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KFC (Killing Family Chicken)

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Troy80

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Valentin aime le dimanche.
C'est le seul jour où Maman le laisse tranquillement paresser au fond de son lit jusqu'au moins dix heures. Officiellement, il prend de l'avance sur ses devoirs de la semaine. Mais Papa n'est pas là pour vérifier. Le dimanche matin, il est au travail. Il part très tôt dans la nuit. C'est lui qui s'assure que les centaines d'ouvriers qui travaillent pour lui sacrifient consciencieusement leur « jour du saigneur ».

Personne donc pour contrôler qu'il sait toutes ses tables de multiplication sur le bout des ongles. A six ans seulement. De toute façon, Papa l'a dit : l'an prochain, il sautera une classe. On a toujours été précoce dans la famille. On a toujours sauté une ou plusieurs classes, quand les autres peinaient à suivre un cursus scolaire basique. C'est comme ça.
Mais Maman, elle, elle s'en fiche.

Valentin aime le dimanche.
C'est le seul jour où Maman prend le temps d'enfiler son tablier pour jouer les cordons bleus. Mais pas ceux panés avec du jambon et de la dinde. Ces cordons bleus là, les nuggets, les knackis à la va-vite, les coquillettes, c'est bien pour la semaine. Le dimanche, Maman sort ses volumineux livres de cuisine de la bibliothèque du bureau et lui concocte de savoureuses recettes. Valentin sait que c'est le dimanche quand, dans sa chambre au deuxième étage, viennent le réveiller les odeurs de beurre frit et d'oignons revenus au fond de lourdes cocottes, tandis que les ustensiles de cuisine s'affrontent en une feutrée cacophonie. Ce réveil-là vaut tous les réveils Pokémon du monde.

Valentin n'aime pas toujours le dimanche.
Souvent, on va chercher dans la cuisine, à l'étage dans la chambre à coucher de Papa et Maman, et même au grenier parfois, de nouveaux sièges pour venir les ajouter aux trois chaises de la semaine, autour de la table de la salle à manger. Le dimanche, il y a souvent du monde à la maison. Rarement de la famille. Maman est enfant unique. Papa presque. Valentin n'a donc pas de cousins. Souvent ce sont des collègues de Papa qui viennent déjeuner, des messieurs à la voix forte et une grande assurance, des dames bottées et maquillées, avec d'interminables colliers et des peaux couleur carotte. Ils parlent, ils parlent, ils parlent, à tel point que Valentin finit toujours par s'évader dans les mondes de son cerveau, puisque Papa lui interdit de sortir de table pour jouer avec ses Lego. Parfois, ces invités viennent avec leurs enfants. Souvent plus âgés que lui. Il se dit à chaque fois qu'il pourra se faire un copain ou une copine de tel ou tel garçon ou telle ou telle fille. Mais la plupart du temps, cet enfant devient un adversaire. Il y a toujours un moment dans le repas, entre le fromage et le dessert, où s'amorce un concours de joutes et de performances, où s'affrontent à coups d'alambiquées fables de la Fontaine ou de concours de capitales du monde, les intelligences des progénitures, et par extension de leurs parents.


Valentin adore les dimanches. Et surtout celui-là.
Aujourd'hui, Maman a fait son plat préféré : du poulet avec des frites.

Quand elle a posé sur la nappe blanche avec des broderies roses le grand plat en porcelaine multicolore, celui assez grand pour contenir la fameuse volaille à la peau dorée et aux effluves de thym, ainsi que ces frites croustillantes, il n'a pas pu s'empêcher de réprimer un cri de joie, bondissant sur le coussin de sa chaise rehaussée. Joie très vite calmée par Papa qui a rappelé d'un ton sinistre qu'on ne hurle pas à table. Maman a protesté. Papa a fait taire Maman. Maman a soupiré et a empoigné les grands couverts pour découper le poulet. Que ça sentait bon ! Il aurait voulu tout manger. « Je veux une cuisse ! » a dit Valentin. « Tu auras ce qu'on te donnera ! » a répliqué Papa qui s'est saisi de la grande fourchette et a disposé un minuscule morceau de blanc sans peau au milieu de son assiette. « Le reste, c'est trop gras. Faut pas l'habituer à trop de gras. »

Heureusement que Tonton Cyril est là aujourd'hui. Ce dimanche-là est un de ceux, trop rares à son goût, où Tonton Cyril et Tata Fanny viennent partager leur repas. Tonton Cyril est le frère jumeau de Papa. Il est maître d'école. Mais pas comme Madame Brare. Madame Brare, « elle rigole quand elle se brûle », dit Maman. Valentin donnerait ce qu'il a de plus précieux pour aller dans la classe de Tonton Cyril. Tonton Cyril a toujours des histoires très amusantes à raconter, des tours de magie à montrer, des dessins rigolos à griffonner sur les serviettes en papier.

