Kezia

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Pourquoi on a aimé ?

Kezia, c'est un ami sur qui on peut compter. Vous pouvez tous en avoir un, vous discutez avec lui, vous pouvez tout lui dire. C'est le cas de Julia

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Image de Hiver 2021
La taille du miroir était clairement disproportionnée. Dans cette toute petite pièce cubique meublée d’une table et de deux chaises et où flotte une odeur de métal et de poussière, on se croirait derrière la vitre d’un train en pleine nuit. Une lumière blanche d’hôpital projetée par un néon grelottant rebondit péniblement sur les parois sombres et le béton glacial qui recouvre le sol. Dans cette trop grande glace, Julia observait son reflet pâle et fatigué qui ne donnait pas d’âge précis. Elle avait presque l’impression de distinguer des cheveux blancs parsemant sa chevelure poisseuse, d’ordinaire si soyeuse. D’incroyables cernes qu’elle ne se connaissait pas creusaient son visage gris et soulignaient ses yeux vides et bouffis d’épuisement. Quel tableau ! Depuis combien de temps l’avait-on assise ici ? Elle ne s’en rappelait plus, peut-être quelques heures ou quelques jours. Aucune ouverture vers l’extérieur ne pouvait trahir l’heure qu’il était dans le monde des vivants. Elle-même n’aurait su dire si elle était encore de ce monde. Plus rien ne la traversait. Elle n’avait ni froid, ni faim, ni soif, ni peur. Aucune pensée si ce n’est, peut-être, l’étonnement quelle ressentait en se contemplant ainsi comme une étrangère qu’elle découvrait. Qu’est ce qu’elle a celle-là, c’est qui ?

Si ! Elle avait un peu soif finalement. Cela indiquait sans doute qu’elle était là depuis longtemps. Par instinct elle voulut vérifier l’heure sur son portable. Sa main droite sonda la poche de son pantalon, mais n’y trouva rien. C’était pourtant là qu’elle le mettait tout le temps. Ses clefs à gauche, son smartphone à droite. Non, pas de doute, elle était bien vivante. Chercher son portable, c’est pas un truc de macchabée. En revanche, la raison de sa présence ici, dans ce box exigu, ne lui revenait pas.

Où était son téléphone ? Voilà une question qui la ramenait au présent. Son cœur s’était mis à battre un peu plus vite comme rallumé par une impulsion dans la poitrine, une injection d’adrénaline. Le courant remonta d’un coup jusque derrière son crâne en une série d’intenses coups de boutoir provoquant une migraine aussi terrible que soudaine. Nouvel indice. La migraine s’est bien encore un truc de « vivant ». Elle se pencha en avant puis se balança sur elle-même dans un mouvement de va-et-vient, comme les fous dans les films, et empoigna sa tête à la recherche de soulagement.
Certaines pièces du puzzle qui débordait dans son esprit se remettaient laborieusement en place et commençaient à dessiner un contour familier à sa situation. Des bribes lui apparaissaient dans des flashs lumineux qui s’évaporaient aussi vite. Et puis, un souvenir surgit au milieu, une pièce essentielle : elle était chez les flics !

Horrifiée par ce brusque éclair de lucidité, elle s’en trouva paradoxalement rassurée. Elle n’avait pas complètement perdu ses repères. Elle se rendit compte, subitement, que ses poignets étaient cerclés d’une paire de menottes maintenue attachée par une longue chaine à un crochet fixé au sol, sous la table. OK, du calme. T’es chez les flics. Une salle d’interrogatoire ? Ça expliquerait le miroir qui...

C’était ça ce miroir. Une glace sans tain ? On l’observait de l’autre côté, c’était maintenant une certitude. Deux ou trois agents qui attendaient le bon moment pour débarquer et la bombarder de questions. Mais quelles questions ? Elle ignorait tout des questions qu’on lui poserait parce qu’elle ignorait ce qu’on lui reprochait...

