Kenya à la foule

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J'écris des trucs y parait ? ah bon, première nouvelle  [+]

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Kenya, à la foule

Ah, oui. Comme vous me regardez, vous. Vous savez, n'est-ce pas ? On vous l'a dit ? Je parie que s'ils s'étaient tus vous n'en auriez rien su. Comment voulez-vous deviner ? Je ne porte pas ça sur moi, et je ne le laisse certainement pas transparaître par choix. Qui vous l'a dit ? Jack a dû vous le dire. Il a toujours eu tendance à raconter ma vie à tort et à travers. Mais ça, il s'en fiche, pas vrai ? Qu'est-ce que ça peut lui faire ? Ce n'est pas lui qu'on regarde comme un animal. Allez, va, arrêtez. Regardez plutôt le ciel. N'est-il pas plus agréable que moi ? Lui, au moins, il brille et resplendit sans faire de vagues. Il la ferme. C'est ça que vous n'aimez pas, hein ? Que je parle.
Avant, j'étais comme lui. Comme le ciel. Je brillais, ah, ça, oui messieurs. Tout le monde m'adorait ! La voisine de maman m'offrait des petits gâteaux. Et puis, sa fille à elle, elle est morte, et puis ma mère a suivi le mouvement, alors la petite Kenya, elle a fini dans la maisonnette des Soyers. Les Soyers, les Soyers, les Soyers... Famille d'Anglais progressiste, enchantée de prendre sous leur aile une petite orpheline perdue, vous savez ? C'était moi. Bizarre, hein ?
Il y avait ce chien, chez les Soyers. Storm, qu'il s'appelait. Un gros toutou avec dix-sept de tension et un problème d'agressivité. Moi, j'étais là, recluse, pas un mot, niet, et ce molosse qui me coursait à travers le jardin. D'un côté, puis de l'autre, et puis on recommence. J'étais terrifiée. Mrs Soyers, elle, ça l'amusait bien, de voir la petite statue s'agiter sur la pelouse. Quel plaisir de voir Kenya courir ! Quel plaisir d'avoir une petite fille triste dans une maisonnette si progressiste et si aimante ! Quel beau chien !

La foule s'impatiente ; la foule fait remarquer à Kenya qu'elle s'éloigne du sujet.

Je sais, je sais. Laissez-moi raconter une histoire, non ? Vous n'êtes pas là pour ça ? Personne ne vous a obligé à prendre votre place, je me trompe ? Alors la ferme, un peu. Je raconte. Là. Où en étais-je ? Ah oui, le chien.
Storm m'a couru derrière bien deux ou trois ans, tous les après-midis, et même l'éventualité de gagner des mollets en béton ne m'aidait pas à avoir l'envie de continuer ce malin manège. Vous savez ce que j'ai fait ? Un jour, je me suis retourné, et je l'ai laissé me mordre. Et puis, l'après-midi touchant à sa fin, j'ai filé en douce vers le marché et je suis allée faire mes courses.
Lorsque le lendemain, Storm dormait tranquillement dans sa niche, je me suis glissé à proximité et j'ai allumé le pétard de fête foraine que j'avais acheté avant de le jeter dans l'habitacle. Œil pour œil, dent pour dent.
La petite Kenya, on l'a attrapé, bien sûr. À neuf ans, on ne sait pas se cacher. Ils m'ont retrouvé derrière un bac à fleurs. Et devinez où on l'a envoyé, la petite fille ? Bingo. Direction le psy. Ah, voilà la partie qui vous intéresse, pas vrai ? Je le vois dans vos yeux. Parce que vous savez qu'il y a un truc qui cloche chez moi. Vous n'arrivez pas à mettre le doigt dessus, pas vrai ?
Là, commença la transformation. Vous savez, de la petite fille que j'étais à la jeune femme que vous jugez aujourd'hui. Que s'est-il passé entre-temps ? Je vais vous le dire. À une vache près, dix ans de psychiatrie. Voilà ce qu'il s'est passé. Une fois qu'on a mis le pied dans la machine, il est difficile d'en sortir. Entré à onze ans, dans les hôpitaux pour adolescents, où les plus âgés faisaient des feux dans leurs chambres et fumaient de l'herbe dans les couloirs. Au début, j'étais la plus jeune, à la fin la plus âgée. À la fin, j'étais de ceux qui mettaient le feu au local à poubelles et qui faisaient rentrer des bières en cachette.
Et puis, ensuite, lorsqu'on atteint dix-sept ans, on passe chez les adultes. C'est là une rengaine bien différente. Ici, on a peut-être nos chaussures et nos téléphones, mais l'ennui prend place pour ne plus jamais s'en aller. Le psychiatre, chaque matin, la psychologue chaque semaine, les médicaments à huit heures trente, midi trente, quatre heures, dix-huit heures trente et le plus tard possible la nuit.