Et surtout, Tonton Cyril connaît plein de jeux. Grâce à lui, Valentin a lancé la mode du chifoumi dans la cour de l'école. Pierre, ciseaux, feuille, puits... Valentin s'est très vite attiré la sympathie de l'ensemble de l'école grâce à ce jeu simple enseigné par son oncle sur un coin de table un dimanche, tandis que seules les injonctions dans le poste d'un shérif à la barbe rousse rompait le silence glacial de la table.
Tonton Cyril a quelque chose de magique. Il invente les jeux les plus passionnants avec trois fois rien. C'est d'ailleurs lors d'un de ces dimanches que Tonton a recréé le jeu des bâtonnets - comme à Fort Boyard, dans la salle des maîtres du temps – avec quinze cure-dents. Le mois suivant, toujours un dimanche, Valentin a appris à jouer au jeu du morpion, grâce à un plateau de jeu improvisé par son oncle avec quatre piques à brochettes, cinq minuscules morceaux de pain et quatre bouchons de bouteille en guise de pions. Ces moments étaient uniques.

Ce dimanche-là, dans le silence général, Tonton Cyril s'est saisi d'un drôle d'os en forme de diapason dans l'assiette de son neveu et l'a présenté devant ses yeux.
« Tu sais ce que c'est ? a-t-il demandé. C'est l'os du bréchet. Toutes les volailles en ont un. Prends l'une des extrémités entre tes doigts. Moi je prends l'autre. La règle du jeu est simple. Le but est de casser l'os en deux. Celui qui termine avec le plus gros morceau d'os dans la main aura son vœu exaucé.
Un vœu ? C'est vrai, Tonton ?
Bien sûr. Pense fort à quelque chose que tu désires plus que tout. »

L'enfant ferma fort les yeux, plissant exagérément le front. Au bout de quelques secondes, il s'exclama « Ça y est ! », puis il saisit l'une des moitiés de l'os, défiant son oncle d'un regard malicieux, et le duel commença. Valentin sortit la langue pour mieux souligner le caractère surhumain de l'épreuve, tandis que Cyril tordait le bras, feignant une irrépressible douleur. L'os fut chahuté, trituré un temps dans les airs, jusqu'à ce qu'il se brise enfin. Lorsque l'enfant aperçut le plus long morceau entre ses doigts oints de graisse, il s'affala sur le dossier de sa chaise dans un inextinguible fou rire.

Puis l'euphorie se tut.