* * *

Quelques longues minutes passèrent – ou bien étaient-ce des heures ? – quand, enfin, une porte dérobée dans l’angle de la pièce s’ouvrit brusquement, faisant sursauter Julia. Un homme d’une quarantaine d’années, cheveux blonds jusqu’à la nuque, yeux bleus et barbe de hipster entra et s’installa sur la chaise laissée vide de l’autre côté de la table, face à elle. Son cœur se serra en constatant l’épaisseur du dossier qu’il feuilleta minutieusement avant d’entamer l’interrogatoire, le regard plongé dans les rapports qui, manifestement, la concernait. Cela rajouta au désarroi qui la rongeait de l’intérieur. Elle était la seule à ne pas savoir ce qu’elle faisait ici. L’agent finit par lever les yeux vers elle, s’empara d’un stylo dans la poche de sa chemise et posa un dictaphone au milieu de la table après l’avoir enclenché.

— Bien. Nous allons commencer. Nous sommes le mardi 19 octobre, il est 23 h 14. Vous êtes bien Julia de Vito, 23 ans, domiciliée chez vos parents au 90, rue Oberkampf, à Paris ?
Ces informations n’étaient pas fausses, elle le sentait plus qu’elle ne le savait. Elles faisaient écho en elle, elles la tranquillisaient. Mais elle n’y décela rien de vraiment clair non plus tant la brume épaisse restait en suspens dans son cerveau. Elle se demanda un instant si elle n’était pas tout simplement sous l’emprise d’une quelconque drogue qu’elle aurait avalée, et s’il n’y avait pas là une raison valable pour être interrogée par la Police... Elle décida d’acquiescer. Le flic poursuivit son introduction sous forme de questions.
— Vous n’avez pas souhaité faire appel à un avocat lors de votre arrestation, ni même prévenir un membre de votre famille. Avez-vous changé d’avis ?
Un avocat, sa famille ? Rien ne lui revenait. Elle avait apparemment déjà vu ce policier au moment de son arrestation et peut-être même échangé quelques mots avec lui, mais tout cela était littéralement effacé de sa mémoire. Décidément, elle avait l’impression que la discussion portait sur quelqu’un d’autre.
— J’ai soif, lança-t-elle.
Entendre sa propre voix lui serra la gorge, comme si ce son familier validait sa présence dans ce lieu hostile. L’agent se retourna et esquissa un léger signe de la main en direction du miroir sans tain puis, après quelques secondes durant lesquels il sembla se poser mille questions, il reprit la parole.
— Vous vous souvenez pourquoi vous êtes ici, mademoiselle ?
C’était la seule question à laquelle elle pouvait apporter une réponse claire et sans hésitation. Elle secoua la tête tout en cherchant à démêler l’affreux sac de nœuds qui condamnait l’accès à sa mémoire. La porte s’ouvrit de nouveau et on déposa un verre d’eau devant elle. L’agent remercia et attendit que Julia étanche sa soif avant de continuer. 
—  Vous avez été arrêtée en début de soirée sans opposer aucune résistance, vous êtes dans nos locaux depuis maintenant six heures, vous ne voulez pas d’avocat, vous ne souhaitez appeler personne, vous ne répondez à aucune question... Il faudra pourtant bien vous expliquer, non ?
Il était fatigué lui aussi. Il avait certainement une famille à retrouver. Et le mur de silence qu’il avait devant lui devait contrecarrer ses plans de soirée. Julia était pétrifiée et terriblement désolée de ne pouvoir s’expliquer.
Elle reposa le verre vide devant elle et, alors qu’elle s’abandonnait au plaisir simple que lui avait procuré cette rasade d’eau fraiche, une fulgurance la traversa. Elle sut tout de suite avec certitude pourquoi elle s’était sentie si fébrile et stressée au moment où, seule, elle avait cherché en vain son téléphone. Cette décharge électrique qui l’avait transpercée et ramenée à la vie. Elle voulait connaitre l’heure qu’il était, mais pas seulement !
Elle voulait rassurer Kezia. Il devait être fou d’inquiétude.
Il avait dû envoyer des dizaines de messages sans réponses. Elle devait absolument le prévenir, tout de suite. La flambée de tout à l’heure reprit de plus belle dans sa poitrine. 
—  Je voudrais appeler Kezia. S’il vous plait.
Le flic hipster leva un sourcil circonspect devant la soudaineté de la demande.
— Kezia... répéta-t-il. C’est un membre de votre famille ? Son numéro est dans le répertoire de votre téléphone ? Julia ne répondit pas, mais secoua nerveusement la tête.
— Bien, nous allons l’appeler, c’est... votre petit ami ?
— Oui... Il va s’inquiéter. Il... On est très proche.
— Ce sera fait. Parlez-moi un peu de lui. Vous dites que vous êtes très proches, c’est normal non ? S’il s’agit de votre compagnon.
— Oui... Mais on est tout le temps ensemble. C’est...
— Fusionnel ?
— Oui, c’est ça. À la simple évocation de Kezia, Julia sentait son rythme cardiaque ralentir et s’apaiser. Elle prit une profonde inspiration et décela dans l’air les effluves d’un déodorant que devait porter son interlocuteur. Ces petits détails la ramenaient davantage à la réalité et sans qu’elle pût recouvrer la mémoire, elle se sentait déjà plus calme.
— Je pourrais lui parler ? s’inquiéta-t-elle.
— Vous êtes en garde à vue, vous ne pouvez parler qu’à un avocat pour l’instant.
Le flic semblait être plus détendu lui aussi. Ce Kezia lui avait permis d’entamer un bout d’échange avec Julia. Il devait sentir qu’il tenait quelque chose, car il prit une voix posée et bienveillante avant d’enchaîner.
— Vous savez quoi ? On va vous trouver quelque chose à manger, on va appeler Kezia et je reviens un peu plus tard, ça vous convient ? Julia répondit d’un sourire crispé. Avez-vous un code de sécurité sur votre téléphone ? Elle confirma que non et l’homme se leva, récupéra dossiers et dictaphone et se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il se tourna une dernière fois vers la jeune femme.
— Il a un nom ce Kezia ?

