la maison tôt en ce lundi matin. Ils ne l’avaient pas réveillée en partant. Papa devait prendre le train et passait la semaine sur Paris pour un séminaire d’entreprise. Maman enchaînait les rendez-vous avec des clients importants. Leur journée à tous les deux serait bien occupée. Ils avaient bien profité de leur premier week-end printanier. Ensoleillé à souhait. Ce dimanche avait ravivé les cœurs jusque-là baignés de grisaille et de pluie. Promenade à vélo le long du fleuve, pique-nique improvisé dans un grand parc de la ville et balade au jardin zoologique pour clôturer l’après-midi. Le week-end n’était déjà qu’un lointain souvenir !

08 : 25.
Avant de refermer la porte derrière elle, elle prit soin d’attraper son imperméable rouge et de ne pas oublier son cartable. Lourd comme d’habitude ! Il n’aurait manqué que cela pour gâcher complètement cette première journée de la semaine ! La maîtresse ne lui pardonnerait pas en véritable bourreau des pages d’écriture et des conjugaisons impossibles !

08 : 26.
Elle regarda sa montre. Elle pouvait encore prendre le bus au bout de la rue et espérer arriver à l’école avant que la cloche ne sonne. Elle se dépêcha, comme elle le faisait depuis qu’elle avait posé le pied par terre. Elle remarqua à peine l’homme à la casquette qui la bouscula. Avant qu’elle ne réalise vraiment ce qu’il se passait, elle sentit la porte se refermer sur elle dans un énorme fracas. Son corps bascula dans le vide. Un pantin. Désarticulé. Une chute brève mais violente. Elle se cogna la tête. Lourdement. Elle était plongée dans le noir le plus total. Elle comprit trop tard ce qui lui arrivait. Elle n’avait pas eu le temps de s’échapper. Ce temps qui la défiait aujourd’hui ! Elle paniqua et se mit à hurler. Elle savait, pourtant, que c’était peine perdue ! Personne ne l’entendrait. Elle essaya de se raisonner et de garder ses forces pour les coups. Elle se retourna et tapa rageusement le sol et les parois qui l’entouraient. Elle se débattait pour trouver un passage. Ses sanglots se firent plus lourds sans parvenir à les dompter. Elle savait qu’elle n’y arriverait pas et qu’elle allait bientôt manquer d’air. Elle n’avait jamais supporté d’être enfermée ! Bébé, elle se faisait la malle de son parc de jeux. Elle y parvenait à chaque fois au grand dam de ses parents. Elle appréciait l’immensité que lui offraient les grands espaces, l’horizon, la galaxie. Observer les constellations dont elle avait appris les noms par cœur. Là, elle était confrontée à une évasion impossible, un ciel sans étoiles lui était tombé sur la tête. Prisonnière. Elle tendit l’oreille. Le silence absolu. L’inexistence. Pour la première fois de la journée, le temps avait arrêté sa course folle marquant une pause dont elle se serait bien passée. Elle repensa au réveil qu’elle n’avait pas entendu, aux post-it qu’elle n’avait pas lus, au bus qui ne l’avait pas attendue, à ses parents... Elle s’en voulait et pleura de nouveau. Pourquoi elle ? Qu’avait-elle fait ? Echapperait-elle à son triste destin ? Ses questions s’enchaînaient au rythme de ses pulsations cardiaques qui s’accéléraient. Son cœur cognait fort dans sa poitrine. Elle l’entendait tambouriner dans sa tête. Comment s’extirper de cet endroit ? La libèrerait-on ou allait-elle périr ici avant qu’on ne s’aperçoive de sa disparition ? Quelqu’un donnerait-il l’alerte ? Elle perçut, soudain, un léger mouvement. Elle crut entendre un bruit puis une voix. Ces signes étaient-ils réels ou les avait-elle seulement imaginés ? Encore une question sans réponse. C’est alors que la lumière apparut et que la porte de l’ascenseur s’ouvrit. Il lui sembla, après coup, que la panne fût vite réparée. Elle se jeta aussitôt à l’extérieur, manquant de percuter le dépanneur à la casquette. Elle dévala les escaliers de la résidence quatre à quatre. Elle n’avait vraiment plus une minute à perdre. Courir à perdre haleine.

08 : 31.
Elle se sentit comme un animal trop longtemps privé de sa liberté, lancé à pleine vitesse dans la rue. Elle aperçut le bus au loin. Le temps reprit sa course.
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