C'est ça que tu leur apprends à tes gamins ? demanda Papa à Tonton Cyril.
Pardon ?
Faut pas s'étonner que les gosses soient en échec scolaire avec des conneries pareilles !
Ho ! C'est qu'un jeu, Guillaume, on s'amuse... et puis ça n'a rien à voir, ce que tu racontes et...
C'est pas avec des profs comme toi qu'on va relever le niveau. Vous êtes déjà payés cher pour ce que vous foutez, si en plus c'est pour leur apprendre ce genre de trucs, on n'est pas dans la merde !
Oh, ça y est, je les vois arriver gros comme une maison les arguments. Attends, laisse-moi deviner : « Les enseignants, toujours en vacances ! », « Quand ils sont pas en vacances, ils sont en grève ! », « Ces fonctionnaires, tous des bons à rien ! »... surtout, tu m'arrêtes si je dis une connerie, ne te gêne pas...
Quand je pense surtout que ce sont des gens comme toi qui ont l'avenir de la France dans les mains, on a raison de mettre le turbo dans nos entreprises et de resserrer la vis pour éviter qu'on se foute de nous dans les autres pays !
Guillaume, ça suffit ! dit Maman.
Toi, tais-toi ! Je sais ce que je dis. Avec leurs idées de gauchistes où tout est permis, on va droit dans le mur. Je sais plus combien de gamins ne savent pas lire en arrivant en sixième, mais c'est un nombre effarant ! Ils l'ont encore dit à la télé l'autre jour ! Franchement, avec des gens comme ça, on signe l'avenir de l'humanité !
Ah, parce qu'il y a de l'humanité dans la façon dont tu traites tes employés peut-être ? Des congés refusés, obligés de bosser le dimanche pour espérer ajouter une maigre couche de gras autour d'un salaire squelettique... c'est parce qu'il y a écrit 2012 sur le calendrier, sinon on se croirait au temps de Zola dans ton usine !
Ah, « Germinal », les grands mots de l'intellectuel ! N'empêche qu'au moins, moi, je créé pas du chômage ! Et dis-toi bien que t'as eu de la chance de réussir un concours accessible à mon fils de six ans, au vu des beuveries auxquelles tu as participé quand t'étais étudiant – si on peut appeler ça faire des études. Sans ça, à l’heure qu’il est, tu aurais ta Carte Fidélité Or au Pôle Emploi ! Et crois-moi, c'est pas moi qui t'aurais tendu la main pour te sortir de la mouise !
Oh, ça je veux bien le croire, ton truc c'est pas la main, c'est plutôt le bras ! Le bras d'honneur que t'as brandi à tous ceux qui ont croisé ton chemin. Et le dos aussi, quand on voit les coups dans l'échine que t'as dû planter pour pouvoir tutoyer les grands pourris de ce monde ! T'es un salaud, Guillaume !
Retire ce que tu viens de dire !
S'il te plait, Cyril, arrête ça immédiatement ! a dit Tata Fanny.
Je ne retire rien du tout, ça a beau être mon frère, ce type est un enfoiré, un dégueulasse ! Il s'est toujours comporté comme tel depuis qu'il est gamin, il a toujours traîné les autres dans la merde pour mieux se rassurer, se conforter dans le fait qu'il était le meilleur alors que ce n'est rien qu'un minable sans cœur et sans compassion pour ceux qui l'entourent ! C'est çà l'éducation que tu veux donner à ton gamin ? Et bien, dis-toi bien que si j'accepte encore de venir manger à ta table le dimanche, c'est pour lui. Lui et ta femme. Au moins j'essaye de leur apporter un peu de bonheur dans leur vie triste à pleurer à cause de toi.
Cyril, arrête... a gémi Maman.

Papa s'est levé brutalement, s'est appuyé sur la table et a crié : « Fous moi le camp d'ici, toi et ta pouffiasse ! Je ne te laisserai pas polluer mon intérieur, ma vie de famille et les oreilles de mon gosse !
Ton intérieur, c'est même pas toi qui l'entretiens. Ton gosse, ses oreilles sont assez polluées par tes paroles quotidiennes. Quant à ta vie de famille, excuse-moi mais...
Vas-y ! Dis ce que t'as à dire !
Ce n'est ni le lieu, ni le moment. J'aurais au moins l'intelligence de me taire.
Papa empoigna un verre d'eau et le jeta dans la figure de Tonton Cyril.
Mais t'es pas bien, Guillaume ! a crié Maman.
Tonton Cyril a regardé calmement Papa, le menton dégoulinant. Puis, il s'est tourné vers Maman et a dit calmement :
Tu sais, Fabienne, quand un lundi matin, une mère d'élève vient te susurrer de tendres remerciements à l'oreille pour te remercier de la trop courte nuit passée avec elle et pour le petit-déjeuner au lit du dimanche matin, tu crois à la folie. Quand tu apprends par un père d'élève que depuis trois ans que l'usine que dirige ton frère jumeau ferme ses portes le dimanche, il est appréciable de profiter d'un semblant de week-end avec ses gosses, tu te dis que la coïncidence est un peu grosse.
Que veux-tu dire ?... Tu... a commencé Maman en tremblant. Guillaume, c'est...
ENFOIRÉ ! JE VAIS TE TUER ! a hurlé Papa en se jetant sur Tonton. Maman s'est enfuie dans la chambre, tandis que Tata Fanny essayait tant bien que mal de les calmer. Puis, Papa a entrainé de force Tonton dehors sous les cris et les insultes.

Valentin pensa que c'est Tonton Cyril qui allait gagner, de toute façon. Il est très fort, Tonton Cyril.
L'enfant resta seul un instant, assis, stoïque, dans les restes d'un repas dominical à peine commencé. Il fixa la table aux mets intacts, avant de tourner la tête à droite et à gauche. Il n’en croyait pas ses yeux.
Tout à coup, il se pencha et étendit les deux bras en direction du plat central.
« Il est trop fort le jeu de Tonton, pensa-t-il. J'ai fait le vœu d'avoir le poulet-frites pour moi tout seul. Et il a été exaucé. »

L'enfant piocha une des frites dans le plat et la fit croustiller lentement entre ses incisives de lait avant de la mâcher bouche grande ouverte.

Décidément, il adorait vraiment les dimanches.
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