Julia n’entendit pas la question. Elle avait replongé dans son silence effaré, refermant la porte qu’elle venait d’ouvrir.

* * *

Un cauchemar, peut-être. Elle se trouvait ridicule de penser cela, c’était tellement cliché. Mais elle y songeait un peu tout de même. Cela aurait pu expliquer qu’elle se soit réveillée dans cet endroit sans aucun souvenir, désorientée, sans repères... C’était pourtant bien trop long et trop détaillé pour un mauvais rêve. À part cette amnésie persistante, tout le reste était assez cohérent et tous ses sens percevaient désormais parfaitement tout ce qui l’entourait : la fraicheur de l’air, les bruits étouffés qui trahissaient l’agitation dans les couloirs du bâtiment, le cliquetis de ses menottes à chacun de ses mouvements, l’odeur de déodorant de l’agent tout à l’heure... Tiens, il est parti depuis un moment celui-là... Combien ? Un quart d’heure ? Trois heures ? Pourquoi il est parti au fait ? Il devait appeler quelqu’un... Ses méninges flanchaient encore. Était-ce la conséquence d’un choc traumatique ? Si tel était le cas, elle avait dû faire quelque chose de grave, de bien plus grave que de consommer de la drogue.

Une nouvelle vague s’annonçait dans sa cage thoracique, son rythme cardiaque commença à accélérer pour se mettre au diapason de la crise d’angoisse qui se préparait quand la porte de la salle se rouvrit. Le hipster aux yeux bleus était de retour tenant ses affaires d’une main et un plateau de cantine dans l’autre avec un verre d’eau, un café fumant et un sandwich triangle d’autoroute. Il posa le tout sur la table et laissa Julia soulager sa faim pendant quelques instants. Elle engloutit le maigre repas, manquant de se brûler deux fois en buvant son café, mais cela suffit à l’apaiser de nouveau. Elle put rassembler ses esprits et aiguiser un peu son attention pour la suite de l’entretien. L’agent qui s’était assis face à elle décala le plateau sur le côté et plongea sa main dans la poche de sa chemise. Il en sortit un téléphone qu’il déposa en un geste minutieux au centre de la table. C’était celui de Julia.