La foule râle. Elle veut savoir.

Allons, allons. Vous souhaitez les détails, n'est-ce pas ? Pensez vous. Mes pauvres. Moi-même, je n'ai rien su des années durant. De nos jours, vous savez, on ne peut pas claquer l'étiquette « folie » sur un gamin et s'essuyer les mains sur sa chemise. Il faut des noms, des appellations, des diagnostics. Je suis passée par tous. Mais franchement, vous ne me revenez pas bien, et je n'ai pas envie de vous répondre.
La transformation, alors. Vous êtes tous là comme des animaux à vouloir me caser dans A ou B, mais ce n'est pas important. Ce qui m'intéresse, c'est la métamorphose. Ce que je suis devenu entre mes huit et mes vingt ans.

La foule hue. Kenya lui fait un doigt et continue sans transition.

Comment passer de gamine modèle à jeune femme folle, hein ? Oui, folle. Une jeune adulte qui a dix cachetons colorés à prendre par jour. Une jeune adulte qui se perd dans son discours, qui divague, qui fait des apartés, qui jure, qui fume et qui se drogue.
Eh bien, cela se fait lentement. Un jour après l'autre.
D'abord, il y a eu l'impulsivité. Celle-ci, elle s'installa petit à petit, sans que personne ne la remarque. Très vite, je me suis retrouvée à taper des crises de colère invraisemblables, à fuguer la nuit, à consommer chaque substance qui passait, à coucher à droite et à gauche sans réfléchir, à me faire du mal dès que je me trouvais seule avec mes pensées. Ça, c'est ce qui a fait pencher vers le trouble Borderline.
Ensuite, il y eut l'irrégularité de l'humeur si intense qu'on m'a directement fait passer dans la case maniaco-dépressive. Des hauts à en crever les nuages, à pouvoir voler, à parler à Dieu, et des bas à sombrer dans une sorte de coma naturel, des semaines au lit, sans douche, sans repas, sans paroles.
Et puis vint la confusion. Des sons qui viennent de nulle part. Des choses que j'entendais au mauvais endroit. Les hallucinations ; des odeurs, puis des voix, toujours plus vivaces et agressives, toujours plus pernicieuses. La paranoïa. Je préfère ne pas m'étendre sur celle-ci, si vous le voulez bien. Que dis-je ? Vous n'avez pas votre mot à dire ; c'est moi qui raconte, aujourd'hui.
J'ai tout fait. Coucher avec la mère de mes amis. Prendre Mrs Soyers pour une détraquée sexuelle qui aurait voulu abuser de moi. Brûler la boîte aux lettres des voisins en pensant qu'ils recevaient des lettres de la CIA.
Que dire de la suite ? Les pensées morbides, les fausses croyances, les extases divines, les pulsions meurtrières, la manipulation ? Je vais vous dire. Au bout d'un moment, on veut en finir. Voilà ce que l'on a envie de faire. Parce qu'une vie basée sur un abstrait aussi sournois, c'est fatigant. Parce qu'on veut faire taire les pensées, les voix, les autres. Parce que le regard des autres brûle tout autant que le pire des brasiers. Là encore, j'ai tout tenté. Overdose. Pendaison. J'ai tenté de m'ouvrir les veines dans la baignoire. Certains diront que si j'en avais vraiment eu envie, j'aurais réussi, mais ces gens-là n'ont pas idée. Ils parlent dans le vide en croyant bien faire. Bien sûr que j'ai voulu en finir. Bien sûr que ça a échoué. J'ai toujours tout échoué, alors pourquoi aurais-je réussi ça ?
J'ai fini par accepter la fatalité. J'allais vivre, et j'allais vivre bien. Et qu'importe vos regards méprisants ou compatissants, vos paroles aigres ou condescendantes, l'histoire de votre cousin dépressif qui lui aussi est allé en HP pendant trois mois et bon Dieu ce que vous savez à quel point c'est dur, mais il faut penser aux proches, hein, il faut penser aux autres, ceux qui subissent l'absence et la pression et l'inquiétude, ceux qui n'y sont pas et n'y seront certainement jamais, et qui sont tant à plaindre. N'est-ce pas ?