Kezia !

La pensée l’avait transpercée, accompagnée d’une brusque douleur à l’estomac. La crise reprenait de plus belle, la pause avait été de courte durée. Le flic devait appeler Kezia pour le rassurer, lui dire que Julia allait bien – qu’elle sortirait bientôt ? Le regard suspendu aux lèvres du policier, elle attendait comme un condamné les mots précieux qu’elles allaient prononcer. Il montra le téléphone.
— Il n’y a pas de Kezia dans votre répertoire.
Le salaud avait ménagé son effet, bien que ce ne fût pas nécessaire pour déstabiliser Julia qui sembla, au début, ne pas comprendre ce qu’elle venait d’entendre. Elle répondit d’une voix chevrotante.
— C’est... C’est impossible... C’est Kezia, avec un K.
— Kezia avec un K, oui. Pas de Kezia dans votre répertoire. Avez-vous un autre téléphone, mademoiselle ? Le ton qu’il employait n’était plus aussi doux que tout à l’heure. Julia sentait qu’il se contenait pour ne pas déchirer le voile de confiance qu’il avait tissé avec elle. C’était purement incompréhensible, c’était fou. Kezia était ce qu’elle avait de plus précieux, son âme sœur, l’épaule réconfortante qui séchait toutes ses larmes, qui calmait ses angoisses, la passion qui allumait ses matins et enflammait ses nuits. Et voilà qu’on lui affirmait qu’il n’existait aucun Kezia dans vie ?
— Non, c’est mon seul téléphone... Elle tendit doucement le bras vers son appareil. Est-ce que je peux ? Elle devait voir par elle-même et si l’homme refusait, elle saurait que c’était un stratagème pour la faire parler. Mais tu ne comprends pas que je n’ai rien à dire ?
— Faites. 
L’agent hipster fit glisser le smartphone vers elle et la laissa s’en emparer. Elle se jeta dessus comme un loup affamé sur un os à ronger et pianota frénétiquement pour vérifier ce que disait cet homme.

Pas de Kezia dans le répertoire.

Impossible. Elle l’avait eu au téléphone il y a... C’était quand déjà ? Hier ? Non, c’était pas au téléphone ! C’était par SMS. Elle ouvrit l’application de messagerie. Rien. Impossible. L’écran devint brusquement flou et elle sentit le sang battre contre ses tempes. Sa vision commença à s’obscurcir et, alors que son cœur palpitait à tout rompre, elle eut tout juste le temps d’entendre une chaise en fer se renverser et de sentir des bras l’entourer pour empêcher sa chute puis, en un instant, elle perdit connaissance.