La foule ne dit rien ; la foule retient son souffle. Plusieurs regardent leurs pieds.

Il est si aisé de se mettre à détester l'humanité toute entière, lorsque son propre cerveau décide d'aller à l'encontre du système. Vous me prenez pour un animal ? On m'a pris pour pire. Vous me croyez folle ? Vous feriez mieux, tiens.
Et surtout, pensez à moi, ce soir, dans votre lit, quand vous vous direz que cette dingue, elle était tout de même plutôt vindicative. Dites-vous que la vie d'animal de foire n'est pas simple ; l'espèce de ceux qui dérangent la bienséance, qui réfléchissent de travers et qui agitent la tête à l'entente de choses qui n'existent pas. Pensez donc à moi. Comme je vous ai dérangé dans votre minuscule et risible vie tranquille. Mon visage s'imprimera sur votre plafond. Votre nourriture aura le goût de mes mots. Et vous savez quoi ? Ce sera bien fait. Parce que ce n'est pas juste qu'il n'y en ait qu'une seule qui subisse, dans cette histoire sordide.
Ne vous inquiétez pas, je vous oublierai ; j'oublierai vos rires et vos regards. Mais vous, vous ne m'oublierez pas.

Kenya quitte la scène. La foule reste un long moment immobile. Elle songe ; ou elle a peur. Silence.
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Image de Armelle FAKIRIAN
Armelle FAKIRIAN · il y a
On se dit qu’il aurait fallu très peu pour éviter à cette jeune femme de basculer dans cet engrenage de souffrance qui se nourrit d’elle-même. Exister enfin aux yeux des autres mais à quel prix ? Bien vu la propension du système psychiatrique à chercher des syndromes qui enferment encore plus l’humain dans la souffrance.
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Oriel · il y a
Comme JAC B, il y a une histoire de temps et le style direct est un plus. Les questions ne me gênent pas. Pour le reste, l'image de l'étau qui se resserre est très présente. La morsure du chien qui fait basculer une vie. Une vie sur le fil qui ne demandait que cela pour basculer. On en voit. Heureusement, on voit aussi des mains au bon endroit.
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JAC B · il y a
Une concordance des temps parfois défaillante dans cette mise en scène qui expose une femme à la foule. Le prénom Kenya qui signifie "la femme du silence" est bien choisi pour libérer la parole sur une descente aux enfers, un hors-norme jeté en pâture aux spectateurs venus voir une bête de foire. La dernière phrase (Mais vous, vous ne m'oublierez pas.)sonne comme une revanche, Kenya existera dans la vie des autres malgré son aliénation. Un seul bémol pour moi, la surenchère de questions qui apostrophent la foule. Une histoire originale, le style est direct et vivant il donne de la chair au personnage. Bonne continuation Charlie.
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Randolph B. · il y a
Une subtile construction, un crescendo, un point d'orgue et d’interrogation...
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une mise en forme originale et qui interpelle autant que le récit où l'angoisse tient une place de " proie".
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Fred Panassac · il y a
Récit fictionnel ou non, de teneur réaliste, d’une femme souffrant de troubles mentaux consécutifs à son enfance maltraitée ; un texte efficace dont le découpage permet de respirer et rebondir et permet la progression.

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