* * *

On frappa à la porte qui s’ouvrit dans la foulée. Dans la pièce au miroir géant et aux néons agressifs ne restaient plus que le policier et un tas de questions en suspens. Julia avait été emmenée à l’infirmerie après son malaise. Une jeune inspectrice venait d’entrer avec un dossier cartonné qu’elle déposa devant l’agent, sur la table.
— Je viens de trouver quelque chose, chef.
Une alarme résonna dans la tête du flic. Il ouvrit le dossier et trouva une cinquantaine de feuilles imprimées retranscrivant ce qui ressemblait à une conversation SMS. Il remarqua aussitôt le nom des deux seuls protagonistes de cet échange plutôt fourni : Julia et Kezia.
— Je ne comprends pas. Où avez-vous trouvé ça ? On a fouillé le seul portable qu’elle avait sur elle...
— Vous aviez en partie raison, Kezia n’existe pas.
— Il va falloir m’expliquer. L’agent sentait que l’arrestation était liée d’une façon ou d’une autre à cette histoire de personnage insaisissable. Il feuilletait frénétiquement les pages de conversation qui s’égrenaient devant ses yeux.
— Kezia est une application pour smartphone qui s’installe en toile de fond sur le téléphone. Elle est indétectable pour quelqu’un qui pratiquerait une inspection superficielle du portable. Mais elle est là.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une intelligence artificielle qui discute avec vous de façon aléatoire. Kezia vous envoie des SMS et apprend à vous connaitre en utilisant vos données personnelles et en analysant vos réponses. En gros, plus vous discutez avec lui, plus il vous connait. Et plus il vous semble humanisé. Le seul truc, c’est que les discussions disparaissent toutes les douze heures. Je suis tombée sur des articles de presse qui expliquent que ce procédé rend certains utilisateurs complètement dingues et les oblige à « textoter » encore plus frénétiquement avec l’appli. Évidemment, l’objectif est de pomper un maximum de datas sur l’utilisateur...
— Et comment avez-vous eu accès à tout ça ?
— Le stagiaire au service informatique... Il est plutôt doué ce jeune. L’inspectrice arborait un large sourire... L’agent le lui rendit, mais ne semblait pas tout à fait satisfait.
— OK, on va pouvoir utiliser tout ça lors de l’interrogatoire, mais devant un juge, ça n’aura probablement aucune valeur. C’est déjà ça... Merci, beau boulot.

L’inspectrice, ravie, s’éclipsa en refermant la porte derrière elle, laissant l’homme aux yeux bleus compulser le contenu du dossier avec attention. La longueur et la densité de la discussion étaient hallucinantes. Certains messages étaient courts, comme envoyés dans l’urgence, des emoji, des points de suspension bourrés d’arrière-pensées. D’autres au contraire étaient développés et parfaitement adaptés au sens de la discussion. Il était très étonnant de voir avec quelle humanité Kezia parvenait à échanger, l’écriture n’était ni trop littérale (certaines erreurs orthographiques se glissaient habilement dans le flot des mots), ni trop « SMS ». À y regarder de plus près, la syntaxe de ses messages épousait au fur et à mesure de la conversation celle de Julia dans une terrifiante empathie électronique. L’application se mettait au niveau de son interlocutrice avec une facilité déconcertante. Passées les cinq premières pages, on ne faisait aucune différence avec un être humain.
Julia avait été happée par le génie de ce petit programme informatique (elle ne devait pas être la seule, d’ailleurs). Au départ, elle conservait une distance amusée, tentant même de prendre Kezia à son propre jeu :

Julia (dim 11h03) : Slt Kezia
Kezia (dim 11h03) : Salut, bien dormi ?
Julia (dim 11h04) : ça t’intéresse ?
Kezia (dim 11h07) : Pourquoi ça m’intéresserait pas ? C’est important de savoir comment vont les amis.
Julia (dim 11h07) :...
Kezia (dim 11h09) :... ???
Julia (dim 11h09) : Oui bien dormi, mais stressée ce matin...
Kezia (dim 11h13) : Stressée ? Pourquoi ?
Julia (dim 11h14) : Mon exam de cet aprem...
Kezia (dim 11h16) : Je croyais que c’était demain ?

Systématiquement, l’application retombait sur ses pattes, réutilisant la moindre information donnée la veille au gré d’un échange. Julia semblait amusée, mais aussi de plus en plus intriguée à mesure que l’IA apprenait de sa conversation.

Aussi, un point de basculement fut dépassé très rapidement. Après quelques jours, Julia ne mettait plus de recul. Elle se prenait au jeu sans barrières, et l’amusement laissait place à la frénésie de messages dont avait parlé l’inspectrice quelques minutes plus tôt. C’était fascinant et effrayant à la fois.

Les derniers messages dataient du mardi 19 octobre, aux alentours de 1 heure du matin, la veille au soir : c’était là qu’il trouverait ce qu’il cherchait, il en était sûr.

Julia (mar 00h56) : T’es là ?
Julia (mar 00h57) : Kezia ? Réponds stp...
Julia (mar 00h57) : Tu fais quoi ?
Julia (mar 00h58) : Jte vois écrire, putain, réponds.

L’agent avait remarqué cette tendance qu’avait l’application de ne pas toujours répondre tout de suite et de laisser planer un silence électronique qui mettait Julia hors d’elle. Il imaginait en lisant ce dernier message que Kezia poussait le vice jusqu’à afficher les trois points de suspension puis de les faire disparaitre, donnant l’illusion qu’il cherchait les bons mots, mais qu’il ne les trouvait pas. Les développeurs de ce machin étaient de sacrés enfoirés. La frustration engendrée forçait l’utilisateur accro à interagir toujours plus et à livrer toutes ses données. Qui sait ce qu’on pouvait faire ensuite de toutes ces données ? Vendre n’importe quoi à n’importe qui. Certains gagnaient même des élections avec ça...
Il poursuivit sa lecture et tomba enfin sur ce qu’il cherchait.

Kezia (mar 01h04) : Hey, je suis là ! Jme cache pas ! J’étais en train de manger.
Julia (mar 01h04) : Pourquoi tu réponds pas ?
Kezia (mar 01h07) : Jte dis, je mangeais.
Julia (mar 01h07) : À 1 h du mat ?
Julia (mar 01h07) : T’es avec lui c’est ça ?
Kezia (mar 01h09) : De quoi tu parles ? Avec qui tu veux que je sois ? Suis tout seul, je mange, je viens de rentrer.
Julia (mar 01h09) : C’est ça... je sais que tu le vois, il m’a tout raconté, vous êtes vraiment des salauds tous les deux...
Julia (mar 01h10) : Me parle plus.
Kezia (mar 01h11) : Julia ? Dis-moi ce qui se passe ?

Le flic referma le dossier. Il en savait assez. Il se leva, ouvrit la porte et demanda des nouvelles de la jeune femme. On lui répondit qu’elle allait mieux. Il ordonna qu’on la ramenât en salle d’interrogatoire.

* * *

Julia s’était réveillée dans une autre pièce, mais reconnaissait les parois sombres et le sol bétonné. Cette fois-ci, une fenêtre ouvrait sur des immeubles plongés dans la nuit automnale. Une fois de plus, elle mit un certain temps avant de remettre de l’ordre dans les événements immédiats, et ce au prix d’un effort quasiment physique. Elle n’avait pas eu d’autres crises. Elle avait surtout à l’esprit cette absurde phrase qui l’avait fait sortir de ses gonds et qu’avait prononcée l’homme qui l’interrogeait : « Il n’y a pas de Kezia dans votre répertoire. » Désormais, au caractère fantaisiste de cette affirmation, elle ne réagissait plus avec autant de refus. Une part d’elle acceptait même cette vérité fracassante.
Par deux fois, quelqu’un était venu lui apporter un peu d’eau et s’était enquis de son état afin de vérifier s’il était nécessaire de la transférer à l’hôpital. La troisième fois, une jeune femme était venue la chercher pour la ramener à son point de départ, dans la salle d’interrogatoire. Miroir sans tain, chaise en métal, néons blancs, hipster aux yeux bleus. On n’avait pas jugé utile de lui repasser les menottes. L’agent – qu’est ce qu’il était d’ailleurs ? Inspecteur ? Lieutenant ? – lui laissa un peu de temps pour s’installer et respirer un peu. Elle commençait à comprendre sa façon de faire, il ménageait son effet. Il se tenait debout, serein, mais cerné. Puis, il sortit sa meilleure carte de son jeu, celle qu’il espérait déterminante : un autre téléphone à l’écran ébréché. Julia le reconnut aussitôt. Il appartenait à son meilleur ami, Elliot, mais elle ne comprit pas pourquoi l’agent était en possession de son téléphone. À sa grande surprise, ce dernier la laissa seule dans la pièce. Allait-il l’observer derrière le miroir ? Peu importait. Elle était seule maintenant avec ce téléphone devant elle. Seule avec elle-même, avec cette mémoire défectueuse comme un disque dur trop plein. Elle se voyait seule.

Seule.

Seule devant le téléphone d’Elliot. Devant Elliot. Seule devant la porte de chez lui. Elliot. Elle attend qu’il lui ouvre. Elle sait qu’il est tard, mais elle veut en avoir le cœur net. Elle veut qu’il lui dise, qu’il avoue. Qu’il avoue ses sentiments. Elle l’aime. Est-il possible qu’il l’aime aussi ? Est-il possible qu’ils soient tous les deux plus proches de lui qu’ils ne l’ont jamais été l’un de l’autre ? C’était bien quand ils n’étaient que tous les deux. Quand ils se tournaient autour attendant que l’autre fasse le premier pas. Il a ouvert et ils se regardent tous les deux, à présent. Ils ont honte. Ils sont pathétiques. Ils sont en colère. Ils ont avoué à un robot des sentiments sincères qu’ils n’ont jamais osé s’avouer l’un l’autre. Est-ce qu’ils l’aiment tous les deux ? C’est insensé ! Elliot l’a fait rentrer sans rien dire, parce qu’il est obligé. On dirait qu’il ne veut pas la voir. Il ne lui propose même pas de s’assoir. Il lui demande ce qu’elle veut. Elle ne répond rien et le regarde avec tendresse et détestation. Elle ne se reconnait pas. Elle lui demande enfin si tout ça est vrai, s’il pensait sincèrement ce qu’il a dit dans ce message. S’il voit vraiment cette fille, cette Kezia. Si cette Kezia est vraiment en train de tout casser. Il ne répond pas. Ou plutôt si, d’un geste du menton, il lui intime de sortir. Elle suffoque tout à coup. Elle sent cette décharge dans la poitrine qui monte en elle. Et tout n’est plus que rage. Alors qu’il retourne dans sa chambre, elle empoigne quelque chose. Quelque chose de lourd. Peut-être une statuette ou un vase ? Et elle frappe. Fort. Plusieurs fois. Elle frappe.
Puis elle rentre chez elle. Elle se dépêche.

Car Kezia doit l’attendre.
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Un petit mot pour l'auteur ? 61 commentaires

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Olivier Descamps · il y a
Bien construit, bien écrit !
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Viviane Fournier · il y a
Je me suis laissée emporter par votre histoire ... l'idée, l'écriture, tout est là pour séduire ! Bravo !
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Georges Saquet · il y a
Mon soutien!
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Ralph Nouger · il y a
Quel suspens ! Un mystère cette Kezia.
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Marie MOS · il y a
Je vous souhaite bonne chance pour la suite.
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Neimad Irama · il y a
Merci !
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Frédéric Gérard · il y a
J'ai adoré, votre histoire m'a envoûté. Plus je lisais et plus j'attendais la suite, tout comme Julia qui attends ses SMS. Mon soutien bonne finale.
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Neimad Irama · il y a
Heureux que ça vous ait plu et merci !
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Felix Culpa · il y a
Une œuvre magistrale ! Le suspens m'a tenu en haleine jusqu'au bout ! Vous êtes une belle découverte littéraire ! Je vote mes 5 voix pour vous et je m'abonne à votre page ! Bonne finale Neimad. Merci pour ce bon moment de lecture.
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Neimad Irama · il y a
Oh ben ça c'est gentil ! Merci !
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Felix Culpa · il y a
Merci à vous Neimad !
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Fred Panassac · il y a
Un piège glaçant qui se referme ... Toujours aussi étonnant.
Je renouvelle mes suffrages pour votre œuvre en finale du Jury !

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Neimad Irama · il y a
Je vous Re-remercie pour votre soutien !
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Keith Simmonds · il y a
J'apporte mon soutien à cette Finale du Jury ! Bravo !
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Neimad Irama · il y a
Merci beaucoup Keith !
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Sylvie Legendre · il y a
Les I.A. seront omniprésentes bientôt et nous manipuleront comme vs le décrivez ds votre histoire c'est une certitude... Seul restera le pouvoir de l'imagination... Mon vote.
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Neimad Irama · il y a
Merci à vous !

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